Au moins, il a eu de la chance avec sa femme — Lidoche, j’ai posé ma démission ! — annonça Papy à sa femme. — Tu acceptes un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. Le professeur Oleg Pavlovitch Chervakov, docteur en sciences, enseignant à la Sorbonne, venait de recevoir un mail exigeant la meilleure note à l’examen de mathématiques avancées pour cinq étudiants. Ainsi, ce paradoxe hallucinant : les mathématiques supérieures exigeaient une note supérieure… Le professeur n’était plus jeune et élevé dans l’excellence de la République française : il fallait vivre avec droiture et préférer se battre debout que vivre à genoux. Mais, comment devais-tu comprendre cela ? Ces élèves n’avaient même pas le niveau pour une mention passable ! Leur assiduité plafonnait à vingt-cinq pour cent. La conscience honnête d’un ancien scout et syndicaliste disait autre chose. Mais il y avait aussi le président, qui ne se contentait pas de suggérer, il ordonnait d’agir autrement. En bref, mets cinq ! Et mieux encore, cinq avec les félicitations ! Et tu auras la paix ! Le professeur était âgé et en santé fragile : qui, parmi nous après soixante-dix ans, est encore en pleine forme ? Diabète, hypertension, surpoids — et ce n’était pas tout. Mais qui se soucie vraiment du malheur d’autrui ? Ses étudiants ne l’aimaient pas — non, pire : ils le détestaient ! Quand sa femme Lidoche, curieuse de connaître ce qu’on disait sur son cher époux, découvre la page des avis, son cœur manque de s’arrêter — de frayeur, pas de joie ! Que des mots désormais interdits par les modérateurs, à toutes les lettres de l’alphabet ! Tout ça parce qu’il demandait l’effort ! Et notait strictement sur les capacités. Selon la majorité de ces « mômes-tout doux » d’aujourd’hui, il n’aurait pas dû faire ça : les études étaient payantes ! Comme ça ? On paye et après on flâne ! Mais là, non seulement ils ont payé : il fallait aussi connaître quelque chose ! Ce n’était pas le deal prévu. Et franchement, tonton, t’as avalé du savon ou quoi ? Combien ont-ils bien pu donner au président, si celui-ci distribuait de telles directives ? Non, il ne faut pas croire que l’administration voulait exploiter Papy gratuitement. La somme devait être assez motivante pour partager… Ils ont tenté. Mais le professeur, fin et rusé, amateur de plaisanteries, vit le contenu du président et comprit tout de suite d’où venait la magouille. Il lança alors spontanément, ces deux vers improvisés : « Celui qui te paie en liquide peut finir dans le criminel ! » Et il refusa net l’enveloppe, affirmant sa position citoyenne : …rien pour vous, pas de cinq ! Balayez les rues, tiens ! Le président hésita, l’enveloppe à la main, et repartit bredouille. Et Oleg Pavlovitch resta sans sous mais avec la satisfaction morale immense, si chère à ceux qui ont grandi en société solidaire. Le professeur était un vrai « Kolobok à la française » — solide, robuste et fiable, contrairement au conte russe où le Kolobok finit mangé par le renard. Mais pourquoi courir la prairie à chanter des rengaines, provoquant la faune à mal agir ? Tout ça pour la morale : reste donc chez toi — pourquoi n’étais-tu pas heureux avec les grands-parents ? Qu’est-ce qui vous attire tous vers la forêt, tel le Petit Chaperon Rouge ? L’esprit français cherche-t-il l’aventure sur son derrière ? Oleg Papy était prudent, il n’a jamais cherché l’aventure. Mais elle l’a trouvé, elle. À la Sorbonne, il enseignait depuis longtemps : la charge était réduite au minimum. Mais déjà ce minimum devenait pénible. Les jolies secrétaires du département rapportaient chaque jour des exigences de la direction, qui s’accumulaient comme une boule de neige. Les exigences montaient, le salaire non ! Les profs mériteraient depuis longtemps une prime de pénibilité. Les filles connaissaient mal les maths sup, comme la plupart des administratifs. Mais diriger, ce n’est pas vraiment nécessaire d’y comprendre quoi que ce soit ! C’est à toi de connaître ! Et de fournir mille rapports ! Où est le rapport annuel ? Bouge-toi—professeur de mauvaise humeur ! La secrétaire le regardait de haut : que tirer de ce dinosaure ? Qu’est-ce qu’il peut comprendre ! Il ne sait même pas ce que veut dire « cringe » ! Et il ne dit jamais « waouh, c’est trop cool ! » Et ses pantalons — ringards ! Y’a pas d’argent ? Il existe plein de jeans aujourd’hui ! Bref, le boulot rapportait un salaire mais pas la joie : la joie venait de sa famille — le professeur avait une femme aimée, deux fils et cinq petits-enfants. Avec sa femme, c’est une histoire « à la française ». La jolie Lida n’avait pas aimé, au début, cet étudiant en maths-physiques. Lui, il était tombé fou amoureux dès le premier regard. Mais elle accepta tout de même un rendez-vous, juste avant le Nouvel An. Les hivers étaient très froids. Et le premier geste du galant fut : — Tu as mis tes sous-vêtements chauds ? Il fait glacial ! — Des sous-vêtements chauds ? — s’étonna Lida. — Oui : ton pantalon est-il chaud ? La jeune fille rougit, déçue. Non, elle ne voulait pas qu’on lui déroule un tapis de roses : à l’époque, trois œillets c’était déjà le grand chic. D’ailleurs, malgré le froid, Oleg amena cinq œillets soigneusement emballés dans du journal — qu’il retira de sa poche pour offrir, puis recacha : c’était la coutume. Là, il marquait des points. Comme dans ce film culte : « Le pantalon jaune, trois fois ‘coucou’ ! » Le film n’était pas encore sorti. Mais l’analogie était là : pantalon chaud, trois fois « beurk » ! À l’époque, on parlait de choses nobles : villes satellites, « la centrale de Chambéry » façon Aragon, débats physique vs littérature… Et là, les pantalons chauds : quelle prose, mon dieu ! Et puis, lui portait une casquette — alors qu’en hiver, tout le monde arborait un bonnet de fourrure. Sa casquette était trop petite… Plus tard, Lida comprendra que c’est parce qu’il n’était pas compliqué pour les vêtements ! Mais ce jour-là, Oleg bien rond dans sa chapka ridicule, ressemblait à une cafetière avec un bouton sur le couvercle… Lida se sentit mal et honteuse : elle avait fait le déplacement pour rien ! Elle s’éclipsa vite, trouvant un prétexte. Plus de nouvelles. Le galant réapparut quatre ans plus tard — ils se croisèrent par hasard dans la rue. Quatre ans, Charles ! Et durant ce temps, il n’avait jamais cessé d’aimer Lidoche. Elle, à vingt-cinq ans, n’était pas mariée — ce qui était rare à l’époque. Comment une si belle femme pouvait être célibataire ? Rien de vraiment à la hauteur ! Trop instable, trop léger, toute cette mode du collier, et il voulait déjà faire des trucs inimaginables à l’époque. Le souvenir du pantalon chaud ne lui semblait finalement plus si ridicule. À la seconde rencontre, Chervakov, désormais titulaire d’une chaire de maths, était autrement habillé : une belle chapka en loutre, alors que la masse avait du lapin. Non, Lida n’était pas vénale : simplement, elle voyait son prétendant autrement — déjà, lors du premier rendez-vous, c’était la déception. Ils se mirent ensemble. Bientôt Lida devint Mme Chervakova et l’appui solide du matheux. Elle tomba amoureuse de l’esprit et de l’humour d’Oleg. Et voilà maintenant le professeur devant son amphi, pensant à sa femme : quelle chance il avait ! Il fallait commencer la leçon, mais il n’y avait pas de quorum. Il attendit : sur quinze élèves, trois seulement étaient là. Bah quoi ? Comme on répète : « payé doit être avalé ! » Il fallait avancer, le professeur se lança. Une demi-heure après le début, un étudiant d’origine étrangère fit son entrée. — Pourquoi ce retard ? — demanda le prof. — J’étais aux toilettes — mal au ventre ! — répondit-il, désinvolte. — Une demi-heure ? — C’est la diarrhée ! Les rires fusèrent… Que faire ? L’insolence envers les profs explosait ! Jamais vu ça ! Et dans les lycées alors ? Le cours reprit : pas question de jeter des perles aux… bref, le professeur savait ce qu’il allait faire. Toutes ses décisions étaient mûries, réfléchies, responsables. Comme tout, d’ailleurs. Il en eut confirmation à l’examen, quand l’étudiant, sur la liste des « cinq à avoir un cinq », n’eut aucune réponse. Même le trois était inatteignable. Il le regardait, insolent : alors prof, tu vas obéir au président ? Tu sais combien j’ai payé ? On verra bien, suicidaire ! — Pourquoi vous ne savez rien ? — Malade, je n’ai pas pu préparer ! — Malade de quoi ? — Mal au ventre, vous savez bien ! Le barbu se balançait sur sa chaise… — Ah, oui, comment ai-je pu oublier que vous êtes notre agent infiltré ! Pourtant, on ne dirait pas ! — dit calmement le prof, tendant la copie sans note — Vous repasserez l’examen ! L’étudiant, estomaqué par tant de cran, sortit sans bruit… Ensuite, Papy envoya un mail au président — « notre réponse à Chamberlain » : Vous voulez des cinq, mettez-les vous-même ! Puis il rédigea sa démission, décidé à ne jamais revenir ni à faire les deux semaines réglementaires. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent — pour lui, c’était fini ! Qu’ils se débrouillent : Chervakov était le seul professeur de maths avancées de la fac… — Lidoche, j’ai posé ma démission ! — appela-t-il sa femme. — Tu acceptes un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. — Pour le déjeuner, chou farci ou poisson ? — Comme je suis un champion, mieux vaut le chou farci ! — « se repéra » le professeur. Et il ajouta, fidèle à ses habitudes : — Il fait froid aujourd’hui. Si tu vas au marché, prends un pantalon chaud ! — Moi aussi, je t’aime fort ! — murmura Lidoche.

