La rivale pour la garde-robe est arrivée
Je mappelle Lila, nous travaillons côte à côte. Nous nous aimons et, vous, vous êtes un obstacle ! Rendez-moi Pierre !
Mais en quoi je vous gêne ? sétonna sincèrement Sylvie Moreau. Soyez précise, donnez-moi des faits !
Eh bien… balbutia la visiteuse. Il refuse de vous quitter !
Pierre, tu es idiot ?
Ces mots pleins de sagesse furent prononcés par le jeune Serge dans le roman de Simone de Beauvoir. Un adulte, Pierre, lui avait « offert » un bonbon, mais sous lemballage coloré il ny avait rien.
Vraiment. Un idiot ! Comme le disait Coluche : ce nest pas une maladie mentale, juste quil est bête !
Sylvie pensa la même chose de son époux, mais pas à cause de lapparition de sa maîtresse ça, même, elle lavait digéré ! Non, cétait venu un peu après.
Oui, Pierre Moreau, « son petit coq doré », celui avec qui elle avait partagé tant dannées, sétait trouvé une amoureuse.
Et elle nétait pas venue discrètement, mais avec des exigences : « Nous nous aimons cédez-moi votre mari ! »
À ce moment-là, Sylvie avait déjà des soupçons. Pierre se rasait maintenant tous les jours auparavant, cétait tous les deux jours. Il portait une nouvelle eau de toilette et, tout récemment, avait repassé ses jeans au pli.
Sylvie décida de ne pas éclater la bulle de son mari. Dune façon cruelle, elle pensa quil méritait bien ça. Et lui, empestant son parfum étranger, partit dans la nuit pour « veiller » !
Oui, lui cadre intermédiaire !
Tu comprends, chérie, racontait Pierre avec inspiration au dîner, dans notre petite entreprise du BTP, le veilleur a démissionné ! Le budget est serré
Du coup, on fait des gardes à tour de rôle dans les bureaux le soir, histoire de dissuader les voleurs ! Franchement, je préférerais mille fois rester à la maison On ne dort même pas correctement là-bas !
Mais tu fais comment toute la nuit ? Tu restes assis, cest ça ? demanda Sylvie avec son accent du Sud.
Pierre fit la grimace : mais comment peut-on parler ainsi ? «Assis», vraiment ?
Mais cest un ancien participe, tu sais ! Et son épouse, prof de lettres au lycée, elle connaissait le mot.
Depuis longtemps, Sylvie savait pertinemment que Pierre mentait. Il y avait « quelque chose de pourri au royaume de Danemark ».
Ils étaient mariés depuis près de vingt ans. Leur fille vivait déjà ailleurs. Et voilà que, probablement, son mari avait pris une maîtresse.
Ça arrive, tant pis tu tombes amoureux, tu avoues et tu pars : lappartement avait été acquis par Sylvie avant le mariage.
Cest comme ça, la vie ! Un coup de folie. Mais Pierre ne se pressait pas davouer. Pourquoi ? Il aimait Sylvie ? Il considérait que son aventure nétait pas sérieuse ?
Mais le fait est là : il vivait toujours à la maison, comme si de rien nétait. Même au lit, il était présent.
À part quelques indices, Sylvie navait aucune preuve irréfutable de la trahison.
Elle voulut passer outre cest juste une histoire de parfum, de jeans repassés Mais voilà que sest pointée la fameuse la sournoise briseuse de ménage, « Laurence Dufour ».
Pierre nétait pas là. Sylvie nettoyait son deux-pièces. Et voilà que cette femme débarqua : « Bonjour ! »
Naïvement, Sylvie la laissa entrer, comme dans son film préféré : on ne sait jamais, peut-être avait-elle une bonne raison.
On apprit plus tard que « lamour » de Pierre avait cinq ans de moins que Sylvie. Mais elle ressemblait à une femme de quarante ans.
Et elle expliqua :
Je suis Lila, nous travaillons ensemble. Nous nous aimons, et vous, vous êtes un obstacle ! Rendez-moi Pierre !
Mais en quoi je vous gêne ? sétonna Sylvie. Soyez précise, donnez-moi des faits !
Eh bien… Lila hésita. Il refuse de vous quitter !
Mais cest LUI qui refuse de partir ! Moi, franchement, je peux préparer ses affaires tout de suite et vous le céder ! riposta Sylvie. Puis elle demanda :
Quest-ce quil vous a raconté ? Que je suis à lagonie et quil ne peut pas mabandonner ?
