Mon mari m’a comparée à la jeune voisine : j’ai cessé de le servir et il a tout perdu – histoire d’une femme qui a repris sa liberté après vingt-sept ans de dévouement

Cher journal,

Hier, tout a basculé. Marc, mon mari depuis vingt-sept ans, sest permis une remarque qui ma coupé le souffle. Cest arrivé comme ça, en fin de journée, alors que je venais de terminer mon quart à lusine Renault, traversé Paris jusquà notre appartement à Montreuil, les bras chargés de courses, et me lançais dans la préparation du dîner.

Tu pourrais quand même changer de peignoir, ma-t-il balancé, vautré à la table de la cuisine, le nez sur son téléphone. Toujours le même, on dirait une poissonnière au marché de Belleville ! Regarde Clémence, du cinquième. Elle, elle rayonne ! Toujours bien mise, même pour descendre les poubelles et toujours perchée sur ses escarpins. Elle sent le muguet, pas loignon grillé comme toi.

Jai posé ma poêle en fonte doucement sur la plaque. Lhuile a grésillé, mais ce bruit na fait quaccentuer le silence pesant dans la pièce. Jai regardé la faïence, chaque carreau lavé de mes mains le week-end dernier, comme si sa brillance pouvait me soutenir. Jai senti quelque chose se briser à lintérieur, discrètement, comme une pièce tombant dans un puits profond.

Clémence a vingt-cinq ans, ai-je dit dune voix calme, tournée vers la crédence. Elle vit seule, travaille dans un institut beauté, ne mange que des plats livrés. Moi, Marc, je viens dabattre huit heures de travail, jai ramené les courses, et ça fait plus dune heure que je suis debout pour te préparer ton déjeuner de demain.

Il a haussé les épaules sans lever les yeux.

Arrête ton disque, Sylvie. Tu crois que tes la seule à travailler ? Ma mère aussi se tuait à la tâche, elle a élevé trois enfants, mon père était toujours impeccable, la maison sentait la tarte aux pommes. Tout est question denvie. Tu tes laissée aller, tu timagines que le livret de famille va tout garantir ? Un homme a besoin dadmirer sa femme. Hier, jai croisé Clémence dans lascenseur, elle ma souri, et jai été de bonne humeur toute la journée. Et toi, tes là, éteinte, avec tes boulettes dhier. Cest triste.

Jai coupé le gaz. Les boulettes nétaient même pas cuites, mais soudain plus rien navait dimportance. Jai essuyé mes mains sur le tablier, celui quil venait de critiquer, et je lai défait lentement.

Je me suis retournée, posée, presque effrayante de calme.

Tu dis que tu tennuies ? Il te manque de lesthétique ?

Ben ouais, il a râlé, sans quitter son écran. Jai le droit, non ? Voir quelque chose de beau chez moi ?

Tu as tous les droits, Marc.

Jai suspendu le tablier, quitté la cuisine et filé sous la douche, pour rincer odeurs et fatigue, mais surtout ses mots qui me collaient à la peau. Jai regardé mes mains, abîmées mais propres, fortes mais usées. Vingt-sept ans de mariage à repasser ses chemises pour quil ait le pli parfait, à lui acheter des pneus neige, à soigner ses rhumes et tout faire pour son confort.

Clémence, elle, virevoltait sur ses talons.

En sortant, jai mis ma belle nuisette en soie, celle réservée aux anniversaires, jai caressé mon visage de la meilleure crème de nuit, puis je me suis glissée dans le lit, volontairement dos tourné à lui. Il est venu plus tard, content, repu (probablement des restes du frigidaire), et a tenté de me prendre dans ses bras. Je me suis dégagée sèchement.

Tu boudes pour une vérité ? a-t-il râlé. Cétait pour tencourager, tu vois pas ?

Je n’ai rien répondu. La décision était prise.

Le lendemain était différent. Marc sest réveillé non pas avec lodeur du café et de lomelette, mais avec un réveil strident. Dans la cuisine, rien. Pas une tartine, ni café, ni assiette. Juste la froideur.

Il est revenu dans la chambre. Jétais devant la coiffeuse à me maquiller, habillée dune robe chic que je mets dhabitude au théâtre, et de ces fameux escarpins dont il parlait.

Ah, voilà qui me plaît ! Il a sifflé dadmiration. Tas écouté ton mari, tes magnifique ! Et le petit-déj ?