Au moins, jai eu de la chance avec ma femme

Lucienne, jai déposé ma lettre de démission ! appela Paulin à sa femme. Tu acceptes un retraité sans emploi ?
Nous verrons selon ton comportement ! répondit Lucienne.

Professeur Paulin Charles Delarue, docteur en sciences et enseignant dans lune des grandes universités parisiennes, reçut un jour un courriel lui ordonnant dattribuer la meilleure note en analyse avancée à cinq étudiants.

Ah, quelle ironie : la haute mathématique exigeait la plus haute note…

Le professeur, âgé et façonné par les valeurs du vieux monde, croyait, à la manière des enfants de la République, quil fallait vivre debout, quitte à mourir debout plutôt que de se plier.

Mais tout cela, comment est-on censé le comprendre aujourdhui ? Les cinq élus natteignaient même pas le niveau requis pour la note moyenne ! Le mieux quils faisaient, cest un quart de présence.

Sa conscience droite, forgée à lépoque des anciens scouts laïques, lui dictait une ligne tout autre. Mais le recteur, lui, ne tentait même pas de négocier : il ordonnait, point final.

En clair : mets-leur 20 sur 20 ! Et si possible avec les félicitations ! Le bonheur sera au rendez-vous !

Le professeur, diminué par lâge et la santé qui, vraiment, après soixante-dix ans, est encore en pleine forme ? Diabète, hypertension, surpoids… Et qui donc, pardonnez-moi, sémeut du malheur des autres ?

Ses étudiants, pour laimer, ce nest pas peu dire : ils le détestaient franchement !

Lorsquun jour Lucienne, curieuse de connaître la réputation de son cher époux sur internet, tomba sur une page de commentaires, son cœur faillit lâcher. Et pas de bonheur, croyez bien

Des mots à faire pâlir lalphabet, tous interdits depuis bien longtemps sur les réseaux ! Et tout cela parce quil exigeait, oui, et faisait ses évaluations au mérite.

Mais pour la majorité des petits loustics modernes, il naurait jamais dû agir ainsi : après tout, cest payant, non ? On paie, donc on passe !

Mais voilà, ici, même en ayant payé, il fallait aussi savoir quelque chose ! Ils navaient pas signé pour ça. Franchement, tonton, tas mangé du savon ou quoi ?

On pouvait simplement deviner combien ceux-là avaient donné à ladministration si celle-ci dictait de telles consignes.

Non, ladministration ne comptait pas profiter de Paulin au rabais, la compensation devait justifier le partage.

Ils essayèrent… Mais le professeur, fin et railleur, amateur de blagues, comprit tout de suite ce que cachait ce fameux courrier dans la main du directeur.

