Chaque jour, il file à lhôpital, monte la garde sous les fenêtres, attendant que son maître apparaisse, lui fasse un petit signe de la main Puis, il repart sur le tout dernier tramway, direction la maison. Là-bas, tout le personnel le connaît : cela fait deux ans quil sacquitte ainsi de sa mission sans faute, sans retard.
Le tram parcourait lentement les rues du soir parisien, grinçant de toutes ses roues sur les rails comme un vieux monsieur ronchonnant contre ses passagers fatigués. La capitale sapaisait, peu à peu, le brouhaha des voitures et les éclats de voix des passants sincurvaient doucement vers le calme du crépuscule.
Épuisé, Victor piquait du nez après une interminable journée de travail. Responsable des animaux sur un plateau de cinéma, il navait pas eu une minute de répit : voiture en panne le matin, galère chez le garagiste du coin, et ensuite
Lors dun tournage en extérieur, lacteur vedette un pointer tricolore et remuant, Gustave de son prénom sétait carapaté, obligeant toute léquipe à courir après lui dans tout le Bois de Vincennes pour le faire revenir.
Enfin, la journée touchait à sa fin. Victor avait délibérément zappé le métro, préférant le tramway pour rentrer à son appartement du 19e. Dans sa tête, le souci qui le taraudait ne le quittait pas : on lui avait commandé de toute urgence un chien charismatique pour une nouvelle série à la demande dun réalisateur célèbre rien ne convenait !
Des dizaines de chiens proposés par lagence Le maître les refusait tous. Langoisse montait Où donc trouver la perle rare ?
À une station, un passager sortant du commun monta tranquillement à bord. Sans bousculer quiconque, il grimpa sur la banquette avant, lair fort absorbé par la contemplation de la ville. Cétait un terrier fauve, oreilles brunes et poil hirsute, une vraie gueule daventurier.
Le cabot avait un air un peu dépenaillé, mais son collier de cuir impeccable et son attitude digne en disaient long : ce nétait pas un chien errant, mais bel et bien un animal de compagnie.
Le baroudeur ne bronchait guère, si ce nétait cet infime frémissement doreille lorsquon annonçait les arrêts. Intrigué, Victor sassit non loin et tenta une approche :
Salut, copain, ça te dirait quon fasse connaissance ? dit-il dune voix douce, main tendue.
Le chien le regarda gravement, daigna poser une patte sur sa paume puis retourna, stoïque, à la méditation de la nuit tombante.
Victor interrogea le conducteur :
Vous savez à qui est ce chien ? Pourquoi il voyage toujours seul ?
Aucune idée, répondit le conducteur en haussant les épaules. Ça fait belle lurette quil fait laller-retour entre lhôpital Tenon et le terminus, toujours le dernier tram. À lépoque, il accompagnait une vieille dame handicapée Maintenant il circule en solo. Il est sage, dérange personne et bon, à cette heure-ci, il risque pas dêtre contrôlé, lança-t-il dans un clin dœil amusé.
Il ma tapé dans lœil : sacrément intelligent, très spécial. Javais envie de savoir, expliqua Victor, un début didée germait déjà dans sa tête.
Il laissa passer son arrêt et descendit au terminus avec le terrier. Lanimal marcha dun pas décidé jusquà lentrée dun immeuble, jeta un regard au digicode puis sassit patiemment devant la porte. Victor resta à côté, tentant de paraître naturel.
Le chien se montrait sur ses gardes cet inconnu à ses côtés, il ne le connaissait pas. Dhabitude, ce coin de trottoir, il le partageait seulement avec les voisins ou le facteur. Là, pas question de relâcher la vigilance.
Ils neurent pas longtemps à attendre : une voiture débarqua, une femme salua Victor et ouvrit la porte de limmeuble. Le chien entra le premier, dédaignant lascenseur pour grimper bravement lescalier.
Arrivé au cinquième, il sarrêta devant une porte et tourna la tête vers Victor, visiblement perplexe. Puis, avec un sérieux parfait, il se redressa sur ses pattes arrière et appuya sur la sonnette dune pression maîtrisée.
Quel champion, murmura Victor, bluffé.
Le chien recommença lopération, genre : « Tu vois, je maîtrise mon sujet ».
