Oh là là… Cent soixante-dix mille euros ? Pour ça ? Manon, ne le prends pas mal, mais rien que davoir les dents dAngelina Jolie ne va pas te transformer, tu sais. Taurais mieux fait daider ta mère ou de filer un coup de pouce à ta nièce pour son uniforme… Marie a même dû prendre un crédit pour acheter les affaires scolaires dEmma. Là au moins, cest utile, alors que toi, tu nourris les dentistes… a lâché Mémé Lucette, dun geste fataliste.
Écoutez, la fille na de comptes à rendre à personne… a tenté dapaiser Christine, la mère de Marie et accessoirement la tante de Manon. Mais une telle somme… Et en plus, ça ne se voit même pas si on ne sourit pas…
Je parie que ce nest pas tout, a renchéri Tonton Thierry. Avec tous les soins, ça va finir à au moins trois cent mille euros. Avec un petit effort de plus, on aurait pu sacheter un appartement… Franchement, à quoi bon ces dents, quand on peine à se loger ?
Manon sentait le rouge lui monter aux joues. Elle savait bien quil ne fallait pas tout balancer cash sur le prix de ses bagues dentaires, elle savait que ça ne leur ferait pas plaisir. Mais elle avait rêvé, un instant, quils seraient contents pour elle, fiers quenfin elle ait un sourire «normal». Ou quau moins, ils ne disent rien.
Arrêtez un peu de lui tomber dessus… est intervenue sa mère, Hélène. Cest sa santé, et son argent. Cest à elle de décider…
Manon aurait bien voulu, elle aussi, compter largent des autres. Elle aurait pu rappeler à sa tante quelle se plaint sans cesse mais ne travaille jamais. Ou à son oncle, combien il claque dans ses bouteilles. Elle aurait pu donner un conseil à sa cousine, de moins gaspiller sur ses ongles et plus sur des livres pour sa fille. Dire à Mémé Lucette que vu sa logique, les médicaments ne lui servent plus à rien, vu son âge.
Mais elle sest abstenue. Elle na pas voulu transformer le repas de famille en foire dempoigne. Dailleurs, quelquun a lancé un autre sujet des commérages sur une connaissance commune. Mais lambiance était déjà cassée.
En rentrant, Manon na pas pu sempêcher de repenser à son enfance…
…Elle navait jamais eu de photo de classe normale. Sur toutes, son visage était crispé et ses lèvres hermétiquement fermées. À cause de ses camarades, elle avait appris à sourire seulement avec les yeux. Car dès quelle ouvrait sa bouche, ça commençait… «Mon poney», «lapin», «casseur de noisettes»… les surnoms les plus softs. Même son mari, Simon, lappelait «petit hamster» en croyant être mignon pas facile à encaisser.
À quatorze ans, elle avait annoncé à sa mère quelle voulait des bagues pour son anniversaire. Avant, Manon pensait que ça ne concernait que les enfants, mais elle venait den voir sur une copine du même âge, et bien sûr elle en avait aussi envie.
Sa mère laurait sûrement emmenée chez le dentiste avant, mais il ny avait jamais de sous en trop. Lessentiel du budget partait dans le loyer, les factures et le ravitaillement chez la tante pleurnicheuse. Mais en voyant Manon pleurer, ses parents ont dit oui.
Toute la famille a dû se serrer la ceinture. Même Manon. Elle a décliné le voyage scolaire à Paris avec sa classe, a remis son vieux blouson, a économisé sur ses déjeuners… Tout ça pour son rêve.
Mais ce rêve a déraillé…
Ma chérie… a soupiré sa mère deux semaines avant lanniversaire. Il faut que je tannonce quelque chose… Mémé Lucette est à lhôpital… On va devoir mettre les soins dentaires en pause. Elle a besoin de médicaments, et ils sont vraiment chers…
Manon la regardait, perdue, ne sachant que dire. Personne nétait vraiment fautif, mais cétait dur.
Voilà… a repris sa mère, le regard baissé. Tu comprends, non ? Pour ta grand-mère, cest plus urgent. On va patienter, il faut la sauver
Manon comprenait. Elle a hoché la tête, avalant sa tristesse. Largent de son rêve, de sa confiance, sest envolé pour sauver Mémé Lucette…
Sa grand-mère sen est remise. Elle na jamais su à quel prix : les parents ont gardé le secret pour ne pas la tracasser. Très vite, mémé en a oublié la maladie et sest remise à son activité favorite : faire la morale à tout le monde.