Inspiré, il lança :
Celui qui te paie en liquide finit souvent dans le juridique !
Il refusa catégoriquement le fameux enveloppe, affichant clairement sa position : pas de vingt, rien du tout, vous irez balayer les rues !

Le recteur piétina, tripota son enveloppe, et ressortit, la mine défaite.

Et Paulin resta sans argent, mais avec ce sentiment de bonheur moral que chérissent ceux qui ont grandi dans la France solidaire.

Il était, dun certain côté, tel un bon quignon de pain français : solide, bronzé, rassurant. Pas comme une brioche que le renard aurait dévorée à la première occasion.

Non, il ny a pas de quoi se pavaner dans les bois en chantant des balades, au risque de titiller la faune à mal agir.

Voilà la morale : reste donc chez toi quas-tu à courir les bois ? Pourquoi ne pas vivre paisiblement avec ton vieux ?

Quest-ce qui pousse donc tout le monde dans la forêt, comme le Petit Chaperon Rouge, à la recherche daventures ?

Paulin, lui, na jamais cherché laventure : elle est simplement venue à lui.

Voilà des lustres quil enseignait à Paris ; à présent son horaire avait été réduit au minimum. Mais ce minimum devenait un supplice.

Les secrétaires élégantes du bureau du doyen répétaient chaque jour les exigences du haut, toujours plus nombreuses, comme une boule de neige.

Les demandes croissaient, la paye non. Depuis longtemps, on aurait dû accorder un bonus pour pénibilité aux enseignants.

Mais ces demoiselles, comme la plupart des administrateurs, ne connaissaient rien à la haute mathématique. Et pour diriger, il suffisait de faire de grands gestes !

Cest toi qui dois tout savoir ! Et fournir des rapports à la pelle ! Où est le rapport annuel ? Allez, dépêche-toi, vieil acariâtre !

La secrétaire lançait à Paulin un regard empli de mépris : quespérer dun dinosaure ? Il ne sait même pas ce que veut dire cringe ! Jamais il ne dit waouh, cest stylé !

Et ces pantalons… une véritable calamité ! Pas de moyens ? Aujourdhui tout le monde porte des jeans !

En somme, le travail rapportait de largent sans procurer la moindre joie : seule sa famille en apportait vraiment Lucienne, deux fils, cinq petits-enfants.

Son histoire avec Lucienne valait son pesant de souvenirs. La jolie, fine et bouclée Lucienne nappréciait guère ce jeune étudiant en maths au début. Or lui était tombé amoureux delle à la première minute.

Pourtant, elle accepta de sortir avec lui. Cétait juste avant le Nouvel An.

Les hivers étaient mordants. Et le jeune homme commença par demander :
Tu as mis des dessous chauds ? Il fait glacial aujourdhui !
Des dessous chauds ? Quest-ce que cest que ça ? sétonna-t-elle.
Je veux dire : as-tu un pantalon doublé ?
Lucienne rougit ; déçue, vexée.

Non, elle ne réclamait pas du tapis de pétales de rose : trois œillets suffisaient à faire grand effet.

Dailleurs, malgré le froid, Paulin apporta cinq œillets, soigneusement enveloppés dans un journal. Il les offrit, puis les replaça sous sa veste : ainsi faisait-on alors. Un vrai bonus à la française.

Dans le film culte ? Des pantalons jaunes, trois coucou!
Ce film nexistait pas encore. Mais cétait lidée : le pantalon chaud, trois beuuurk !

À lépoque, on parlait de tout : villes satellites, barrage de Serre-Ponçon, et le débat physique/lyrique et là, le pantalon chaud : quelle platitude !

En plus, le jeune Paulin portait une casquette, alors quen hiver, tout le monde portait un chapeau en fourrure. Sa casquette était bien trop petite pour lui.

Plus tard, Lucienne comprendra : il se fichait de la mode, du vêtement ! Pour de vrai.

Mais à ce moment, ce Paulin corpulent, coiffé de sa casquette une petite théière avec couvercle, quoi…

Elle se sentit penaude, sen voulait dêtre venue. Elle séclipsa rapidement, sous un prétexte, et ils ne se revirent plus.

Quatre années passèrent, et le destin les fit se croiser par hasard dans une rue de Paris. Quatre ans, imagine ! Lui navait jamais cessé daimer Lucienne.

Et Lucienne ? À vingt-cinq ans, elle était toujours célibataire. En ce temps, on se mariait très jeune.

Comment ? Une telle beauté, encore seule ? Rien de bon dans les prétendants !

Trop volages, trop instables, trop pressés de découvrir ce qui, à lépoque, ne se montrait pas encore.

Aujourdhui, le souvenir du pantalon chaud ne lui paraissait plus gênant.

Quand ils se revirent, Paulin, désormais titulaire en mathématiques, était vêtu dun splendide béret de loutre alors que la plupart navaient quun bonnet en lapin.

Ne croyez pas que Lucienne était vénale jamais ! Elle regarda simplement Paulin autrement : la première fois, cétait la déception qui len avait détournée.

Ils se mirent à se voir régulièrement. Lucienne devint madame Delarue, le pilier sûr du mathématicien : elle était tombée amoureuse de lesprit dun Paulin malin.

Et voilà : le professeur face à ses élèves pensait à sa femme ; quelle chance de lavoir !

Le cours devait bientôt commencer, mais la salle restait vide. Paulin patientait : sur quinze, seuls trois étaient là.

Que faire ? Après tout, mille fois entendus : Payé, donc validé !

Il ne pouvait attendre plus longtemps : il commença la leçon.

Une demi-heure plus tard, un étudiant du Sud entra tranquillement dans la salle.

Pourquoi ce retard ? demanda le professeur.
Jétais aux toilettes, mal au ventre ! répondit effrontément le bel étudiant.
Une demi-heure ? sétonna Paulin.
Eh oui, cétait la diarrhée ! répondit le retardataire, sans broncher.

Des rires fusèrent dans la salle…

Que faire face à tant dinsolence ? Jamais vu pareille audace ! Que dire alors de ce qui se passait dans les lycées ?

La leçon reprit : Paulin navait pas lintention de jeter des perles aux cochons. Mais sa décision était prise.

Jamais il ne décidait sur un coup de tête : tout était réfléchi, pesé, responsable. Comme tout le reste dailleurs.

La séance dexamen vint et ce même étudiant fut incapable de répondre la moindre question. La note passait sous la moyenne. Mais son nom figurait parmi ceux qui devaient décrocher un 20…

Il fixait le professeur dun œil défiant que ferais-tu, prof, si le recteur te lordonne ?

