Eh bien, au moins, avec la femme, il na pas eu à se plaindre de la vie
Hé, Mireille, jai envoyé ma lettre de démission ! Tu accueilles un retraité au chômage chez toi ?
On verra si tu fais ta vaisselle, Gérard ! répondit paisiblement Mireille.
Le professeur Gérard Arnaud, docteur ès sciences, enseignant la mathématique supérieure à la Sorbonne, venait de recevoir un courriel lui ordonnant de mettre la meilleure note un 20 tout rond à cinq étudiants pour lexamen du semestre.
Voilà le paradoxe de la haute mathématique : plus lexamen est complexe, plus elle exige la note maximale
Gérard nétait plus tout jeune et, élevé dans la meilleure tradition républicaine, il pensait quil valait mieux mourir debout que vivre agenouillé.
Mais là, franchement On voulait quil les évalue ? Ces élèves natteignaient même pas le niveau de la moyenne ! Et le taux de présence ? Sil atteignait 25%, cétait en grattant.
Sa conscience dex-jeune pionnier et encarté se rebiffait. Mais il y avait le directeur, qui, lui, ne demandait pas dargumenter, juste dobéir.
Bref, on lui lançait : Allez, mets-leur vingt, avec félicitations du jury, tant quà faire ! Et sois heureux !
Gérard nétait non seulement âgé, mais aussi un peu malade qui, chez nous, na rien après soixante-dix ans ? Diabète, hypertension, petit bidon et ça, cest le minimum syndical. Mais qui sintéresse à la détresse dun autre ?
Les étudiants de Gérard ne laimaient pas. Non, disons-le : ils le détestaient cordialement !
Quand sa femme Mireille, curieuse de voir ce quon disait sur son cher époux, découvrit un site davis étudiants Elle faillit en avaler sa tarte aux pommes à lenvers. Et pas par bonheur, on sentend.
Des mots imprononçables, aujourdhui interdits même sur YouTube ! Tout ça parce quil exigeait et notait en fonction du savoir réel.
Pour le troupeau détudiants modernes, ça se faisait pas voyons, les cours sont payants ! On paye et on doit passer, pardi !
Et voilà quon découvre quil faut savoir quelque chose, en plus davoir payé ! Mais on na pas signé pour ça. Franchement, monsieur, tas avalé trop de savon ?
On pouvait seulement deviner combien ces familles versaient au conseil pédagogique, vu ce genre dexigence.
Non, le conseil ne voulait pas du professeur à lœil, soyons clairs. Apparemment, la gratte était suffisante pour redistribuer.
Ils ont bien tenté ! Mais Gérard, malin et farceur, aperçut lenveloppe dans la main du chef, et comprit vite où le chat avait enterré sa sardine.
Il lâcha, sur le vif, un petit quatrain improvisé :
Ceux qui te glissent des billets, Finissent souvent en cour dassises !
Et refusa net de prendre lenveloppe, exposant sa position citoyenne : fini les 20, à vous le balai !
Le directeur, embarrassé, frotta son enveloppe puis sortit bredouille.
Gérard resta sans prime, mais avec la satisfaction morale, ce plat préféré des enfants de la République.
On aurait pu lappeler le bon petit pain français : rond, solide, bien doré, fiable. Contrairement au petit pain, qui finit toujours dévoré par le renard rusé. Eh ! Voilà ce que cest que daller flâner dans la forêt en chantant des comptines stupides La tente aux bêtises pour la ménagerie du coin.
Voilà la morale : reste chez toi, ça téviteras bien des soucis.
En même temps, quest-ce qui pousse tout le monde à courir dans la forêt comme le Petit Chaperon Rouge ? Lâme française cherche midi à quatorze heures, cest connu.
Mais Gérard, lui, na jamais cherché les histoires ; cest elles qui lui couraient après.
À la fac, il enseignait depuis une éternité. Et même son petit emploi du temps allégé devenait un vrai supplice ces derniers temps.
Les élégantes filles du secrétariat annonçaient chaque jour de nouveaux ordres du grand chef, qui samoncelaient comme des boules de neige.
Les exigences grossissaient sans que le salaire, par contre, fasse le moindre progrès ! Les enseignants méritent une prime de pénibilité, cest bien connu.
Les jeunes femmes connaissaient la mode, mais certainement pas lanalyse complexe ni, dailleurs, la majorité du staff de la fac. Mais pour diriger, il faut agiter les bras pas besoin de connaître Abel ou Galois !
Cest toi, professeur, qui dois savoir ! Et remplir des montagnes de rapports ! À propos, il est où ton bilan annuel ? Dépêche-toi le professeur à la grimace !
La secrétaire le regardait comme un fossile : quespérer de ce dinosaure ? Il ne sait même pas ce que veut dire cringe, et na jamais lancé un waouh, trop stylé !
Quant à ses pantalons Franchement, tas jamais vu un jeans de ta vie, Gérard ?
Bref, le métier rapportait des euros, mais peu de joie. La vraie joie, cétait la famille : une épouse aimée, deux garçons, cinq petits-enfants.
Son histoire damour avec Mireille remonte à loin. Au début, la fine et bouclée Mireille snobait ce rondouillard détudiant en math. Mais lui, Gérard, fut foudroyé à la première minute.
Malgré ça, elle accepta un premier rendez-vous, juste avant le Nouvel An.