Derrière la porte, on entendit une voix, hésitante :
Oscar, cest toi ?
Un bref aboiement de la part du héros. La serrure tourna, la porte souvrit et apparut une toute petite dame, élégante malgré ses béquilles, qui lança à Victor un regard sidéré. Oscar remua la queue, plein dallégresse.
Bonsoir, lança Victor.
Bonsoir, jeune homme. Vous raccompagnez Oscar ? Merci Il rentre dordinaire seul. Il lui est arrivé quelque chose ?
Victor se présenta et lui expliqua quil voulait parler du chien. Oscar resta entre eux, lœil vif, comme un agent de sécurité dévoué. Victor savait comment parler aux terriers : il gardait un ton posé, respectueux.
Installés autour dun thé dans la minuscule cuisine, Victor questionna la maîtresse du chien. Madame Marie Dubois soupira douloureusement et se lança dans son récit.
Cétait son défunt mari, Georges, qui avait trouvé Oscar chiot famélique dans une ruelle un soir glacial, derrière la boulangerie. Ils lavaient nourri, soigné, cajolé. Plus tard, Georges sétait improvisé éducateur canin, aidé dun ancien collègue danimalerie. Oscar était devenu un vrai petit génie du quotidien : rapporter le journal, aller chercher les chaussons, trouver les lunettes. Il leur avait offert mille joies insoupçonnées.
Puis Georges tomba malade, résista longtemps à lidée de lhôpital. Quand il sy résolut enfin, il était déjà trop tard. Madame Dubois en parla dune voix brisée, les yeux pleins de larmes.
Pendant presque six mois, Oscar se pointait tous les jours à lhôpital. Il patientait sous la fenêtre, espérant un signe de Georges, un vague geste de la main, puis repartait par le dernier tram. Ça faisait maintenant deux ans que cela durait.
Désormais, cest Oscar qui veille sur moi Je ne vis que grâce à lui, soupira-t-elle.
Victor se lança :
Madame Dubois, et si Oscar devenait la star dune série télé ? Quen penseriez-vous ?
Une star ? Vous croyez quil pourrait ? Et vous nallez pas me lenlever ? sinquiéta-t-elle.
Jamais ! Ce serait dans le contrat. On lemmène sur le tournage, on vous le ramène chaque soir. Et il y aurait un cachet, assura-t-il.
Et on serait payées? chuchota-t-elle, mi-incrédule, mi-joyeuse.
Oui, et pas quun peu, confirma Victor. Ce cachet-là pourra vous couvrir les courses, les médicaments, peut-être même une future opération.
La décision fut prise. Victor savait déjà quil saurait convaincre même le réalisateur le plus têtu. Il venait de sengager non seulement pour un job, mais pour le sort de deux âmes.
Le casting ? Un sans-faute : dès la première prise, le metteur en scène valida Oscar pour le rôle du clochard canin qui gagne le cœur dune famille aisée.
Oscar tourna durant toute lannée, donnant le meilleur de lui-même comme sil avait compris limportance du moment pour son avenir et celui de sa maîtresse.
Le jour où la série sortit, ce fut un triomphe. Oscar devint une vraie vedette grâce à son intelligence, son caractère attendrissant, et la bonne étoile de Victor.
Peu après, Madame Dubois put subir son opération et sortit bientôt appuyée sur sa canne, Oscar trottinant à ses côtés dans le square du quartier.
Mon sauveur, mon trésor murmurait-elle à loreille dOscar au retour.
Il ne se rendait plus à lhôpital. Pas parce quil oubliait Georges mais parce quil savait désormais que son maître ny était plus. Mais Georges vivait désormais dans son cœur de chien.
Avec son premier cachet, que lui avait assuré Victor et que Marie versa rubis sur longle à la compagnie funéraire, ils firent ériger une stèle de granit noir sur la tombe de Georges, avec une épitaphe :
« À la mémoire éternelle de son épouse et dOscar. »
Oscar eut ensuite de petits rôles dans plusieurs films, fit des apparitions lors de festivals, toujours escorté de Victor. Ce dernier devint son plus grand ami, son deuxième humain préféré.
Les dernières années du vieux terrier se passèrent dans la maison de campagne des parents de Victor en Provence dorloté, bien nourri, entouré damour et de bonne humeur.
