La nuit était déjà bien avancée. Après avoir couché les enfants, Léa se rendit dans la cuisine.

12 mars Journal

Il était tard. Après avoir couché les enfants, Éponine est allée à la cuisine. Elle a fait bouillir de l’eau dans la bouilloire, s’est servi un thé et s’est assise à la table; moi, je n’étais toujours pas rentré ces dernières semaines le travail m’accaparait tellement que je devais souvent rester tard au bureau. Éponine compatissait ; elle s’efforçait de me protéger des tâches ménagères, de m’entourer d’attentions et d’affection. J’étais le seul pourvoyeur de la famille, c’était notre accord dès le début du mariage : je gagnerais l’argent, elle s’occuperait du foyer et des enfants. C’est ainsi que les choses s’étaient déroulées. Trois enfants sont nés, je travaillais et nous vivions correctement ; Éponine tenait la maison. Elle se réjouissait à chaque naissance, moi je rêvais d’en avoir davantage, mais Éponine était épuisée les petits réclamaient constamment, il y avait toujours une montagne de couches dans la salle de bain et, faute de lait maternel suffisant, chaque soir elle préparait le lait infantile. Elle avait fini par décider que trois enfants, c’était assez : il était temps d’arrêter.

Cette nuit-là je suis rentré tard, un peu éméché. Lorsqu’Éponine m’a interrogé, j’ai balancé que nous étions fatigués avec les gosses et que nous avions fait une halte au bar pour décompresser.

« Pauvre chéri, » elle avait murmuré en m’installant, « dîne un peu. »

« Je n’ai plus faim, » avais-je répondu ; « on a grignoté. Je vais dormir. »

La Journée internationale des droits des femmes approchait. Éponine avait demandé à sa mère, Madeleine, de garder les enfants pour qu’elle puisse aller faire des courses et préparer une soirée romantique. Elle voulait acheter des provisions, des cadeaux, et s’offrir une tenue neuve ses vêtements étaient usés, elle n’avait rien de festif. Elle laissa ses sacs au vestiaire d’un grand magasin du centre-ville, choisit plusieurs robes et entra dans une cabine d’essayage. En train d’enlever sa veste en nylon, elle entendit soudain ma voix dans la cabine voisine :

« J’ai envie de te déshabiller tout de suite. »

Une rumeur de rire, puis une voix féminine douce trop mielleuse lui répondit :

« Encore un petit peu… Vas plutôt acheter quelque chose pour ta femme. »

« Elle n’a besoin de rien, » répliquai-je d’un ton qui voulait être désinvolte.. Derrière le rideau, j’ai senti avant de voir un silence étrange, comme si l’air retenait son souffle. Éponine a laissé échapper un petit son, puis a entrouvert le tissu et m’a observé sans que je m’en rende compte : je payais, la main posée sur la taille d’une femme blonde, élégante, qui semblait se fondre dans la lumière du magasin. Son regard s’est figé, j’ai vu sur son visage une expression que je ne lui connaissais pas une froideur tranchante, une douleur muette. Elle est restée quelque temps, puis elle a rassemblé ses affaires, acheté les robes qu’elle avait choisies et est rentrée chez nous sans un mot.

J’ai continué ma soirée comme si rien ne s’était passé, la tête lourde de chansons et de ce qui me paraissait, à cet instant, anecdotique. Le lendemain, la maison avait la même odeur de linge propre et de bouillon sur le feu, mais Éponine n’était plus la femme que j’avais laissée. Elle répondait à mes mots par des monosyllabes, évitait mes yeux et, quand je me suis approché pour l’embrasser, elle a reculé. Mon indifférence a fait naître chez elle une résolution que je n’ai pas su voir.

Quelques jours plus tard, alors que je rentrais encore tard toujours avec des explications, toujours avec des promesses creuses la distance entre nous s’était installée comme un mur. Je suis allé au bar, j’ai parlé, j’ai ri; elle, de son côté, a organisé sa vie. J’ai appris plus tard qu’elle avait envoyé son CV partout, qu’elle avait passé des entretiens et qu’un poste lui avait été offert dans la même entreprise que la mienne. Je n’ai ressenti qu’un mélange d’étonnement et d’un profond embarras : comment pouvais-je imaginer que la femme qui m’entourait d’attentions serait celle qui, silencieusement, préparerait son avenir ?

