Journal intime : Défense de toucher à mes affaires sans permission jai mis un cadenas !
Pourquoi y a-t-il une tache de fond de teint sur ma nouvelle blouse, celle dont je nai même pas eu le temps denlever létiquette ? Ma voix tremblait, malgré tous mes efforts pour rester posée.
Aurélie, ma belle-sœur, était assise dans la cuisine, un magazine sur les genoux, une tasse de thé à la main. Elle ne leva même pas les yeux, faisant tourner paresseusement sa mule en fourrure du bout du pied, comme si rien de tout ça ne la concernait.
Oh Juliette, arrête de râler, fit-elle enfin en me jetant un coup dœil. Je voulais seulement essayer ta blouse, voir si la couleur mallait au teint. Jai un rendez-vous galant ce soir, je pensais que tu pourrais me la prêter. Le fond de teint, cest juste un accident. Tu la laveras, cest pas la mer à boire, surtout avec ta super machine à laver à séchage rapide.
Jétais plantée dans lembrasure de la porte, serrant contre moi ce morceau de soie bleu ciel qui mavait coûté la moitié de mon avance. Je rêvais de la porter mardi prochain pour la présentation de mon projet. Mais à présent, le col était maculé dune grosse tache orange, graisseuse, et je savais bien quôter une telle marque dun tissu aussi fin tenait de la mission impossible.
Aurélie, je ne tai jamais autorisée à emprunter mes affaires, jarticulais lentement, chaque mot pesé. Je ne tai jamais invitée à fouiller dans mon armoire. Tu vis ici temporairement, le temps que les travaux chez toi se terminent, mais ça ne fait pas de mes affaires ton garde-robe.
Tu exagères, franchement, soupira-t-elle en croquant dans un biscuit. On est de la famille non ? Je suis la sœur de Pierre, tu es ma belle-sœur, cest comme si on était sœurs. Tu vas pas me reprocher une petite blouse, quand même ? Je ne l’ai pas volée, juste empruntée. Et alors, elle est tachée, ça arrive à tout le monde. Avec ce que tu gagnes, tu ten rachèteras une si celle-là ne part pas au lavage. Moi, chaque euro passe dans le chantier.
À ce moment-là, Pierre entra, visiblement fatigué par sa journée de boulot, prêt à savourer le calme du foyer pas à arbitrer nos disputes.
Encore une prise de tête ? demanda-t-il, balayant la cuisine du regard, de moi, furieuse, à sa sœur, imperturbable.
Ta Juliette pique sa crise pour une fringue, se plaignit Aurélie dun ton offensé. Dis-lui quelque chose ! Cest pas être radin, ça, sérieusement ? Faire des histoires pour une chemise entre membres de la famille ? Je comptais la remettre à sa place, cest tout. Tes pas à cent euros près, Juliette !
Je tendis la blouse à Pierre. Il vit la tache, poussa un long soupir et se massa le front.
Aurélie, tu aurais au moins pu demander. Juliette tient beaucoup à ses affaires.
Jaurais demandé, mais elle nétait pas là ! Et jétais pressée ! Jallais pas sortir nue, non ? Tout mon linge est dans des cartons !
Tu as trois valises de vêtements dans le couloir, répondis-je sèchement. Je tai demandé de ne pas toucher à mes affaires. Cest pas la première fois. La semaine dernière, tu as vidé la moitié de mon flacon de parfum, et tu as emprunté mes bottines neuves pour aller en ville elles sont revenues rayées.
Franchement, tu chipotes !, sénerva Aurélie, posant bruyamment sa tasse. Tu veux quon marche sur des œufs avec toi ou quoi ? Quelques gouttes de parfum, cest la fin du monde ? Je laverai ta chemise, cesse de faire ta difficile.
Ne tavise pas de la laver, tu ruinerais définitivement la matière, dis-je en détournant les talons. Je préfère men charger moi-même. Il est temps que tu arrêtes de prendre mes affaires.
Jallai déposer la blouse dans le panier de linge destiné au pressing, bouillonnant intérieurement. Rien ne bougeait. Voilà deux mois que ça durait : les travaux chez Aurélie nen finissaient plus, les ouvriers disparaissaient, et elle squattait notre appartement, chaque jour plus à laise. Au début, elle était polie ; maintenant, mes affaires devenaient peu à peu les siennes.
Cette nuit-là, impossible de fermer lœil. Entre deux plaintes marmonnées par Aurélie sur ma froideur, Pierre tentait darrondir les angles, mais il na jamais su saffirmer face à sa sœur. À ses yeux, ce sera toujours la petite fille à protéger, même à vingt-sept ans, même envahissante et sans gène.
Le lendemain matin, bien décidée, jai caché mes bijoux dans la housse à linge de maison. Plus question de laisser traîner ma crème précieuse ou mon rouge à lèvres : tout est allé dans mon sac à main. Je me sentais presque étrangère chez moi, obligée de planquer mes effets pour les protéger.