Il ny en aura pas. Clémence, il me semble, prend son café à la Brûlerie du coin. Pas question de sentir loignon à six heures du matin. Je prends exemple, Marc. Lesthétique, ça a un prix.

Tu délires ? Jsuis à la bourre, jai besoin dun vrai repas, pas dun smoothie. Fais-moi des œufs vite fait !

Désolée, je viens de finir mon maquillage, je ne compte pas transpirer devant une poêle. Il y a des œufs au frigo, tu es autonome, non ? Monsieur linspirateur.

Jai fermé la porte derrière moi, le laissant seul. Il est resté hébété au milieu du couloir, puis est allé se débrouiller. Je lai entendu lutter avec la poêle, rouspéter parce que le café débordait et que les œufs brûlaient. Son petit-déjeuner a eu un goût de revanche ratée.

Au dîner, rebelote. Pas dodeur de gratin dans lappartement. Juste un léger parfum de lavande de ma crème, dans le salon.

Je lisais sur le canapé, toujours tirée à quatre épingles.

Pas de dîner ? a-t-il osé demander.

Jai mangé dehors, avec un verre de Sancerre. Cest agréable, je me sens femme, pas cuisinière.

Et moi alors ?

Les boulettes, je les ai jetées ce matin. Tu disais quelles sentaient loignon et quelles ninspiraient pas. Celles-ci non plus, il ny en a pas de nouvelles.

Tu pousses un peu, là ! sest-il énervé. Jai dérapé hier, voilà, mais maintenant, stop ! Va me faire des raviolis au moins !

Les ravioli sont au congélateur, leau au robinet, la casserole sous lévier. Bonne chance. Clémence, à mon avis, ne fait pas de raviolis maison, elle inspire son homme. Je tinvite à lexploit : prépare-les toi-même.

Je lai vu hésiter. Habituellement, il aurait haussé la voix, frappé du poing. Mais face à mon recul, il na rien osé. Jétais indifférente, inatteignable. Il a fait cuire ses raviolis, évidemment ratés, collés et mous. Il a mangé à même la casserole, boudeur, sûr que je reviendrais vite à la raison.

Sauf quaucun retour nest venu. Plus de lessive faite pour lui, son panier à linge débordant. Pas de chemise repassée, pas de chaussettes. Il a fallu quil gère tout, mal, évidemment. Sa seule tentative pour plier une chemise sest soldée par un col brûlé. Au boulot, ses collègues lont vite remarqué et la jeune secrétaire du service a pouffé dans sa manche.

Son orgueil en a pris un coup. Il a alors tenté sa dernière carte : la fuite vers la sortie.

Le vendredi, il sest parfumé à leau de toilette bon marché, a enfilé la dernière chemise présentable, et a déclaré, face à la porte dentrée :

Je sors. Je vais boire un coup avec les copains au bistrot. Si je croise Clémence, tant mieux.

Bonne soirée, ai-je simplement répliqué. Noublie pas tes clés, je me couche sûrement tôt.

Il espérait me voir jalouse, inquiète ou vindicative. Rien. Lindifférence.

Au bar, le cœur ny était pas. Les copains se plaignaient de tout le travail, le coût de la baguette, la politique. Il se plaignit de moi :

Elle a pété les plombs, plus de dîner, plus de lessive, tout ça parce que je lai comparée à la voisine. Je voulais juste la secouer !

Son ami Didier a haussé les sourcils.

Faut jamais faire ça, mec. Comparer les femmes, cest le pompon ! La mienne maurait assommé avec la poêle. La tienne, elle encaisse. Mais taurais dû texcuser et offrir un bouquet.

Marc a grogné :

Moi, mexcuser ? Jamais. Elle changera davis quand elle naura plus un sou. Je vais bloquer la carte bancaire ; elle va vite retrouver le chemin de la cuisine.

Et il la fait. Transféré tout sur son compte. Pour voir.

Jai vite compris. Plus rien sur le compte joint, impossible dacheter du pain. Mais cette fois, ni colère ni larmes. Jai sorti mon petit frigo du grenier celui hérité de Maman installé dans notre chambre, et fait mon propre marché avec mon salaire.

Quelques jours après, Marc, affamé, a râlé encore :

Y a plus rien à manger ! Tu vas faire les courses ?