Tu sais combien jai balancé ? Voyons comment tu ten sortiras quand tu recevras une volée de bois vert, suicidaire !

Pourquoi ignorez-vous tout du cours ? demanda Paulin.
Jai été malade, dur de réviser !
Quoi donc ?
Mal au bide ! Vous savez bien !

Le beau barbu oscillait sur sa chaise…

Ah, oui, comment ai-je pu oublier que vous étiez notre ambassadeur ! Et ça ne se voit pas, hein répondit calmement Paulin. Il tendit le carnet dexamen sans note. Repassez lépreuve.

Le jeune homme, sidéré par ce refus, sortit, muet…

Paulin envoya un courriel au recteur Voici notre réponse, monsieur le directeur : vous voulez les 20, mettez-les vous-même !

Puis il rédigea sa lettre de démission, résolu à ne pas revenir ni même effectuer les deux semaines de préavis. Quils bavassent sur son dossier, cen était fini pour de bon !

Et quils se débrouillent, luniversité perdait ainsi son unique prof de mathématiques avancées.

Lucienne, jai démissionné ! appela Paulin. Tu prendras soin dun vieil homme au chômage ?

On verra comment tu te comportes ! répondit Lucienne. Tu veux du chou farci ou du poisson ?

Puisque je suis un champion, du chou farci, ça ira ! répondit le professeur. Il ajouta, sur le ton de la vie quotidienne : Il fait encore froid. Si tu vas au marché, mets tes pantalons chauds !

Je taime aussi, très fort… murmura Lucienne.