La semaine suivante se passa relativement en paix ; Aurélie était vexée, mais ce silence marrangeait. Mais le vendredi soir me réserva une nouvelle surprise.
En rentrant du boulot, jai trouvé la porte de la salle de bains fermée. De lintérieur, on entendait couler leau et le parfum de ma mousse pour bain, celle offerte par mes collègues et gardée pour les grands jours, flottait jusque dans le couloir.
Je frappai.
Cest occupé !, lança Aurélie, voix étouffée par la vapeur.
Tu as pris ma mousse pour le bain ? questionnai-je à travers la porte.
Ta mousse ? Ah, tu veux dire ce pot-là ? Jen ai mis une larme, juste pour voir ! Tes pas drôle, Juliette, à force avec tes histoires. Ten avais un pot entier !
Je posai mon front contre la porte glacée du couloir. Le problème nétait pas le prix de la mousse, ni la blouse tachée. Cétait ce mépris total de mes limites, cette posture de squatteuse comme si tout lui était dû.
Quand elle sortit, rouge et détendue, enfilant MON peignoir parce que jai oublié le mien et ça caille, je la laissai passer sans mot dire, puis découvris le pot vide, jeté négligemment à la poubelle. Une larme : elle avait tout vidé.
Pierre, il faut quon parle, déclarai-je le soir venu.
Je sais exactement ce que tu vas dire, répondit-il en seffondrant dans le lit. Cest ingérable, mais dans deux semaines max, les travaux seront finis. Je ne peux quand même pas jeter ma propre sœur dehors, maman me tuerait.
Je ne te demande pas de la virer, mais de lui expliquer les règles ! Mes vêtements, mon intimité ce nest pas discutable.
Je men occupe demain, promis souffla-t-il, déjà endormi.
Mais je savais quil noserait jamais élever la voix. Aurélie ferait mine dapprouver et recommencerait les mêmes choses, inlassablement. Ce n’est pas du vol, mais presque.
Cest le samedi que tout bascula. Ce soir-là, Pierre et moi avions un anniversaire chez des amis. Javais prévu de porter ma robe de cocktail préférée : une merveille en velours bleu nuit, parfaitement coupée. Jen étais sûre, elle était bien rangée dans larmoire sous housse.
Quand jouvris, la housse était vide. Le cœur au bord des lèvres, je fouillai toutes les penderies, même la salle de bains. Rien. Jappelai Aurélie ; elle était déjà partie pour rejoindre une copine.
Allô ? Tas quoi, Juliette ? Je suis occupée, rit-elle, du bruit derrière elle.
Tu as mon élégante robe en velours bleu ? Demandai-je, tendue.
Ah, celle-là ? Tu sais, je navais vraiment rien à me mettre pour la soirée de Solène, puis elle tombe sur moi comme un gant, alors jai foncé ! Je vais la ramener nickel, tu ten rendras même pas compte !
Tu as filé en discothèque avec MA robe sans rien me demander ?! Javais prévu de la porter ce soir ! Ramène-la chez nous tout de suite, on sort dans deux heures !
Oh, arrête ton cinéma ! Tu as une armoire bourrée, tu ne vas pas chipoter pour UNE robe ! Je reste là, cest la fête, voilà. Jentends plus, ça coupe !
Et elle raccrocha.
Là, jai craqué, je me suis écroulée sur le lit, pleurant de rage et dimpuissance. Pierre, alerté, entra en trombe.
Quy a-t-il ?! Ça va ?
Aurélie est en boîte avec ma robe, Pierre. Cest officiel : jai atteint mes limites. Elle ma volé ma robe.
Pierre essaya de lappeler, elle ne répondit plus. Je suis donc allée à lanniversaire vêtue dun vieux tailleur, la soirée ruinée, imaginant ma robe sabîmer au rythme du club, éclaboussée de cocktails ou brûlée par des cigarettes.
Le lendemain matin, Aurélie est rentrée. Elle tenait la robe chiffonnée sous le bras.
Voilà, récupère-la ! siffla-t-elle, filant à la cuisine se servir un Perrier. Franchement, texagères. Au fait, jai eu un accroc en dansant, mais toi qui es manuelle, tu répareras bien ça.
Jouvris la robe : le bas nétait pas accroché, il était carrément déchiré, le velours poisseux, la robe empestant le tabac et lalcool. Pour moi, cétait irrémédiable.
Pierre !, lappelai-je dune voix blanche.
Il arriva, jeta un œil sur la robe, puis sur Aurélie.
Là, tas vraiment dépassé les bornes, Aurélie. Tu devrais rembourser.
Quoi, tes sérieux ? Ça fait combien ton truc, deux cents euros ? Je te les donnerai à la paie. Vous fatiguez avec vos comptes, cest la famille !
Elle coûtait huit cents euros, murmurais-je. Mais ce nest pas quune question dargent.
Le lundi, jai posé une journée. Dès que Pierre et Aurélie eurent quitté lappartement (elle avait retrouvé un job dappoint), jai appelé un serrurier :
Je voudrais installer un bon cadenas à la porte de la chambre, sil vous plaît.