Les hivers étaient glacials. Première question du galant :
Tas mis tes sous-vêtements thermiques ? Il fait un froid de canard !
Hein ? Thermiques ? sétrangla Mireille.
Je veux dire : tas des pantalons chauds ?
La pauvre rougit, entre agacement et déprime.
Elle nexigeait pas quil lui déroule le tapis de roses trois œillets étaient déjà la grande classe.
Nempêche, malgré le gel, Gérard apporta cinq œillets enveloppés dans Le Monde. Quil sortit fièrement de sa veste puis rangea à nouveau tout le monde faisait ça. Cétait le bon ton.
Comme dans les films : pantalon jaune, triple chapeau bas !
Ce film-là nétait pas encore sorti. Mais cétait pareil : pantalon chaud, triple la loose !
À lépoque, on discutait de choses élevées : villes nouvelles, barrage de Serre-Ponçon, querelles entre littéraires et scientifiques. Et là pantalons chauds, Seigneur, quelle prose !
En plus, il portait une casquette, quand tous arboraient leur plus belle chapka. Et la sienne était trop petite.
Plus tard, Mireille comprit que Gérard ne se tracassait jamais pour sa tenue. Zéro souci, limite serpillière.
Mais à lépoque, en casquette, Gérard paraissait un brûleur de café, le couvercle planté dune minuscule poignée au milieu
Mireille regretta le rendez-vous, pivota sur une excuse, et fila. Ils ne se revirent pas.
Quatre ans plus tard oui, quatre ans ! le galant refit surface, croisé au hasard dans la rue. Et tout ce temps, il navait pas cessé de laimer.
Et elle ? À vingt-cinq ans, pas encore mariée, alors que dhabitude on senquillait dès la majorité.
Comment ça beauté sans alliance ? Rien navait collé, voilà tout.
Les prétendants ? Peu fiables, volages, nerveusement perchés, et ne pensaient quà ce qui, à lépoque, ne se faisait pas.
Avec le recul, la question du pantalon chaud paraissait moins honteuse, et même plutôt attendrissante !
Au moment de leur deuxième rencontre, le maître de conférences possédait maintenant une superbe toque en loutre alors que la moitié du quartier portait du lapin.
Non, Mireille na jamais été vénale, pas du tout ! Elle la juste perçu autrement. Ce qui lavait gênée plus jeune, nexistait plus.
Ils se mirent à se voir. Et bientôt, elle devint Mme Arnaud, soutien de choc du matheux ; elle tomba amoureuse de lesprit vif de Gérard.
Aujourdhui encore, le professeur, devant sa classe presque vide, pensa à sa femme et se dit : Quel bonheur de lavoir !
Il fallait démarrer la leçon, mais pas de quorum. Gérard attendit, de guerre lasse : sur quinze étudiants, trois présents.
Bah, cest pas si grave combien de fois fallait-il répéter ? Ils ont payé, ils peuvent digérer !
Mais fallait se lancer : Gérard commença à enseigner.
Trente minutes plus tard, entra un étudiant venu des pays voisins.
Pourquoi tout ce retard ? demanda le prof.
Jétais aux toilettes Jai eu la gastro ! répondit le jeunot sans honte.
Un demi-heure ? questionna Gérard.
Bah, cétait la grosse galère ! rétorqua lélève sans sourciller.
Rires étouffés dans la salle
Quest-ce quon pouvait faire, là ? Le toupet face aux profs battait des records. Jamais vu ça. Lécole ? Nen parlons pas
Gérard passa outre. Jeter de la confiture aux cochons, ça ne lamusait plus. Il avait déjà pris sa décision.
Ses choix, il ne les prenait jamais à la légère. Comme tout le reste, dailleurs.
Ça se confirma quand, au contrôle, le même jeune neut aucune réponse même la note minimale était hors datteinte. Mais son nom figurait sur la fameuse liste des diplômés doffice
Le gars fixait le prof dun regard insolent : Alors, mon vieux, on ta ordonné, cest le rectorat qui commande Tu vas bien plier, non ?
Tes au courant de combien ma famille a lâché au rectorat ? On verra ta tête quand on va te taper sur les doigts !
Pourquoi vous ne savez rien ? interrogea Gérard.
Jétais malade, jai pas pu bosser.
Quoi, malade ?
Gastro ! Mais bon, vous savez ce que cest !
Le beau barbu se balançait, décontracté.
Ah oui, vous êtes le VIP de la classe, hein ! Mais à voir, cest pas facile à deviner ! lança Gérard, en mettant un grand vide dans la carte dexamen Vous repasserez !
Létudiant, soufflé, prit la porte en silence
Puis Gérard envoya un mail incendiaire au directeur : Vous tenez à vos notes ? Faites-les vous-même !
Et rédigea sa démission, décidé à ne pas revenir ni à faire les deux semaines de préavis. Quils fassent ce quils veulent, lui, cétait fini !
Après tout, il restait le dernier professeur de mathématique supérieure du campus
Mireille, jai déposé ma démission ! Tu accueilles le pensionné chômeur ?
Tout dépend si tu te tiens bien ! rétorqua-t-elle. Ça sera choux farcis ou poisson, mon chéri ?
Vu mon grand courage, fais donc les choux ! choisit habilement Gérard. Et, comme dhabitude, il ajouta : Il fait froid aujourdhui. Si tu vas chez Monoprix, mets tes pantalons chauds !
Moi aussi, je taime fort répondit doucement Mireille.