Оцените статью
Au moins, il a eu de la chance avec sa femme — Lidoche, j’ai posé ma démission ! — annonça Papy à sa femme. — Tu acceptes un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. Le professeur Oleg Pavlovitch Chervakov, docteur en sciences, enseignant à la Sorbonne, venait de recevoir un mail exigeant la meilleure note à l’examen de mathématiques avancées pour cinq étudiants. Ainsi, ce paradoxe hallucinant : les mathématiques supérieures exigeaient une note supérieure… Le professeur n’était plus jeune et élevé dans l’excellence de la République française : il fallait vivre avec droiture et préférer se battre debout que vivre à genoux. Mais, comment devais-tu comprendre cela ? Ces élèves n’avaient même pas le niveau pour une mention passable ! Leur assiduité plafonnait à vingt-cinq pour cent. La conscience honnête d’un ancien scout et syndicaliste disait autre chose. Mais il y avait aussi le président, qui ne se contentait pas de suggérer, il ordonnait d’agir autrement. En bref, mets cinq ! Et mieux encore, cinq avec les félicitations ! Et tu auras la paix ! Le professeur était âgé et en santé fragile : qui, parmi nous après soixante-dix ans, est encore en pleine forme ? Diabète, hypertension, surpoids — et ce n’était pas tout. Mais qui se soucie vraiment du malheur d’autrui ? Ses étudiants ne l’aimaient pas — non, pire : ils le détestaient ! Quand sa femme Lidoche, curieuse de connaître ce qu’on disait sur son cher époux, découvre la page des avis, son cœur manque de s’arrêter — de frayeur, pas de joie ! Que des mots désormais interdits par les modérateurs, à toutes les lettres de l’alphabet ! Tout ça parce qu’il demandait l’effort ! Et notait strictement sur les capacités. Selon la majorité de ces « mômes-tout doux » d’aujourd’hui, il n’aurait pas dû faire ça : les études étaient payantes ! Comme ça ? On paye et après on flâne ! Mais là, non seulement ils ont payé : il fallait aussi connaître quelque chose ! Ce n’était pas le deal prévu. Et franchement, tonton, t’as avalé du savon ou quoi ? Combien ont-ils bien pu donner au président, si celui-ci distribuait de telles directives ? Non, il ne faut pas croire que l’administration voulait exploiter Papy gratuitement. La somme devait être assez motivante pour partager… Ils ont tenté. Mais le professeur, fin et rusé, amateur de plaisanteries, vit le contenu du président et comprit tout de suite d’où venait la magouille. Il lança alors spontanément, ces deux vers improvisés : « Celui qui te paie en liquide peut finir dans le criminel ! » Et il refusa net l’enveloppe, affirmant sa position citoyenne : …rien pour vous, pas de cinq ! Balayez les rues, tiens ! Le président hésita, l’enveloppe à la main, et repartit bredouille. Et Oleg Pavlovitch resta sans sous mais avec la satisfaction morale immense, si chère à ceux qui ont grandi en société solidaire. Le professeur était un vrai « Kolobok à la française » — solide, robuste et fiable, contrairement au conte russe où le Kolobok finit mangé par le renard. Mais pourquoi courir la prairie à chanter des rengaines, provoquant la faune à mal agir ? Tout ça pour la morale : reste donc chez toi — pourquoi n’étais-tu pas heureux avec les grands-parents ? Qu’est-ce qui vous attire tous vers la forêt, tel le Petit Chaperon Rouge ? L’esprit français cherche-t-il l’aventure sur son derrière ? Oleg Papy était prudent, il n’a jamais cherché l’aventure. Mais elle l’a trouvé, elle. À la Sorbonne, il enseignait depuis longtemps : la charge était réduite au minimum. Mais déjà ce minimum devenait pénible. Les jolies secrétaires du département rapportaient chaque jour des exigences de la direction, qui s’accumulaient comme une boule de neige. Les exigences montaient, le salaire non ! Les profs mériteraient depuis longtemps une prime de pénibilité. Les filles connaissaient mal les maths sup, comme la plupart des administratifs. Mais diriger, ce n’est pas vraiment nécessaire d’y comprendre quoi que ce soit ! C’est à toi de connaître ! Et de fournir mille rapports ! Où est le rapport annuel ? Bouge-toi—professeur de mauvaise humeur ! La secrétaire le regardait de haut : que tirer de ce dinosaure ? Qu’est-ce qu’il peut comprendre ! Il ne sait même pas ce que veut dire « cringe » ! Et il ne dit jamais « waouh, c’est trop cool ! » Et ses pantalons — ringards ! Y’a pas d’argent ? Il existe plein de jeans aujourd’hui ! Bref, le boulot rapportait un salaire mais pas la joie : la joie venait de sa famille — le professeur avait une femme aimée, deux fils et cinq petits-enfants. Avec sa femme, c’est une histoire « à la française ». La jolie Lida n’avait pas aimé, au début, cet étudiant en maths-physiques. Lui, il était tombé fou amoureux dès le premier regard. Mais elle accepta tout de même un rendez-vous, juste avant le Nouvel An. Les hivers étaient très froids. Et le premier geste du galant fut : — Tu as mis tes sous-vêtements chauds ? Il fait glacial ! — Des sous-vêtements chauds ? — s’étonna Lida. — Oui : ton pantalon est-il chaud ? La jeune fille rougit, déçue. Non, elle ne voulait pas qu’on lui déroule un tapis de roses : à l’époque, trois œillets c’était déjà le grand chic. D’ailleurs, malgré le froid, Oleg amena cinq œillets soigneusement emballés dans du journal — qu’il retira de sa poche pour offrir, puis recacha : c’était la coutume. Là, il marquait des points. Comme dans ce film culte : « Le pantalon jaune, trois fois ‘coucou’ ! » Le film n’était pas encore sorti. Mais l’analogie était là : pantalon chaud, trois fois « beurk » ! À l’époque, on parlait de choses nobles : villes satellites, « la centrale de Chambéry » façon Aragon, débats physique vs littérature… Et là, les pantalons chauds : quelle prose, mon dieu ! Et puis, lui portait une casquette — alors qu’en hiver, tout le monde arborait un bonnet de fourrure. Sa casquette était trop petite… Plus tard, Lida comprendra que c’est parce qu’il n’était pas compliqué pour les vêtements ! Mais ce jour-là, Oleg bien rond dans sa chapka ridicule, ressemblait à une cafetière avec un bouton sur le couvercle… Lida se sentit mal et honteuse : elle avait fait le déplacement pour rien ! Elle s’éclipsa vite, trouvant un prétexte. Plus de nouvelles. Le galant réapparut quatre ans plus tard — ils se croisèrent par hasard dans la rue. Quatre ans, Charles ! Et durant ce temps, il n’avait jamais cessé d’aimer Lidoche. Elle, à vingt-cinq ans, n’était pas mariée — ce qui était rare à l’époque. Comment une si belle femme pouvait être célibataire ? Rien de vraiment à la hauteur ! Trop instable, trop léger, toute cette mode du collier, et il voulait déjà faire des trucs inimaginables à l’époque. Le souvenir du pantalon chaud ne lui semblait finalement plus si ridicule. À la seconde rencontre, Chervakov, désormais titulaire d’une chaire de maths, était autrement habillé : une belle chapka en loutre, alors que la masse avait du lapin. Non, Lida n’était pas vénale : simplement, elle voyait son prétendant autrement — déjà, lors du