Le monsieur, un vieux moustachu, madressa un clin dœil complice.
Cest pour surveiller les enfants ou belle-maman ? lança-t-il dun ton amusé.
Ma belle-sœur, répondis-je franchement.
Je comprends. Je vous installe ça, et tenace !
Une heure plus tard, la porte de notre chambre arborait un solide cadenas au design élégant. Jy ai mis toutes mes affaires : habits, chaussures, sacs, cosmétiques, même mon sèche-cheveux. La chambre était devenue une forteresse.
Jai fermé à clé, mis le double de côté, et glissé le trousseau au fond de mon sac, résolue à ne pas céder, même devant Pierre.
Ce soir-là, Aurélie est rentrée la première. Jétais assise dans la cuisine à lire, savourant le silence. Je lai entendue râler, fouiller, marcher jusquà la chambre et essayer la poignée.
Juliette !, hurla-t-elle, affolée. La porte est bloquée !
Non, je lai verrouillée, répliquai-je calmement.
Aurélie débarqua, furieuse :
Cest une blague ? Je veux le sèche-cheveux, jai les cheveux trempés !
Mes affaires sont sous clé, désormais. Inaccessible, fini les emprunts.
Tu as vraiment mis un cadenas, pour moi ?
Exactement, Aurélie. Parce que tu ne comprends ni non ni ne touche pas.
Tu es complètement folle ! Cadenasser une chambre, dans quel monde on vit ? Et si jamais il y a le feu, ou un accident ?
Le numéro des pompiers, cest le 18. Pour le reste, tu achètes le nécessaire.
Jappelle Pierre, il va tobliger à ouvrir ! Après tout, cest aussi SA chambre !
Pas de souci, répondis-je.
Pierre est rentré une demi-heure plus tard. Aurélie, en larmes, lui fit un scandale dhumiliée, dexclue, de prisonnière. Il me demanda :
Tu as vraiment fermé à clé ?
Oui, Pierre. Je suis lasse quon abîme mes affaires, de devoir tout cacher. La chambre est mon espace privé, jy ai droit. Quand tu es là, elle reste ouverte. Sinon, elle est fermée.
Je trouve ça un peu dur, non ? murmura-t-il.
Prendre mes vêtements en douce alors quon a été prévenue dix fois, cest normal ? Vider mon parfum, déchirer ma robe ? Pierre, cest la serrure ou bien je pars habiter ailleurs. Jen ai assez.
Le mot voleuse piqua Aurélie au vif.
Super ! Je pars, bravo ! Hurla-t-elle. Jirai dormir chez Solène, soignez bien VOS fringues ! Pierre, tes vraiment sous sa coupe ! Beurk !
Elle rassembla ses affaires, claqua la porte si fort que le plâtre tomba du plafond. Soudain, la paix retomba sur lappartement.
Pierre seffondra sur une chaise, lair accablé.
Maman ne nous le pardonnera jamais.
On tiendra bon, soufflai-je en posant la main sur son épaule. Désolée, mais il fallait trancher. Merci davoir tenu bon.
Le lendemain, le téléphone de Pierre na pas arrêté : belle-maman fulminait. Comment avez-vous pu !, Vous lavez jetée à la rue, Juliette et ses manies lont affamée ! Pierre essayait dexpliquer, mais rien ny faisait. Pour sa mère, Aurélie serait éternellement la victime.
Je nai pas pris part à ces joutes. Je savais mes droits la propriété privée, cest sacré , et surtout, mes nerfs avaient grand besoin dun break.
Finalement, Aurélie nest jamais revenue. Elle a envoyé son amie chercher ses valises, que jai scrupuleusement vérifiées avant de les remettre, histoire déviter les oublis.
Un mois sest écoulé. Les travaux chez Aurélie achevés ou peut-être sétait-elle réfugiée ailleurs, peu mimportait , les relations avec belle-maman étaient désormais très froides, juste cordiales. Mais dans notre appartement, paix et sérénité régnaient à nouveau.
Un soir, alors quon sapprêtait à sortir au théâtre, jai ressorti ma robe en velours. Un excellent atelier de retouches lavait reprise, ajoutant une discrète broderie à lourlet, et réussi à ôter presque toutes les marques. Il était presque neuf.
Devant le miroir, je me sentais à nouveau chez moi. La serrure brillante sur la porte, Pierre sest fait la réflexion :
Tu avais raison, finalement. Depuis quil y a ce cadenas même moi je suis tranquille, plus personne ne pique mon rasoir !
Jai souri.
Cest ça, Pierre, le respect de lintimité. Cest la base, même entre proches. Surtout entre proches.
Sac sur lépaule, clé dans la poche, nous quittions la maison, enfin apaisés.
Si vous aussi, vous pensez que les affaires personnelles doivent rester PERSONNELLES, laissez un commentaire et partagez vos histoires. Qui, dans votre entourage, na jamais dépassé les limites ?