Non, ai-je répondu sans lever les yeux de la télé. Jai ce quil me faut dans mon frigo. Toi aussi, gère tes priorités. Ce sont tes sous, non ? Moi, je me soigne à la compote et aux yaourts.

Ce sont nos sous ! sest-il écrié, hors de lui.

Non. Ce sont les tiens, puisque tu as tout déplacé. La loi du marché, non ? Petite précision : cette appartement est à mon nom. Il mest revenu de ma marraine avant le mariage. Jy pense, on pourrait reparler de loyer.

Marc a blêmi.

Tu veux me virer ? À cause dun mot de travers ? Parce que jai dit que la voisine était plus élégante ?

Non, je veux juste quon arrête de se mentir. Tu mas réduite à une fonction : servir, laver, repasser, tout en attendant que je sois aussi séduisante quune gamine insouciante. Tu veux la chaleur dun foyer, le sourire dune Clémence. Mais tu noffres ni respect, ni gratitude. Je ne suis pas un robot ni une image figée.

Il a hurlé, rageur :

Mais qui voudrait de toi à cinquante ans ? Timagines des files dattente ?

Je men fiche. Au moins, je serai tranquille, je mangerai ce que jaime, je mettrai ce qui me plaît. La vraie solitude, Marc, cest vivre à deux et sentir quon est invisible.

Jai quitté la pièce, fermé la porte de la chambre à clé.

Pendant trois jours, il a vacillé, entre silence et maladresses en cuisine. Jai veillé au ménage « visible », plus rien, cependant, pour ses affaires. En me voyant partir, apprêtée pour le travail, il avait lair de réaliser ma transformation : je nétais plus la même, jétais debout, digne, vivante.

Ce matin, miracle, lappartement a été baigné dune odeur de brioche chaude. Javais envie dun peu de douceur, alors jai décidé de cuisiner pour moi. Marc a débarqué, les yeux pleins despoir.

Sylvie, tu as fait un gâteau ! Je savais que tu reviendrais à la raison On fait la paix ?

Jai sorti la brioche, déposé une belle part dans une assiette.

Celle-ci est pour moi, ai-je expliqué. Le reste, je lemmène chez Anne-Marie. On se retrouve pour le thé.

Et moi alors ?

Lesthétique, Marc, cest un parfum, pas une part du gâteau Celui-ci sera dégusté par qui sait apprécier la femme que je suis, pas par celui qui la compare à une voisine.

Avant de partir, jai croisé son regard. Longuement.

Ah, au fait : jai déposé une demande de divorce hier. On a un mois de réflexion légale, mais je nai pas lintention de changer davis. Commence à chercher un nouveau logement. Largent que tu as caché te servira : pour une chambre de bonne ou pour épater Clémence, si jamais elle te regarde.

Sylvie, attends ! ma-t-il rattrapée par le bras. Pardonne-moi, jétais idiot ! Je taime, je vais changer, je vais toffrir des fleurs !

Jai retiré doucement ma main.

Il est trop tard, Marc. Ce train-là, il est parti depuis longtemps, et moi avec. Vingt-sept ans pour nêtre quune présence, et cétait loin dêtre suffisant. Lâche-moi.

Je suis sortie, le sachet de brioche à la main. Dans lentrée, jai senti le soleil. Au bas de limmeuble, jai aperçu Clémence rayonnante, au bras de son fiancé qui me salua poliment. Mais je ne me suis pas arrêtée : je savais maintenant que la vraie chaleur ne venait pas des sourires de jeunes filles, mais de soi, et de ceux qui vous estiment.

Un mois plus tard, le divorce a été prononcé. Marc a déménagé dans une chambre minuscule dans le vingtième, trop avare pour soffrir mieux (et les pensions alimentaires sont revenues à lordre du jour, curieusement). De mon côté, jai changé le canapé, repeint la cuisine, commencé la danse. Et puis, il paraît quun homme attentionné mapporte des pivoines sans attendre la fête des Mères. Il ne me compare à personne. Il croit simplement que la chaleur dune femme, ça ne sachète pas, ça se chérit.

Et je crois quil a raison.

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Mon mari m’a comparée à la jeune voisine : j’ai cessé de le servir et il a tout perdu – histoire d’une femme qui a repris sa liberté après vingt-sept ans de dévouement
Elle ne s’est pas intéressée à la famille de son fils, quel dommage !