Au moins, jai eu de la chance avec ma femme
Lucienne, jai déposé ma lettre de démission ! appela Paulin à sa femme. Tu acceptes un retraité sans emploi ?
Nous verrons selon ton comportement ! répondit Lucienne.
Professeur Paulin Charles Delarue, docteur en sciences et enseignant dans lune des grandes universités parisiennes, reçut un jour un courriel lui ordonnant dattribuer la meilleure note en analyse avancée à cinq étudiants.
Ah, quelle ironie : la haute mathématique exigeait la plus haute note…
Le professeur, âgé et façonné par les valeurs du vieux monde, croyait, à la manière des enfants de la République, quil fallait vivre debout, quitte à mourir debout plutôt que de se plier.
Mais tout cela, comment est-on censé le comprendre aujourdhui ? Les cinq élus natteignaient même pas le niveau requis pour la note moyenne ! Le mieux quils faisaient, cest un quart de présence.
Sa conscience droite, forgée à lépoque des anciens scouts laïques, lui dictait une ligne tout autre. Mais le recteur, lui, ne tentait même pas de négocier : il ordonnait, point final.
En clair : mets-leur 20 sur 20 ! Et si possible avec les félicitations ! Le bonheur sera au rendez-vous !
Le professeur, diminué par lâge et la santé qui, vraiment, après soixante-dix ans, est encore en pleine forme ? Diabète, hypertension, surpoids… Et qui donc, pardonnez-moi, sémeut du malheur des autres ?
Ses étudiants, pour laimer, ce nest pas peu dire : ils le détestaient franchement !
Lorsquun jour Lucienne, curieuse de connaître la réputation de son cher époux sur internet, tomba sur une page de commentaires, son cœur faillit lâcher. Et pas de bonheur, croyez bien
Des mots à faire pâlir lalphabet, tous interdits depuis bien longtemps sur les réseaux ! Et tout cela parce quil exigeait, oui, et faisait ses évaluations au mérite.
Mais pour la majorité des petits loustics modernes, il naurait jamais dû agir ainsi : après tout, cest payant, non ? On paie, donc on passe !
Mais voilà, ici, même en ayant payé, il fallait aussi savoir quelque chose ! Ils navaient pas signé pour ça. Franchement, tonton, tas mangé du savon ou quoi ?
On pouvait simplement deviner combien ceux-là avaient donné à ladministration si celle-ci dictait de telles consignes.
Non, ladministration ne comptait pas profiter de Paulin au rabais, la compensation devait justifier le partage.
Ils essayèrent… Mais le professeur, fin et railleur, amateur de blagues, comprit tout de suite ce que cachait ce fameux courrier dans la main du directeur.
Inspiré, il lança :
Celui qui te paie en liquide finit souvent dans le juridique !
Il refusa catégoriquement le fameux enveloppe, affichant clairement sa position : pas de vingt, rien du tout, vous irez balayer les rues !
Le recteur piétina, tripota son enveloppe, et ressortit, la mine défaite.
Et Paulin resta sans argent, mais avec ce sentiment de bonheur moral que chérissent ceux qui ont grandi dans la France solidaire.
Il était, dun certain côté, tel un bon quignon de pain français : solide, bronzé, rassurant. Pas comme une brioche que le renard aurait dévorée à la première occasion.
Non, il ny a pas de quoi se pavaner dans les bois en chantant des balades, au risque de titiller la faune à mal agir.
Voilà la morale : reste donc chez toi quas-tu à courir les bois ? Pourquoi ne pas vivre paisiblement avec ton vieux ?
Quest-ce qui pousse donc tout le monde dans la forêt, comme le Petit Chaperon Rouge, à la recherche daventures ?
Paulin, lui, na jamais cherché laventure : elle est simplement venue à lui.
Voilà des lustres quil enseignait à Paris ; à présent son horaire avait été réduit au minimum. Mais ce minimum devenait un supplice.
Les secrétaires élégantes du bureau du doyen répétaient chaque jour les exigences du haut, toujours plus nombreuses, comme une boule de neige.
Les demandes croissaient, la paye non. Depuis longtemps, on aurait dû accorder un bonus pour pénibilité aux enseignants.
Mais ces demoiselles, comme la plupart des administrateurs, ne connaissaient rien à la haute mathématique. Et pour diriger, il suffisait de faire de grands gestes !
Cest toi qui dois tout savoir ! Et fournir des rapports à la pelle ! Où est le rapport annuel ? Allez, dépêche-toi, vieil acariâtre !
La secrétaire lançait à Paulin un regard empli de mépris : quespérer dun dinosaure ? Il ne sait même pas ce que veut dire cringe ! Jamais il ne dit waouh, cest stylé !
Et ces pantalons… une véritable calamité ! Pas de moyens ? Aujourdhui tout le monde porte des jeans !
En somme, le travail rapportait de largent sans procurer la moindre joie : seule sa famille en apportait vraiment Lucienne, deux fils, cinq petits-enfants.
Son histoire avec Lucienne valait son pesant de souvenirs. La jolie, fine et bouclée Lucienne nappréciait guère ce jeune étudiant en maths au début. Or lui était tombé amoureux delle à la première minute.
Pourtant, elle accepta de sortir avec lui. Cétait juste avant le Nouvel An.
Les hivers étaient mordants. Et le jeune homme commença par demander :
Tu as mis des dessous chauds ? Il fait glacial aujourdhui !