premier rendez-vous, c’était la déception. Ils se mirent ensemble. Bientôt Lida devint Mme Chervakova et l’appui solide du matheux. Elle tomba amoureuse de l’esprit et de l’humour d’Oleg. Et voilà maintenant le professeur devant son amphi, pensant à sa femme : quelle chance il avait ! Il fallait commencer la leçon, mais il n’y avait pas de quorum. Il attendit : sur quinze élèves, trois seulement étaient là. Bah quoi ? Comme on répète : « payé doit être avalé ! » Il fallait avancer, le professeur se lança. Une demi-heure après le début, un étudiant d’origine étrangère fit son entrée. — Pourquoi ce retard ? — demanda le prof. — J’étais aux toilettes — mal au ventre ! — répondit-il, désinvolte. — Une demi-heure ? — C’est la diarrhée ! Les rires fusèrent… Que faire ? L’insolence envers les profs explosait ! Jamais vu ça ! Et dans les lycées alors ? Le cours reprit : pas question de jeter des perles aux… bref, le professeur savait ce qu’il allait faire. Toutes ses décisions étaient mûries, réfléchies, responsables. Comme tout, d’ailleurs. Il en eut confirmation à l’examen, quand l’étudiant, sur la liste des « cinq à avoir un cinq », n’eut aucune réponse. Même le trois était inatteignable. Il le regardait, insolent : alors prof, tu vas obéir au président ? Tu sais combien j’ai payé ? On verra bien, suicidaire ! — Pourquoi vous ne savez rien ? — Malade, je n’ai pas pu préparer ! — Malade de quoi ? — Mal au ventre, vous savez bien ! Le barbu se balançait sur sa chaise… — Ah, oui, comment ai-je pu oublier que vous êtes notre agent infiltré ! Pourtant, on ne dirait pas ! — dit calmement le prof, tendant la copie sans note — Vous repasserez l’examen ! L’étudiant, estomaqué par tant de cran, sortit sans bruit… Ensuite, Papy envoya un mail au président — « notre réponse à Chamberlain » : Vous voulez des cinq, mettez-les vous-même ! Puis il rédigea sa démission, décidé à ne jamais revenir ni à faire les deux semaines réglementaires. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent — pour lui, c’était fini ! Qu’ils se débrouillent : Chervakov était le seul professeur de maths avancées de la fac… — Lidoche, j’ai posé ma démission ! — appela-t-il sa femme. — Tu acceptes un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. — Pour le déjeuner, chou farci ou poisson ? — Comme je suis un champion, mieux vaut le chou farci ! — « se repéra » le professeur. Et il ajouta, fidèle à ses habitudes : — Il fait froid aujourd’hui. Si tu vas au marché, prends un pantalon chaud ! — Moi aussi, je t’aime fort ! — murmura Lidoche.
La scène après soixante-dix ans Lorsque l’aspirateur ronfla dans le couloir et que le chariot du dîner fit du bruit derrière la porte, Madame Anne Dubois était déjà assise en peignoir sur son lit, contemplant sa robe, posée sur le dessus de la couverture. Bleu foncé, ornée de paillettes autour du col, elle avait ici l’air d’un accessoire de théâtre oublié dans une chambre d’Ehpad. Anne jeta un œil à l’horloge au-dessus de la porte. Il restait vingt minutes avant le repas, deux heures avant l’arrivée des bénévoles. Sur la table de chevet, son vieux portable clignotait. Pas d’appels. Tant mieux, pensa-t-elle. La journée était déjà assez agitée. Une infirmière en blouse bleu ciel passa la tête dans la chambre. — Madame Dubois, vous venez au concert ce soir ? Les bénévoles ont promis une ronde. — Une ronde, répéta Anne, hochant la tête. Où voulez-vous que j’aille d’autre… L’infirmière sourit et disparut, laissant flotter derrière elle un parfum de javel et une touche sucrée de la cuisine. La porte se referma, ramenant le silence. Sa voisine de lit, Madame Valentin, dormait de dos, une oreillette vissée à l’oreille ; une voix masculine de radio filtrait faiblement. Anne effleura sa robe. Le tissu était frais sous les doigts. Elle l’avait apportée quand sa fille l’avait installée ici, dans cette maison de repos, presque un an auparavant. Il lui avait semblé alors qu’elle pourrait servir : pour un anniversaire, peut-être, ou pour le Nouvel An. Finalement, elle l’avait rangée dans l’armoire et n’y pensait plus. Derrière la porte, une voix appela au repas. Anne rangea la robe, ferma la porte de l’armoire et garda un moment la main sur la poignée. Son reflet dans le miroir de la porte : visage familier, têtu, lèvres fines, yeux encore mis en valeur d’un trait sombre. Un réflexe conservé même ici. — Venez, entendit-elle du couloir. Le compote refroidit. Elle passa un gilet de laine et sortit. La salle à manger était presque pleine. À de longues tables, femmes et hommes de tous âges. Certains en jogging, d’autres en chemise et cravate. Aux murs, des flocons en papier collés au scotch, une guirlande clignotante épuisée. — Anne, par ici, fit un signe Madame Thomas, ancienne comptable et devenue ici chef des jeux de société et des ragots. Anne s’installa à côté d’elle. Les assiettes étaient déjà servies : blé noir, steak haché, pain dans la corbeille métallique, carafe de compote rose vif. — Tu as entendu ? murmura-t-elle conspiratrice. Ces enfants vont revenir. Avec leurs guitares. Comme l’an dernier. — Ils chantaient bien, intervint d’en face Monsieur Simon, grand et sec, appuyé sur sa canne. Mais toujours les mêmes chansons. « Le Temps des Cerises », « L’eau vive »… — Plus simple pour eux, haussa les épaules Anne. Ils ont leur programme. Le mot « programme » avait presque une sonorité professionnelle dans sa bouche. Elle aussi, autrefois, avait eu ses programmes : « Soirée du patrimoine », « Tubes rétro », « Chansons du cinéma français ». Elle savait sourire à point, marquer la pause, lever la main. La salle s’assombrissait, les lumières l’aveuglaient, elle entrait en scène, sûre d’elle. — Programme ! ricana Madame Thomas. Moi, je veux qu’ils chantent « L’Étoile bleue », ma préférée. Je leur ai dit, l’an dernier. Ils opinent du bonnet. — Faut leur faire une liste, conseilla Monsieur Simon. Ils sont jeunes, peu leur importe ce qu’ils jouent. — Et vous, Anne, lui lança Madame Thomas, vous chanterez ? J’ai dit à l’infirmière qu’on avait notre propre artiste ici. Anne serra un peu trop fort sa fourchette. — C’est fini tout ça, répondit-elle bas. J’ai eu mon compte. — Allons donc…, insista Madame Thomas. Je vous ai vue à la télé, dans notre salle commune, quand ils passent les vieux concerts. En robe à paillettes ! — Il y a un siècle, trancha Anne. Et la télé, ça embellit tout. Une ancienne résistance monta en elle. Ici, elle était simplement Madame Dubois, chambre six. Elle aidait à remplir une demande, apporter du linge à la buanderie, expliquer comment appeler l’accueil. Parfois, à la demande des infirmières, elle confectionnait le panneau d’affichage, alignant soignesement les annonces. C’était pratique. Sans affiches, sans attentes. Après le dîner, tout le monde fut rassemblé dans le salon. Le sapin — en plastique, sommet de travers — était déjà prêt. Boules de l’an dernier et guirlandes. La télé branchée sur les infos. — Demain, annonça l’infirmière-chef