Non, pas vraiment à lagonie admit la visiteuse, mais cest ce quil suggère.
En fait, elle nen avait jamais parlé à Pierre ! À vrai dire, ils parlaient très peu : tout était limagination de Laurence…
Mais Sylvie nen savait rien.
Comme vous voyez, je vais très bien ! Vous pouvez donc prendre Pierre sans aucun souci je divorce demain !
Je vous souhaite tout le bonheur du monde, et que lamour entre dans votre foyer ! lança Sylvie, un sourire aux lèvres.
Vraiment ? sexclama la visiteuse. Vous êtes épatante ! Sincèrement, je craignais le pire !
« Tu ne sais pas encore combien je peux être épatante ! » pensa cruellement Sylvie, mais dit à voix haute :
Pas du tout ! Pierre et moi, nous avons une grande confiance lun envers lautre. Je lui dirai tout, vous pouvez partir lesprit tranquille !
Ce fut dit comme « Reposez en paix ».
Mais la femme, euphorique, ne remarqua rien.
Dites-lui bien que je lattends avec ses affaires ce soir ! conclut Lila avant de gratifier sa rivale dun sourire triomphal elle lavait « abattue » ! puis repartit vers ce quelle croyait être la félicité.
Mais bien sûr, ma chère ! répondit la prof de lettres. Attendez-le !
Le soir, Pierre rentra du travail pour trouver, dans lentrée, une petite valise prête : Pierre navait pas tant daffaires cest selon le stock !
Le visage de Pierre révéla à Sylvie quil nétait pas du tout informé.
Car Pierre Moreau, sans montrer la moindre émotion et embrassant Sylvie comme dhabitude, demanda :
Chérie, quest-ce quon mange ce soir ? Et ce sac Tu pars quelque part ?
Ta collègue est venue ! lança Sylvie, sans détour.
Ma collègue ? Pierre parut sincèrement surpris.
Eh bien, la gardienne ! Celle avec qui tu passes tes nuits à surveiller nos locaux ! expliqua Sylvie. Pour éviter les vols !
Pierre rougit et demanda à voix basse :
Lila ? Je nai jamais fait garde avec elle !
Il y en aurait une autre que Lila ? Tu es donc devenu coureur de jupons sur le tard !
Ce nest pas ce que tu crois commença Pierre.
Quest-ce que je crois ? Alors, devine, devin Messing ! Bon ? Tu vas sûrement dire quil ne sest rien passé ! Ou quelle est venue delle-même !
Je ne dirai rien ! Pierre renifla. Si, il y a eu… une fois ! Tu te souviens, quand je suis rentré ivre ? Voilà ! Mais je ne voulais pas parole ! Elle ma sauté dessus ! Cest de linstinct ! Alors jai…
Je comprends tout, Pierrot lamour, cest ça : quand ça te tombe dessus, difficile dy échapper ! Et puis, à notre âge, comme disait Rabelais, il ne faut pas en faire un plat.
Bref, on a tout réglé. Et Lila tattend : jai promis de te laisser partir !
Partir où ? Pierre blêmit : Lila était « provinciale » et louait une chambre en colocation. Pourquoi partir ?
Parce quil ne faut pas cacher ses sentiments, Pierre ! Je le vois bien dans tes yeux ! Alors vas-y, bon vent et bon courage !
Mais je ne veux pas ! sentêta Pierre : il ne voulait vraiment pas !
Quoi, elle transpire beaucoup ? plaisanta Sylvie. On dort mal là-bas ?
En fait, la collègue de Pierre était une vraie force de la nature. Et pendant la conversation, elle épongait continuellement sa moustache de sueur avec son mouchoir brodé.
Pierre resta silencieux. La vérité, cest que son histoire avec Lila ne comptait quune fois, après une fête arrosée. Il ny avait aucune histoire damour là-dedans.
Mais elle le poursuivait sans relâche. Et Sylvie comprenait déjà comment les choses salignaient dans son esprit.
Vous savez, mes amis, combien il y avait de « mariées de Michel Sardou » dans les hôpitaux psychiatriques du temps de Mitterrand ! Aucun nombre à donner, tellement il y en avait.