Et voilà que quinze ans plus tard, Mémé Lucette reprochait à Manon davoir enfin investi pour elle.
«Mes dents, cest mon souci», sest dit Manon. «Et mon porte-monnaie aussi. Je nai rien demandé à personne, je n’ai à me justifier auprès de personne.»
Et sur ces pensées, tout aurait pu sarrêter là… Sauf que le réveillon est arrivé.
…Décembre était dingue. Le rush de Noël, la pluie, essayer de ne pas exploser le budget… Les tensions daprès la dispute étaient retombées, mais il restait comme un goût amer.
Bientôt, cétait la fête. Comme chaque année, le réveillon se faisait chez Tante Marie. Celle qui proposait de cacher son sourire au lieu de soigner ses dents.
La famille de Manon était grande, alors les cadeaux étaient symboliques : des serviettes, des gels douche, des chocolats en promo. On navait ni le temps ni largent pour plus. Et, cerise sur le gâteau, Manon sortait juste dune correction de ses bagues les dents tiraient, et ça avait coûté bonbon. Mais elle savait dans quoi elle sengageait.
Elle scrollait des vidéos pour se détendre quand le message de sa nièce a débarqué.
Tata Manon, jai trouvé ce que je veux du Père Noël ! a gazouillé Emma dans le micro.
Avec le lien dun smartphone, modèle dernier cri, joli et argenté… Mais le prix ! Mille euros. Pour un gadget, cest raisonnable aujourdhui, mais Manon navait pas ce budget, même si elle adorait sa nièce.
Emma, il est super ton téléphone. Mais le Père Noël a énormément de commandes. Il ne peut pas assurer celui-là, a écrit Manon. Simon et moi, on ta préparé un autre cadeau, plus modeste mais du cœur. Par contre, si tes parents craquent pour le téléphone, on pourra éventuellement participer un peu.
Réponse immédiate. Encore un vocal. Manon la lancé et aurait dû baisser le son : suraigu, plein de sanglots surjoués.
Je veux pas un autre cadeau ! Je veux mon téléphone ! pleurait Emma dans lenregistrement. Mais tu peux lacheter ! Maman dit que tes riche !
Manon na pas répondu. Elle a réécouté, sidérée, puis a posé son portable. La boule au ventre, ce nétait même plus une histoire de sous, mais celle de principe. Sa cousine, visiblement, la rabaisse dans son dos, et la gamine apprend déjà à «gratter», brute de décoffrage.
Le pompon, ce fut lappel de Marie. Cinq minutes à peine après.
Tu pouvais pas éviter de faire pleurer ma fille ?! a commencé Marie sans préambule. Emma fait une crise à cause de toi, elle sest enfermée et elle pleure !
Marie… Ta fille veut un cadeau à mille euros sous le sapin. Alors que la règle entre nous, cest maximum vingt euros par personne. Tu veux que je sorte cet argent doù ?
Fais pas ta malheureuse ! Tas bien eu de largent pour te visser du fer dans la bouche, non ? Alors tu peux aussi lavoir pour ta nièce adorée. Tu tes pas privée pour toi…
Jai payé pour des soins. Cétait indispensable. Ta fille réclame un gadget. On peut téléphoner avec un appareil simple aussi, hein. Franchement, je nai pas mille euros pour un jouet.
Cest ça, parle, parle… a soufflé Marie. Pas denfant, alors tu comprends rien à la magie de Noël pour eux. Égoïste… Tu ne vis que pour toi. Jespère que tu vas tétouffer avec ton foutu appareil dentaire…
Et elle a raccroché.
Manon est restée assise dans sa cuisine, les mains sur la tête. Elle bouillait de colère et dinjustice. Et surtout, elle avait peur de la suite. Il va falloir aller chez Marie, sasseoir à table, supporter les regards désapprobateurs, se faire engueuler pour avoir privé une gamine de «miracle de Noël»… Alors quen fait, cest la logique du fric qui dicte lambiance.
Sa mère lui avait toujours appris quil faut faire des concessions pour la paix familiale. Mais là, ce prix, elle le trouvait trop élevé.
Elle a craqué, a appelé sa mère, a tout raconté.
Maman, je te le dis franchement, cette année, je ne vais pas chez Marie pour Noël, a fini Manon, calmement mais fermement. Je peux pas encaisser ça, pas envie. Je préfère rester chez moi…
Écoute, ton père et moi, on nira pas non plus, a lâché sa mère du tac au tac.