en tapant des mains, les bénévoles passeront. Concert, petites attentions. Alors ce soir, on finit la déco. Ceux qui peuvent, aidez-nous. Quelques résidentes s’approchèrent de la boîte à décorations. Anne resta assise. Elle savait que si elle se levait, on l’appellerait aussitôt : « Madame Dubois, vous saurez comment décorer joliment… » Elle ne voulait pas diriger. Elle ne voulait pas sentir la pression dans les voix. — Et si, fit soudain Monsieur Simon, on montait quelque chose nous-mêmes ? Plutôt que d’attendre qu’on vienne nous sortir guitare et cadeaux, puis s’en ailler ? L’infirmière-chef sourit, lasse. — Monsieur Simon, vous savez bien, on a peu de temps. Le personnel débordé, pas question de répéter. — On peut se débrouiller, persista-t-il. On a du talent ici. Regardez, Madame Thomas a de la mémoire pour les poèmes. Madame Dubois est chanteuse. Quelques têtes se tournèrent vers Anne, qui sentit ses joues chauffer. — Je chanterai pas, trancha-t-elle aussitôt. Ma voix est partie. — Pas du tout, coupa d’un coin Madame Zina, institutrice à la retraite. Je vous ai entendue fredonner sous la douche. Anne pinça les lèvres. Elle chantait, parfois, sous la douche. À voix basse. Vieilles mélodies, romances, un ou deux couplets de chanson douce. — Voilà ce qu’on fait, trancha l’infirmière-chef, pressée d’en finir. Ceux qui le souhaitent préparent un numéro. On fera notre spectacle demain, avant le concert des bénévoles. Sans excès, et pas de réclamations après si ça cafouille. Le salon s’anima. Les idées de chanson de Noël, de petites farces, de sketchs fusaient. Madame Thomas toucha l’avant-bras d’Anne. — Vous voyez ? C’est autorisé. On a besoin de vous. — Je monterai pas sur scène, répéta Anne. Mais j’aide volontiers : textes, ordre de passage, musiques… tout ce que je peux. — Sans vous, c’est moins drôle, soupira-t-elle, mais se lança aussitôt dans une dispute sur la chanson d’ouverture. Anne se leva et sortit discrètement. Dans le couloir assombri, deux ficus et un bonhomme de neige en plastique. Elle s’arrêta à la fenêtre. Dehors, derrière les grilles, la neige tombait. Les voitures sur le parking blanchies, au loin les guirlandes d’un immeuble clignotaient. Elle songea à la scène. Pas la grande, avec orchestre, mais la petite salle des fêtes d’un quartier de banlieue. Odeur de poussière et de maquillage. Elle entrait, chantait la jeunesse, la route, l’amour. Le public applaudissait, certains reprenaient en chœur. Elle pensait alors que ce serait toujours ainsi. Puis tout avait changé : fermetures, nouveaux formats. Elle avait donné des galas, des mariages… Puis plus rien. On n’appelait plus. — Votre époque est révolue, lui avait lancé un jeune metteur en scène, courtois. On cherche de nouveaux visages. Cette phrase était restée en elle. Depuis, elle se la répétait à elle-même. Commode : inutile d’espérer une nouvelle proposition, inutile de risquer le refus. Elle regagna la chambre au moment où l’on distribuait les pilules du soir. Madame Valentin s’éveilla, toute excitée : — Demain c’est la fête ! J’ai dit que je lirais un poème, sur l’hiver. — Très bien, acquiesça Anne. — Et vous, vous chanterez ? — Non. — Dommage. Vous aviez une voix magnifique. Pas comme les minettes d’aujourd’hui, elles ne font que crier. Anne se coiffa de dos contre le mur, éteignit la lampe. Dans l’obscurité, on devinait une quinte de toux derrière la cloison, le roulement d’un chariot dans le couloir. Les pensées s’échappaient : bouts de chansons, visages du public, regards du salon cet après-midi. Le lendemain commença comme tous les autres : lever, étirements pour ceux qui marchaient, petit-déjeuner. Sur la bouillie, chacun un minuscule carré de beurre. Un résident partageait les mandarines reçues de la famille. À la télé, des clips de Nouvel An. Après la visite médicale, l’infirmière-chef réunit de nouveau tout le monde dans le salon. — Ceux qui préparent un numéro, qu’on s’organise. Les bénévoles à 18h, notre concert à 17h. On a une heure. — Moi d’abord, leva la main Madame Zina. Un poème de Victor Hugo. — Moi, je chanterai « Les trois petits chats » ! cria de loin Madame Lyne, ex-aide-soignante. — Moi, des comptines ! proclama Madame Thomas. — Moi… commença Monsieur Simon, puis s’interrompit et se tourna vers Anne. Et puis, on a ici celle qui sait organiser un vrai spectacle. Tous les regards convergèrent à nouveau vers Anne. — Je ne chanterai pas, répéta-t-elle, sentant ses mots devenir mécaniques. Mais on fait une liste, d’accord ? Aucun cafouillage. Elle prit une feuille, un stylo, se leva en soupirant. — Alors, dans l’ordre : poème, chanson, comptines… Qui d’autre ? — Je raconterai une histoire, lança une dame en bonnet de laine, qu’on appelait tous Madame Géraldine. Sur un lapin. — C’est noté. Elle notait, proposait des enchaînements, expliquait l’usage du micro. L’excitation montait dans les yeux. On débattait pour l’ordre de passage. Finalement, Madame Zina serait maîtresse de cérémonie, plaidant qu’elle savait « parler avec expression ». — Madame Dubois, souffla Madame Thomas, seule à seule alors que les autres retournaient répéter. Au moins une chanson, pour vous… S’il vous plaît. — J’ai peur, lâcha brusquement Anne, surprise par ses propres mots. Madame Thomas fronça les sourcils. — Peur de quoi ? — Que ma voix lâche. D’oublier les paroles. De sortir… et que ça rate. — Si ça rate ? Et alors, on rira ! On est tous pareils ici. Ce n’est pas un concours. Moi aussi, j’ai peur, peut-être que j’oublierai la rime… On s’en remettra. Anne chercha à argumenter, mais aucun mot ne vint. Pour Madame Thomas, la scène était un jeu. Pour elle, c’était autre chose. Jadis, l’erreur coûtait un contrat, la réputation. Ici, personne ne la renverrait. Mais l’ancienne exigence subsistait. — Bon… Je réfléchirai, finit-elle par dire. En chambre, elle pendit la robe bleue au dossier de sa chaise. La regarda longuement, puis la rangea de nouveau. Son cœur battait comme avant l’entrée en scène. Avant le déjeuner, elle aidait les autres. Avec Madame Valentin, elle récita le poème ; avec Géraldine, elle simplifia le conte du lapin. Lyne cherchait la bonne note, Anne finit par fredonner la gamme. — Comme une cheffe d’orchestre, s’émerveilla Lyne. Et vous alors ? — On verra, éluda Anne. L’après-midi, une jeune bénévole en pull à rennes entra préparer le matériel. — Bonjour, sourit-elle. Moi c’est Camille. Ce soir on vient nombreux, chansons, petites animations. Reposez-vous, on s’occupe de tout. — Nous préparons notre propre spectacle, annonça fièrement Monsieur Simon. — Vraiment ? Mais c’est formidable. Mais faites attention quand même, à votre âge, on ne force plus ! Simple, sans malice, la phrase cliqueta dans l’esprit d’Anne comme un jugement : « À votre âge, on ne fait plus cela ». Comme un point final. — Bah, rétorqua Madame Thomas sans s’émouvoir. On n’est pas si rouillés ! Camille rit, promit les micros et disparut. Un silence étrange retomba. — Vous avez entendu ? souffla