Sous le poids de la conscience
Comment… Comment le sais-tu ? On sentait une réelle peur dans la voix de la grand-mère.
Le monde nest jamais sans gens honnêtes, répondit Véronique sèchement. Bref, écoute-moi bien : je ne te laisserai pas gâcher la vie de mon fils.
Mamie, Thérèse Duchamps, gouvernait leur famille dune main de fer Stanislas lavait compris dès lenfance.
Ne pas lui obéir menait à des disputes mémorables et à des punitions, comme se voir privé de sorties ou dargent.
Du coup, personne ne trouvait le courage de lui tenir tête.
Avant sa retraite, elle dirigeait avec autorité un atelier de couture dans une usine renommée, et elle gardait cette posture à la maison.
Stanislas soupçonnait même que son grand-père, mort avant sa naissance, avait vécu lui aussi sous lemprise de Mamie. Que dire alors de ses deux filles ?
Laînée, Véronique, Mamie lavait mariée à un ingénieur prometteur, Pascal, sans trop se préoccuper des sentiments de sa fille.
Véronique avait eu le temps de mettre au monde Stanislas, puis de rester mariée trois ans, jusquà ce que Pascal ose contester sa belle-mère.
Stanislas ignorait le fond de lhistoire, mais deux semaines après cette « rébellion », le couple divorçait, et Pascal se retrouvait renvoyé avec un dossier impossible à défendre.
Thérèse Duchamps avait de sérieuses relations.
Depuis, Stanislas navait jamais revu son père.
À la cadette, Martine, Mamie avait permis de se marier par amour avec Gilles, qui travaillait dans lapprovisionnement.
Ils eurent une fille, Aude, quand Stanislas avait deux ans. Le couple vivait paisiblement dans un appartement à eux, sans opposer leur volonté à Mamie, ce qui la réjouissait. Mais Gilles décéda quand Aude souffla ses dix ans.
Martine et sa fille restèrent dans ce logement, sous lœil attentif de Thérèse, qui leur venait souvent en aide.
Stanislas avait dailleurs noté que Mamie se montrait plus souple avec Martine, lui offrant parfois des mots tendres.
Cela ne linquiétait guère il avait assez de ses propres soucis. Thérèse souhaitait le former en « homme bien » et semployait activement à la tâche.
Tu seras un grand hockeyeur ! affirmait-elle. Stanislas fut donc envoyé au club local.
Après deux mois, lentraîneur supplia quon le retire : « Il na pas ça dans le sang, cest trop dur pour lui, il ne fera que se blesser. »
Stanislas persévéra plus longtemps en natation six mois jusquà ce quon découvre son allergie à un produit utilisé pour nettoyer la piscine.
Sensuivirent des ateliers de modélisme, décologie, entre autres
Mamie, je veux dessiner ! finit-il par se rebeller. Pourquoi tu mobliges à faire ce que je naime pas ?
Sa mère fut sidérée par son audace, et Mamie fronça les sourcils avant de lui assener une gifle derrière la tête.
On ne parle pas ainsi aux aînés ! Tu seras privé de ton argent de poche une semaine !
En plus, la famille déclara un boycott au jeune Stanislas, alors âgé de treize ans. Il comprit vite la leçon et se mit à préparer docilement le concours pour intégrer lécole dingénieurs, une « vraie » profession.
Miraculeusement (ou grâce aux relations de Mamie), il fut admis et suivit les cours sans trop de difficulté. Pourtant, il ne supportait ni la physique, ni les maths, ni la mécanique.
En cachette, il apprenait le design sur Internet via des cours gratuits, faute dargent.
Son rêve secret : quitter lécole et se former dans le jeu vidéo, pour bien gagner sa vie Mais il nen était pas question.
Thérèse Duchamps surveillait assidûment sa fréquentation de lécole, rencontrait elle-même les professeurs.
À 65 ans, elle était corpulente, souffrait dessoufflement, mais gardait toute son énergie.
Travaille ! lui répétait-elle. Jai déjà arrangé avec Monsieur Lefèvre : il te prendra sur son site, taidera dans ta carrière.
Mais Stanislas nen voulait pas ! Hélas, il lui manquait le courage de défendre sa position. Pourtant, en troisième année, il craqua.
Ils fêtaient lanniversaire dun camarade un peu trop joyeusement, et Stanislas but ce quil fallait de trop. Mamie laurait « fusillé » rien que pour ça, mais il rajouta :
Je plaque lécole ! lança-t-il, la langue un peu lourde. Franchement, ça mintéresse pas ! Moi je veux dessiner, inventer Ah ! il balaya la pièce du bras. Pas la peine dexpliquer à vous autres poules !
Le mot « poules » était de trop, mais il navait plus le choix. Mamie et sa mère le regardaient, médusées. Puis, la première lui colla une nouvelle tape et se retira dans sa chambre, la seconde laida à sallonger, gémissant quil naurait pas dû dire ça.
Au matin, sa mère, ignorante de sa gueule de bois, lui enjoignit fermement de sexcuser auprès de Mamie il en irait peut-être de sa tranquillité.
Tranquillité de quoi, Maman ? semporta Stanislas, sa migraine fusant. Tu nen as pas assez de ramper devant elle ? Toujours écouter ses ordres ? Jusquà quand ?
