Rien ne roule vraiment pour moi, tu sais répondit Héloïse en soupirant. Mon beau-père ne cesse de me sermonner.
Dis-moi, ma petite princesse, comment tappelles-tu ? demanda linconnu en saccroupissant à côté de la fillette.
Héloïse ! répondit-elle, les yeux grands ouverts. Et toi ?
Moi, cest Paul. Ta maman et moi, on va habiter ensemble. Maintenant, nous voilà : toi, ta maman et moi, une vraie petite famille !
Peu de temps après, Héloïse et sa mère ont emménagé chez Paul.
Le beau-père avait un grand appartement de trois pièces dans le centre de Lyon, où Héloïse eut droit à sa propre chambre. Paul, attentionné, lui rapportait souvent des bonbons et des jeux. Son père, lui, n’appelait que pour se disputer avec sa mère.
Un jour, sa mère expliqua à Héloïse que son père avait refait sa vie et quil avait déménagé. Héloïse en fut blessée, car elle laimait bien. Sa mère pouvait lui crier dessus ou lui donner une petite tape, mais son père navait jamais fait ça. Héloïse se souvenait très bien du divorce : sa mère hurlait sur son père, menaçait de le gifler. Et la phrase qui resta gravée dans la mémoire de la fillette fut celle-ci :
Ne crois pas que tu es le premier à me tromper, mon vieux. Toi, tu portes les cornes depuis longtemps, comme un cerf !
Après ça, sa mère fit les valises et elles partirent sinstaller chez la grand-mère. Héloïse na jamais compris pourquoi on parlait de cornes, alors que son père était chauve comme un œuf. Le papa et la maman se séparèrent définitivement.
Avec Paul, tout allait bien jusqu’au jour où Héloïse entra en CP. Elle détestait lécole. Elle était turbulente à la récré, ses parents étaient sans arrêt convoqués, et parfois cest Paul qui devait sy coller. Il prenait léducation de sa belle-fille au sérieux, passait des heures à laider avec son cahier de devoirs.
Tu nes personne pour moi, alors tu ne peux pas me commander ! lançait parfois Héloïse, mimant la réplique de sa grand-mère.
En fait, je suis ton père, puisque cest moi qui te nourris et thabille répliquait Paul, très terre-à-terre.
Vers ses dix ans, son vrai père revint sinstaller à Lyon. Héloïse savait maintenant ce que voulait dire « porter les cornes ». « Sa deuxième femme lui en a sûrement fait voir aussi, cest pour ça quil la quittée », murmurait sa mère.
Lorsque son père demanda à voir Héloïse, la mère accepta. Le papa et la fille étaient ravis de leurs retrouvailles.
Comment ça va ? interrogea le père.
Pas terrible avoua Héloïse. Paul me peste tout le temps.
Il nest rien pour toi, il na pas à te crier dessus ! semporta le père.
Même mamie dit pareil, mais il sen fiche. Héloïse exagérait, car Paul ne lui avait jamais crié dessus. Mais elle voulait que son papa se fasse du souci pour elle.
Bon, je vais régler ça, promit-il.
Pendant leur promenade au Parc de la Tête dOr, ils apprirent que sur toutes les structures de jeu, les enfants navaient droit quà huit toboggans, les autres étaient réservés aux adultes accompagnants. Mais son père na pas voulu faire la descente avec elle. Alors Héloïse lui confia son rêve pour son anniversaire : avoir un nouveau smartphone. Lorsque sa mère est venue la chercher, elle a assuré au père que Paul ne criait jamais sur la petite. Mais lui, il na rien voulu entendre.
Mon père est un vrai radin ! a lancé Héloïse à Paul. Au parc, il ne ma rien acheté, juste une glace, et puis cest tout. On a juste marché un peu. Toi, Paul, tu es mille fois mieux que mon papa.
Eh bien, réparons cette injustice. Ce week-end, centre ludique pour enfants !
Mais le programme fut chamboulé : Paul eut un pépin au boulot. Et exit les allusions au nouveau smartphone, il fit comme sil navait rien entendu.
Papa, Paul ma bien roulée ! gémit Héloïse en larmes au téléphone. Il avait promis le week-end au centre de jeux, puis il a dit que je ne le méritais pas. Ni la sortie, ni le smartphone !
Même si ce nétait que du cinéma, ça fit tout son effet : son père, envouté, lui acheta un smartphone. Bon, petite déception, cétait lentrée de gamme il navait pas assez deuros pour le modèle branché.
Tu naurais pas pu attendre ton anniversaire ? soupira Paul.
Et si javais un chien ? demanda la fillette avec des étoiles dans les yeux.
Oh non, il faut le sortir, et toi, on sait comment tu es ! soupira le beau-père, mi-rieur mi-agacé.
À ces mots, Héloïse partit en crise. Vite, elle appela son père, en pleurs :
Papa, je ten supplie, prends-moi ! Paul veut tout contrôler, il me fait des sermons tout le temps ! sanglota-t-elle.
Ce fut le début dun beau bazar familial. Tout le monde sest disputé pour régler la question. En fin de compte, Héloïse partit vivre chez sa grand-mère. Sa mère la rejoignit, bagages sous le bras, annonçant sa séparation davec Paul.
Son père retourna auprès de sa compagne, enceinte, découvrant quil allait être papa une seconde fois. Plus de smartphone flashy, adieu le chiot, et chez Mamie, même le rêve dun chat risquait fort de rester dans les nuages !