Quoi ?! Mais enfin… Je sais ce que ça signifie pour toi Marie, Lucette Tu aimes ces retrouvailles… C’est la tradition…
Les traditions, ça va bien cinq minutes, a coupé Hélène si sèchement que Manon en est restée bouche bée, elle ne lavait jamais entendue ainsi. Ils ne tengueulent pas quà toi tu sais. Jétais fatiguée découter Lucette répéter quon ta mal élevée, quon a fait de toi une grippe-sou. Jai fini par lui dire : si ça va pas, on arrête de se voir.
Un silence a suivi. Manon savait à quel point sa mère aimait préparer ces dîners, arranger la table, trouver chaque cadeau… Jamais elle naurait voulu quelle sacrifie sa fête pour elle.
Maman… a-t-elle commencé, mais Hélène la coupée.
Tu sais quoi ? Venez à la maison avec Simon. Papa a déjà acheté du foie gras. Je vais faire du canard aux pommes, préparer une salade de pommes de terre et des mandarines. On sera tranquilles à quatre. Pas de drama, juste le plaisir. Sans la famille élargie.
Mais et toi ? Tu as toujours attendu ça
Jai déjà assez donné. Je ne veux plus subir. Je tai sacrifiée une fois déjà quand on essayait déconomiser pour tes bagues. Tu te souviens ? Eh bien je ne veux plus faire ça. Plus on donne, plus ils comptent sur notre dos.
…Cette année, le Nouvel An de Manon a commencé sous la neige, avec lodeur de mandarines et du canard rôti. Pas de cris doncle Thierry, pas de grimaces de mémé Lucette, ni de piques de Marie. Juste la guirlande qui clignote, la télé avec ses spectacles du réveillon, et ceux qui comptent.
Des vrais proches.
Allez, à nous ! a lancé son père en levant sa flûte de champagne. Et à ton nouveau sourire, ma fille ! Je suis fier que tu laies enfin eu, même si ça a mis du temps !
Simon sest mis à rire et a serré Manon contre lui.
Tu sais, moi je taimais aussi avec tes petites dents de hamster, a murmuré Simon. Que tu sois avec ou sans appareil, tes la plus belle pour moi.
À cet instant, Manon sen fichait de Marie, dEmma et de toute la smala. Elle avait compris : le plus important, cest dêtre avec ceux qui taiment, peu importe tes dents, tes bagues, ton compte ou rien du tout… Ceux qui ne te demandent pas de payer mille euros pour un «miracle», mais qui coupent une salade pour toi et restent à côté quand tas mal.
Bonne année ! a lancé Manon, cette fois sans cacher son sourire.
Simon fit tourner la musique, et la petite famille se leva, les verres dans une main, les bras dans lautre, pour improviser un slow bancal dans le salon. Hélène chantonnait faux, son père dodelinait de la tête, Simon tirait des grimaces pour faire rire Manon. Elle ne se rappelait pas avoir dansé avec eux enfant, ni avoir vu sa mère tourner sous la guirlande, les cheveux défaits, fredonnant « Vive le vent ».
À minuit, ils cassèrent un chocolat sur la table. La pluie détincelles derrière la fenêtre illuminait les visages, et Manon, pour la première fois, sourit franchement. Un sourire lumineux, large, vrai, qui ne cherchait pas à cacher quoi que ce soit. Son cœur battait fort, la sourde rancœur seffaçait. Plus de comptes à rendre, plus de jugements, juste la chaleur dêtre là avec les bonnes personnes.
Simon la prit par la taille et, dans un clin dœil complice, murmura comme sil lui confiait un secret:
Tu es la preuve quil vaut mieux croquer la vie à pleines dents, non?
Des éclats de rire fusèrent, sincères, clarifiant lair. Personne nattendait de cadeau hors de prix, personne ne comparait les vies ni les portefeuilles. Juste le sentiment dêtre enfin à sa place, entourée damour simple, celui qui soigne mieux quun appareil dentaire ou un smartphone.
Manon sapprocha de la fenêtre, les joues rosies par la soirée et lémotion. Dans le reflet, elle découvrit non plus seulement ses dents alignées mais toute une vie reconstruite: patiente, parfois cabossée, mais fière du chemin parcouru. Elle se promit alors de continuer à sourire, parce que ce soir, elle lavait compris un sourire vrai, cest le plus beau des cadeaux.
Et dehors, sur la ville endormie, les premières étoiles de lannée scintillaient.