Sa mère en fut bouleversée.
Dabord, cest Mamie, coupa-t-elle sèchement, puis, plus douce : Sans elle, nous serions perdus… Demande-lui pardon, elle taime.
Et elle quitta sa chambre.
Depuis, Stanislas était comme piqué à vif. Il cria au départ de sa mère : « Je retourne plus à ton école ! », bourra quelques affaires dans un sac et partit.
Il vécut une semaine chez un ami, et sa mère lappela enfin :
Mamie est à lhôpital, crise cardiaque. Viens vite.
À ce moment-là, Stanislas réalisait déjà quil avait réagi à chaud, mais il nétait pas prêt à renoncer à ses choix.
Il espérait que les « dames » plieraient devant lui et quil pourrait rentrer à la maison sans renier ses plans.
Mais rien ne se déroula comme prévu. Il aimait Mamie malgré tout et ne lui souhaitait en aucun cas de tragédie.
Il accourut à lhôpital, subit une leçon de morale de sa mère et sa tante, promit de ne plus recommencer…
Deux semaines plus tard, Thérèse rentra à la maison, juste un peu pâle.
Lèvres serrées, elle écouta les excuses de Stanislas, réfléchit, puis déclara :
Tu mas beaucoup déçue, Stan. Jétais décidée à te déshériter, donner lappartement de Lyon que jai reçu de ma sœur à Aude…
Il rougit il en espérait beaucoup.
Bref, ajouta Mamie, je vois que tu retournes à lécole. Très bien. Mais ce nest pas suffisant…
Stanislas et Véronique la dévisageaient, anxieux.
Tu épouseras Aude et vous habiterez là-bas ensemble. Vous feriez un couple formidable, conclut Mamie.
Mamie, tu plaisantes ?! Stanislas en resta bouche bée. Comment tu veux que je lépouse ? Cest ma cousine ! Il regarda désespérément sa mère, qui détourna les yeux.
Véronique, explique-lui, jen ai plus la force, dit Thérèse en quittant la pièce péniblement.
Cest alors que Stanislas découvrit la vérité sur sa famille.
Bien des années plus tôt, Thérèse et son mari avaient adopté Martine, orpheline de dix ans, fille de leurs amis disparus.
Lorsquils déménagèrent, ils gardèrent ce passé discret.
Donc Aude nest pas ta cousine de sang, conclut sa mère.
Mais je ne le savais pas ! Pour moi, elle a toujours été comme une sœur ! Même si nous nétions pas très proches, jamais je ne lai regardée autrement.
Et en plus, jai quelquun… enfin, presque…
Moi aussi, cette idée me dérange, soupira sa mère. Mais je ne sais pas quoi faire.
Stanislas non plus. Cette nuit-là, il fut réveillé par des voix dans la chambre de Mamie.
Dabord il craignit que son état empire, puis comprit que lon se disputait.
Écouter derrière la porte nest pas bien, mais
Maman, toute ma vie tu as préféré Martine, tu lui as tout passé Mais là, tu vas trop loin, murmura Véronique avec une colère sourde.
Arrête, je vous ai aimées pareil. Martine na pas eu de chance dans la vie
Vraiment ? la voix de Véronique vibrait damertume. Ou tu cherches juste à te racheter de tes propres fautes ?
Tu crois que personne ne sait que tu as eu une aventure avec son père ?
Que vous étiez amants, et cest sa femme qui vous a découverts ? Quaprès le scandale, ils sont partis se retrouver au bord de la mer pour se réconcilier, mais nen sont jamais revenus ?
Comment comment tu le sais ? On sentait leffroi dans le ton de Mamie.
À Paris, tout se sait, coupa Véronique. Quoi quil en soit je ne te laisserai pas briser mon fils.
Si tu continues avec ce mariage forcé, tu finiras seule.
Stanislas se faufila juste à temps dans sa chambre avant que sa mère ne sorte furieuse. Quelle histoire !
Deux jours plus tôt, il était rentré plus tôt de lécole (deux cours annulés), et, par hasard, entendit un autre échange. Il semblait avoir le don de se trouver au bon endroit pour ça…
Tu as promis de nous aider ! sexclamait Martine. Tu sais très bien que Aude ne peut pas faire dinterruption ! Et voilà que son deuxième mois commence où va-t-on lui trouver un mari convenable si vite ?
Je vais trouver une solution, répondit Mamie dune voix étonnamment douce. Ne tinquiète pas, Martine…
La suite, Stanislas ne lécouta pas. Il sortit de lappartement discrètement. Le soir même, quand Véronique rentra du travail, il lui raconta tout. Son visage se ferma au fur et à mesure quil parlait.
Ça suffit ! souffla-t-elle au final.
Le soir même, ils firent leurs valises, passèrent la nuit dans un hôtel, puis louèrent un petit appartement. Stanislas et sa mère ont coupé tout contact avec Thérèse pour linstant. Peut-être Mamie réalisera-t-elle un jour ce quelle a fait, mais il est des choix qui changent une vie.
La liberté de pensée et de cœur ne devrait jamais être sacrifiée au nom des vieilles rancœurs. Cest en écoutant sa voix intérieure, en respectant le chemin des autres autant que le sien, quon construit une vie authentique.