Des dessous chauds ? Quest-ce que cest que ça ? sétonna-t-elle.
Je veux dire : as-tu un pantalon doublé ?
Lucienne rougit ; déçue, vexée.
Non, elle ne réclamait pas du tapis de pétales de rose : trois œillets suffisaient à faire grand effet.
Dailleurs, malgré le froid, Paulin apporta cinq œillets, soigneusement enveloppés dans un journal. Il les offrit, puis les replaça sous sa veste : ainsi faisait-on alors. Un vrai bonus à la française.
Dans le film culte ? Des pantalons jaunes, trois coucou!
Ce film nexistait pas encore. Mais cétait lidée : le pantalon chaud, trois beuuurk !
À lépoque, on parlait de tout : villes satellites, barrage de Serre-Ponçon, et le débat physique/lyrique et là, le pantalon chaud : quelle platitude !
En plus, le jeune Paulin portait une casquette, alors quen hiver, tout le monde portait un chapeau en fourrure. Sa casquette était bien trop petite pour lui.
Plus tard, Lucienne comprendra : il se fichait de la mode, du vêtement ! Pour de vrai.
Mais à ce moment, ce Paulin corpulent, coiffé de sa casquette une petite théière avec couvercle, quoi…
Elle se sentit penaude, sen voulait dêtre venue. Elle séclipsa rapidement, sous un prétexte, et ils ne se revirent plus.
Quatre années passèrent, et le destin les fit se croiser par hasard dans une rue de Paris. Quatre ans, imagine ! Lui navait jamais cessé daimer Lucienne.
Et Lucienne ? À vingt-cinq ans, elle était toujours célibataire. En ce temps, on se mariait très jeune.
Comment ? Une telle beauté, encore seule ? Rien de bon dans les prétendants !
Trop volages, trop instables, trop pressés de découvrir ce qui, à lépoque, ne se montrait pas encore.
Aujourdhui, le souvenir du pantalon chaud ne lui paraissait plus gênant.
Quand ils se revirent, Paulin, désormais titulaire en mathématiques, était vêtu dun splendide béret de loutre alors que la plupart navaient quun bonnet en lapin.
Ne croyez pas que Lucienne était vénale jamais ! Elle regarda simplement Paulin autrement : la première fois, cétait la déception qui len avait détournée.
Ils se mirent à se voir régulièrement. Lucienne devint madame Delarue, le pilier sûr du mathématicien : elle était tombée amoureuse de lesprit dun Paulin malin.
Et voilà : le professeur face à ses élèves pensait à sa femme ; quelle chance de lavoir !
Le cours devait bientôt commencer, mais la salle restait vide. Paulin patientait : sur quinze, seuls trois étaient là.
Que faire ? Après tout, mille fois entendus : Payé, donc validé !
Il ne pouvait attendre plus longtemps : il commença la leçon.
Une demi-heure plus tard, un étudiant du Sud entra tranquillement dans la salle.
Pourquoi ce retard ? demanda le professeur.
Jétais aux toilettes, mal au ventre ! répondit effrontément le bel étudiant.
Une demi-heure ? sétonna Paulin.
Eh oui, cétait la diarrhée ! répondit le retardataire, sans broncher.
Des rires fusèrent dans la salle…
Que faire face à tant dinsolence ? Jamais vu pareille audace ! Que dire alors de ce qui se passait dans les lycées ?
La leçon reprit : Paulin navait pas lintention de jeter des perles aux cochons. Mais sa décision était prise.
Jamais il ne décidait sur un coup de tête : tout était réfléchi, pesé, responsable. Comme tout le reste dailleurs.
La séance dexamen vint et ce même étudiant fut incapable de répondre la moindre question. La note passait sous la moyenne. Mais son nom figurait parmi ceux qui devaient décrocher un 20…
Il fixait le professeur dun œil défiant que ferais-tu, prof, si le recteur te lordonne ?
Tu sais combien jai balancé ? Voyons comment tu ten sortiras quand tu recevras une volée de bois vert, suicidaire !
Pourquoi ignorez-vous tout du cours ? demanda Paulin.
Jai été malade, dur de réviser !
Quoi donc ?
Mal au bide ! Vous savez bien !
Le beau barbu oscillait sur sa chaise…
Ah, oui, comment ai-je pu oublier que vous étiez notre ambassadeur ! Et ça ne se voit pas, hein répondit calmement Paulin. Il tendit le carnet dexamen sans note. Repassez lépreuve.
Le jeune homme, sidéré par ce refus, sortit, muet…
Paulin envoya un courriel au recteur Voici notre réponse, monsieur le directeur : vous voulez les 20, mettez-les vous-même !
Puis il rédigea sa lettre de démission, résolu à ne pas revenir ni même effectuer les deux semaines de préavis. Quils bavassent sur son dossier, cen était fini pour de bon !
Et quils se débrouillent, luniversité perdait ainsi son unique prof de mathématiques avancées.
Lucienne, jai démissionné ! appela Paulin. Tu prendras soin dun vieil homme au chômage ?
On verra comment tu te comportes ! répondit Lucienne. Tu veux du chou farci ou du poisson ?
Puisque je suis un champion, du chou farci, ça ira ! répondit le professeur. Il ajouta, sur le ton de la vie quotidienne : Il fait encore froid. Si tu vas au marché, mets tes pantalons chauds !
Je taime aussi, très fort… murmura Lucienne.