Tata, aurais-tu du pain ? Peux-tu m’en donner s’il te plaît ?
Éloïse a 37 ans et na jamais été mariée. Autrefois, elle exerçait comme comptable, les chiffres comme des nuages passant. Aujourdhui, elle tourne en rond dans la brume, cherchant la clef de son existence, titubant derrière son destin qui la fuit toujours.
Son corps pesait de sommeil. Elle sextirpa du lit et, ce matin encore, se força à marcher jusquà son travail dans la fraîcheur paradoxale de laurore. Elle était serveuse, ce mois-ci au Café du Sommeil Argenté, sur la terrasse sous les tilleuls. À la saison de létrange, lhoraire exigeait quÉloïse arrive à six heures, le soleil à peine déguisé en petit matin bleu. Dès sept heures, les habitués ségaraient déjà, cherchant la chaleur du café.
Son petit appartement se trouvait en périphérie de Lyon, là où le temps semble sétirer comme pâte à tarte. Par crainte des embouteillages improbables et dautobus qui pourraient choisir de se dissoudre ou de sendormir dans un virage, elle partait chaque jour à cinq heures, traversant des rues fantômes, sous les lampadaires en rêve.
Comme dhabitude, Éloïse frottait les tables une poussière irréelle saccumulait du soir au matin, souvenir de festins invisibles. Il fallait leffacer, effacer tout, pour que les convives du jour puissent sasseoir sur des chaises propres et respirer une forme neuve de bonheur. Elle fredonnait doucement une chanson ancienne et floue.
Ma maman chante bien, aussi une voix denfant sinsinua soudain dans sa routine.
Éloïse, surprise, découvrit une fillette de cinq ou six ans tout juste devant elle, seule et paisible comme une idée inachevée. Elle regarda autour, mais le rêve demeurait sans adultes.
Que fais-tu ici, toute seule, à cette étrange heure où la ville sommeille encore ?
Je suis sortie me promener. Et pour chercher à manger pour moi et mon frère. Tata, tu naurais pas un morceau de pain ? demanda la petite avec hésitation, son regard affamé comme une luciole sous la pluie.
Bien sûr, viens tasseoir, je vais trouver quelque chose dans la cuisine. Ton frère, où est-il ?
À la maison. Juste là, au coin de la rue, avec mamie.
Éloïse sabstint de questionner labsence des parents dans ce rêve troué, et la fillette ajouta elle-même, comme pour combler les blancs du décor :
Nos parents sont partis il y a longtemps. Mamie est très vieille, elle oublie tout même nous, ses deux petits souvenirs.
Éloïse sentit son souffle se suspendre, comme un tableau retenu sur un mur.
Je ne veux pas déranger, juste un peu de pain, je lemporte à mon frère et à mamie.
Ne ten fais pas, je viens avec toi. Attends-moi là. Ne pars pas dit Éloïse, la voix enveloppée de coton.
Elle demanda à son collègue de la remplacer brièvement, puis suivit la fillette à travers les rues qui navaient plus vraiment de sens.
La petite serrait une clé rêveuse dans sa main. Ensemble, ils entrèrent dans l’appartement, où un petit garçon de dix-huit mois rampait en rond, cherchant des trésors dans les motifs du sol. Il sourit, sans raison, comme le font les enfants dans les songes. Sur le lit reposait une vieille femme, absente, glissant au cœur dun long sommeil. Elle ne semblait pas percevoir le passage du temps ni celui des silhouettes.
Mais… quest-ce que tout cela ? souffla Éloïse, éberluée.
Elle appela les urgences. Les ambulanciers arrivèrent et emportèrent la grand-mère, dont le visage disait la fin prochaine dun chapitre. Alors Éloïse prit le petit garçon et la fillette, les enveloppa d’une couverture daube et les ramena chez elle, dans son appartement traversé par le murmure des souvenirs. Son fils de treize ans, Lucien, lattendait ne comprenant dabord rien à cette procession égarée menée par sa mère. Mais lorsque tout fut dit, il acquiesça dun regard vaste.
Elle ne se disputait jamais avec Lucien entre eux, un pacte étrange, tissé de confiance silencieuse et daccords muets. Jamais un cri, seulement de lentraide et du respect. Lucien accepta de veiller sur les deux enfants oubliés pendant que sa mère retournait travailler.
Dix jours passèrent. La grand-mère disparut dans le filigrane du rêve. Les autorités décidèrent que les deux enfants seraient envoyés à lorphelinat, leurs noms échangés contre un numéro. Mais le cœur dÉloïse fut déchiré les enfants étaient déjà là, tissant leur propre place dans sa maison, doux, sages, presque faits pour ce tableau nouveau. Elle savait trop bien ce que cétait quun foyer où lon ne se sent pas chez soi.
Alors Éloïse prit la décision de les adopter, de devenir leur gardienne officielle, leur ancre dans le surréel.
Elle abandonna son emploi de serveuse, puis accepta le poste de comptable chez une amie de longue date, Florence, qui laida à traverser les labyrinthes administratifs de la République Française. Quelques semaines de dossiers et de signatures et, enfin, Éloïse put recueillir légalement les enfants.
Ah, voilà donc pourquoi tu voulais être serveuse ! sexclama Florence dans le rêve, les bras levés comme deux baguettes.
Tu vois, cétait un plan à long terme, avoua Éloïse en souriant dun sourire qui nappartient quaux rêveurs.
Qui aurait cru que sa vie prendrait un tel virage, à la croisée du merveilleux et de létrange, avec trois enfants? Éloïse ne sétait jamais vue forte ; pourtant le destin, parfois habillé en matin sale, la pousse sans prévenir au cœur du tourbillon.