Monsieur Simon. « Plus de ça à votre âge »… — Quelle bêtise, maugréa Madame Thomas, la voix soudain tremblante. Anne visualisa la soirée. Les jeunes, guitares, cadeaux, selfie — puis leur vraie fête ailleurs. Ici, eux : sapin, télé, comprimés, cette phrase résonnant encore. Elle retrouva sa chambre, s’assit. La robe bleue était revenue sur la chaise. Sans s’en rendre compte, elle l’avait ressortie. Les doigts tremblaient en ouvrant la fermeture. — Vous allez la mettre ? demanda Madame Valentin en entrant. — Peut-être. — Il faut. Vous savez, quand je vous regarde, ça me tranquillise. Comme si tout n’était pas terminé. Ces mots la touchèrent plus qu’une critique de la bénévole. « Tout n’est pas fini… » Anne se redressa. — Vous m’aidez à fermer la robe ? Un peu lâche désormais, souligna la coupe. Dans la glace, le reflet d’une femme aux cheveux argent tressés en chignon, épaules fines, lumière des paillettes au col. Pas la vedette d’autrefois. Une autre, mais vivante. — Vous êtes splendide, s’exclama sincèrement Madame Valentin. On se croirait à la télévision. — Pas de télé ici ! taquina Anne. Aide-moi à finir le maquillage, j’ai la main qui tremble. Elles riaient dans leurs maladresses, le crayon dérivant au hasard. On les appela à la répétition. Dans le salon, le micro sur pied. Madame Zina serrait sa feuille. Madame Thomas ajustait son écharpe colorée. — Ohlala, fit cette dernière en voyant Anne. Là, c’est certain, vous chanterez ! — On verra, répondit Anne, surprise de sentir monter à la fois l’angoisse… et un nouveau soulagement. Comme si elle avait cessé de se cacher. Répétition : Madame Zina se mélangeait dans ses vers, recommençait. Pas de moquerie. Lyne perdait le fil de sa chanson, Anne l’aidait discrètement, la note suivait. — Et vous ? lança Monsieur Simon. À votre tour ! Anne s’approcha du micro. Le cœur battant. Elle agrippa le pied pour masquer la gêne. — Je ne sais plus… Peut-être un air ancien. « Ne me quitte pas ». — Oh… Bien choisi. Elle ferma les yeux, chercha l’intro. Les paroles revinrent. La voix, hésitante, rauque, croche sur une note aiguë. Elle s’interrompit : — C’est fini… Je n’y arrive plus. — Si, insista Madame Zina, ferme. On recommence. — On attend, approuva Monsieur Simon. Anne inspira. Recommença, moins haut, plus doux, « comme si elle racontait une histoire ». La voix tremblait mais le silence était total. Même la télé s’était tue. Quand elle eut fini, le silence persista une seconde. Puis Madame Thomas, la première, applaudit. Les autres suivirent. — Vous voyez, dit-on, une chanson qui vit ! Anne quitta le micro. Une boule douce à la poitrine. Ce n’était pas parfait. Mais elle avait chanté. — Alors, prêt pour le soir ? demanda l’infirmière-chef. — Prêts ! répondirent-ils en chœur. Cinq heures. Le salon transformé. Plateaux de petits gâteaux et mandarines. Sapin gorgé de guirlandes, étoile en carton découpé. On s’était installé en tenue de fête, du plus élégant au plus simple. — C’est parti ! proclama Madame Zina, debout avec son texte. Mes chers amis… Elle s’embrouilla, se reprit. Tout le monde souriait. La fête n’avait rien d’un cabaret : pas de grand scénario, pas de gags réglés. Mais une tendresse palpable. Poésie, chanson, conte du lapin recueilli sous le sapin, comptines malicieuses de Madame Thomas. Lyne et ses trois chevaux devenus deux ou même quatre. — À présent, annonça Madame Zina, place… — elle plissa la feuille — à Madame Anne Dubois ! Le calme tomba. Les paumes moites, Anne se leva. Les jambes lourdes, elle alla au micro. — Je… balbutia-t-elle. Un trac ridicule. Pas des milliers d’yeux, mais deux douzaines de visages familiers. Mais le même frisson. — Chantez ! souffla Madame Valentin. On est avec vous. Anne prit le micro. Dans sa tête fusa : « À votre âge… » Et soudain, justement — « c’est maintenant ou jamais ». Elle n’entama pas la romance prévue, mais une vieille chanson du Nouvel An connue de toute cour d’immeuble. Sa voix dérapa sur quelques notes, mais elle continua. Des voix la rejoignirent. Bientôt, la moitié du salon chantait, pas toujours juste ni ensemble, mais fort et joyeusement. Anne sentit un déblocage intérieur. Ce n’était ni le retour de la jeunesse ni des affiches. Mais ce n’était plus l’invisibilité. Les gens devant elle n’étaient plus un « public », mais des voisins de vie, de thé et de cachets, de parlotes et de silences. Et eux la voyaient non pas comme une « ancienne star », mais comme des leurs. La chanson terminée, applaudissements nourris. Sifflets, « bravo ». Elle inclina la tête, puis rit, d’un rire léger, presque jeune. — Encore ! supplia Madame Thomas. — Non, répondit Anne. Ça suffit pour aujourd’hui. Elle rejoignit sa place. Le cœur battait encore, mais ce n’était plus de la peur. Madame Valentin s’assit près d’elle et lui serra discrètement la main. — Merci, murmura-t-elle. À six heures arrivèrent les bénévoles avec leurs guitares, leur enceinte, les colis cadeaux. Camille jeta un regard attentif à la salle et s’étonna : — Mais… alors, vous fêtez déjà ? — On a répété ! lança fièrement Monsieur Simon. On a notre propre spectacle. — Eh bien bravo ! s’exclama Camille. On se joint donc à vous ! Ce qu’ils firent. Jeunes, anciens, marcheurs à canne ou roulants en fauteuil, tous entonnèrent chansons et jeux. À un moment, une bénévole demanda à Anne de chanter en duo. Elle refusa — sans aigreur, cette fois. — Une prochaine fois. J’ai déjà donné ce soir. Camille sourit et n’insista pas. À la fin, cadeaux et photos collectives. Anne quitta discrètement le salon, retrouvant le couloir silencieux. Au loin, rires et musique. Elle s’approcha de la fenêtre. La neige tombait, lampadaires éclairant le portail. La voiture des bénévoles était prête à partir. Anne effleura le rebord glacé. Dans le reflet du carreau, elle vit sa silhouette en robe bleue, lèvres légèrement estompées, paillettes au col. Pas une star, pas une « égérie ». Juste une femme qui avait osé se montrer ce soir. Une fatigue douce l’envahit. Pas celle qui rive au lit : celle qui naît du devoir accompli. Elle avait envie d’un thé, de calme. — Madame Dubois ! lança une voix derrière. On vous cherche. Sans vous, c’est le chaos pour choisir la chanson de la Saint-Sylvestre. Elle se retourna. Madame Thomas, cramoisie et écharpe de travers, l’attendait dans l’embrasure. — J’arrive, répondit Anne. Encore un regard à la fenêtre. La neige persistait. La voiture s’éloigna, phares vifs dans la nuit. Elle se remit en marche vers le salon, là où l’attendaient ceux avec qui ce soir encore on débattrait d’une ritournelle, d’un poème, d’un air. Et elle sourit à l’idée que, la prochaine fois qu’on dirait « On a besoin d’une chanteuse », elle ne se cacherait plus dans l’ombre. Elle pourrait sortir, oublier les paroles, chanter différemment. Mais elle sortirait. C’était assez pour que le Nouvel An, ici, ne soit plus qu’une date sur le calendrier — mais un moment à soi, vibrant, comme la voix qui, malgré l’âge, continue de résonner.