Et aujourdhui encore, les cinglées ne manquent pas : il y a autant de Pierres au Brésil quon le veut…
Dailleurs, mis à part ça, ce sont des gens tout à fait normaux ! Mais dès quon parle du « sujet », la folie les emporte
Heureusement, Lila avait pris son jour de congé : elle voulait régler cette affaire sérieuse avec Sylvie. Pierre, soulagé, navait plus à rougir devant tout le petit monde du bureau.
Pierre, goûtez donc ces crêpes cest moi qui les ai faites ! On dirait bien que votre femme ne vous nourrit pas assez !
Comment se sont passés vos week-ends ? Envie den parler ?
Oh, dailleurs, je vous ai vu dans mes rêves cette nuit ! Vous voulez savoir ce quon a fait ensemble ?
« Quelle cata ! se tourmentait Pierre. Fallait-il se fourrer là-dedans ! Je vais devoir démissionner »
Il regrettait cent fois davoir cédé à la faiblesse du moment ! Qui aurait cru que Lila était si dérangée ?
Très bien, céda Sylvie, admettons que tu dis la vérité, Casanova. Comment vois-tu notre avenir ? Tu veux vraiment que je partage mon lit avec toi après tout ça ?
Je dormirai sur le canapé ! sempressa de répondre Pierre, penaud. Il était prêt à dormir même sur le paillasson de lentrée, tant que sa chère Sylvie ne le chassait pas. Et elle accepta : « on verra bien ! »
Le lendemain, samedi Lila débarqua aux aurores : alors, on y va ? Je comprends, hier ce nétait pas possible !
Pierre, qui lui ouvrit, en resta bouche bée : ça dégénérait !
Il tenta de raisonner la femme, visiblement euphorique une vraie phase maniaque…
Laurence Dufour, ma chère, à ces mots Lila se raidit : voilà ! rentrez chez vous. Oui, doucement, il fait glissant aujourdhui !
Et vous ? sétonna la collègue.
Moi, je reste ici ! dit-il dun ton ferme. Avec mon épouse !
Mais nous nous aimons pourtant ! répliqua la visiteuse.
Cest uniquement dans votre tête ! Il ny a rien, rien du tout ! mentit Pierre en sachant pertinemment le contraire. Mais comment le prouver ?
Quest-ce que ça change quils soient partis ensemble ? Peut-être quils se sont séparés du coin de la rue !
Tout le bureau savait que Lila nétait pas nette.
Pierre décida de sen tenir à cette version jusquau bout.
Dans la tête de Lila, les pensées se bousculaient : elle restait muette, dévorant Pierre des yeux. Tout allait bien entre eux ! Et son épouse lavait libéré ! Alors pourquoi pas ?
Au revoir ! dit Pierre Moreau et referma la porte.
Et là, Sylvie prononça la fameuse réplique du roman de Simone de Beauvoir sur loncle Pierre. Ça collait à merveille à la situation. Pierre demeura muet, le silence signifiant ce que vous savez…
Lila resta un moment devant la porte, espérant un revirement. Puis, elle disparut : doutait-elle encore ?
Hélas, Pierre nétait pas le premier : deux collègues avaient quitté lentreprise à cause du harcèlement de Lila. Pourtant, ils navaient jamais rien eu avec elle !
Le lundi, Laurence ne revint pas au bureau : elle avait pris ses affaires et donné sa démission. Peut-être que trois râteaux suffiraient à la pousser à cherche lamour ailleurs. Peut-être nétait-elle pas si folle…
Pierre respira enfin : il avait failli donner sa démission, lui aussi ! Dieu merci, elle nétait pas enceinte
Et la gentille Sylvie pardonna son mari. Oui, il avait fauté un soir de beuverie ! Mais pour le reste, elle avait eu raison.
Au final, on apprit que léquipe masculine de lentreprise faisait bien la garde de nuit, à tour de rôle : le patron radin économisait vraiment sur la sécurité ! Et le parfum neuf et les jeans repassés de Pierre navaient rien à voir.
Un simple hasard. Peut-être que tout était dû à Mercure rétrograde, ou les tempêtes magnétiques : il fallait bien trouver un coupable…
Que dire pour conclure ? Ne buvez pas trop lors des soirées dentreprise, les gars !
Car lamour peut être toxique. Et dans la société daujourdhui, il y en a à revendre. Heureusement, il ny a pas eu de chantage.
Et aujourdhui, on ne peut plus tout mettre sur le dos de Mercure…