Le geste qui a tout déclenché me revient en détail, avec la lenteur malveillante d’un film au ralenti. Un soir, rentrant, j’ai voulu présenter un présent maladroit un robot ménager, un signe de bonne volonté à mes yeux. Elle l’a pris, l’a laissé emballé et, sans un mot, m’a demandé de venir dans le couloir. Là, au sol, deux valises closes l’attendaient. Sa voix était nette, sans tremblement :

« Tes affaires. Je te demande le divorce. Pars. »

Je me suis senti pris au piège, incapable d’articuler l’excuse qui me semblait jusque-là suffisante : « Je travaille pour nous. » Elle, calmement, a rétorqué que mes explications sonnaient désormais comme des privilèges, non comme des preuves d’amour. Les insultes et la colère ont fusé de ma part des mots que je n’aurais jamais cru prononcer, tentatives ridicules de rabaisser, d’humilier. Elle a répondu, non par des larmes, mais par des gestes : fermer la porte, appeler ses proches, prendre des décisions.

Cette nuit-là j’ai dormi à l’hôtel d’un ami. Le matin, seul, j’ai eu le loisir amer de réfléchir et de constater l’évidence : j’avais vécu comme si le foyer n’était qu’un havre sans poids, comme si la tendresse d’Éponine était une certitude inépuisable. Je l’avais usée sans le savoir. Quand elle a déposé les papiers de divorce, je n’ai pas su les empêcher. Mais ce qui m’a blessé pour de bon, ce n’était pas la démarche juridique c’était le calme ferme avec lequel elle m’avait expliqué qu’elle allait demander la garde des enfants et une pension.

La belle-mère est survenue ensuite, comme dans ces scènes théâtrales où les anciennes alliances se réveillent avec véhémence. Elle a franchi le seuil en tempête, criant que je ne devais rien et que tout cela était une comédie montée pour soutirer de l’argent. J’ai entendu Éponine répondre avec une froideur qui n’admettait plus d’instance : elle passait du rôle de femme aimante à celui d’une mère qui protège ses enfants, et rien d’autre. À cet instant, j’ai compris combien je m’étais trompé sur l’image que j’avais d’elle et sur la sécurité que j’avais pris pour acquise.

Les mois qui ont suivi ont été une succession d’humiliations petites et grandes : comparutions, discussions avec les RH, calculs financiers, concessions. J’ai essayé d’acheter le pardon avec des montants, des promesses ; elle, elle a choisi la dignité du travail. Éponine a confié les enfants à la crèche, a repris le travail à plein temps, a trouvé un rythme et une fierté que je n’aurais su imaginer. Parfois, le soir, en rentrant, je voyais leurs silhouettes jouer dans la cour, et je savais que ce bonheur-là n’avait pas besoin de moi pour exister et que c’était ma faute.

La femme blonde Clothilde, je l’ai su plus tard est partie quand elle a compris qu’une part non négligeable de mes revenus serait vouée à l’entretien des enfants. Elle ne voulait pas d’un homme aux comptes encadrés par des obligations ; elle voulait une légèreté que je n’avais plus la naïveté d’offrir. La perte de cette liaison fut d’abord un rappel cruel de ma propre erreur : j’avais cherché du plaisir sans mesurer le prix que paieraient les autres. Puis ce fut une leçon d’amertume, car la faute la plus lourde restait la mienne.

Un jour, au bureau, nos regards se sont croisés. J’ai tenté de parler, de proposer un déjeuner pour réparer, pour expliquer, peut-être même pour implorer. Éponine m’a regardé avec cette même froideur contenue que j’avais vue derrière le rideau d’essayage. Elle m’a répondu que « nous » n’existait plus et que tout ce qui importait désormais, c’était les enfants et sa capacité à les élever dignement. J’ai senti que je n’avais plus de place dans ses projets et qu’il le fallait peut-être ainsi.

J’écris ces lignes en sachant que je n’ai pas été un monstre, simplement un homme qui a pris l’amour pour acquis et qui s’est laissé bercer par l’illusion qu’un salaire et des cadeaux pouvaient remplacer l’attention quotidienne. Les instants où j’ai cru m’amuser au bar, au lieu d’être présent, résonnent désormais comme des trahisons. J’ai perdu des choses que je ne pourrai jamais récupérer entièrement : la confiance d’Éponine, des années d’intimité, la simplicité d’une vie partagée.

La leçon que je tire, écrite en lettres que je répète pour m’en convaincre, est simple et amère : l’amour ne se garde pas en boutique ni à crédit ; il se cultive, chaque jour, par des gestes minuscules et par la présence. Il vaut mieux être pauvre en distractions que riche en négligence. Je veux apprendre à réparer, non pour retrouver ce que j’ai perdu, peutêtre, mais pour ne plus reproduire ces mêmes fautes et transmettre à nos enfants l’exemple d’un homme qui a su reconnaître ses erreurs et changer.

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