Au moins, côté épouse, il a eu de la chance — Lidoucha, j’ai envoyé ma lettre de démission ! — appela Paulin à sa femme. — Tu accueilleras un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. Le Professeur Olivier-Paul Chéron, docteur ès sciences, enseignant dans une des meilleures universités parisiennes, reçut un mail lui ordonnant de donner la meilleure note à cinq étudiants lors de l’examen de mathématiques avancées. Voilà le paradoxe : les mathématiques avancées exigent la meilleure note… Le professeur, âgé et élevé dans le meilleur esprit républicain, pensait qu’il fallait vivre debout… et mieux valait mourir debout que vivre à genoux. Comment comprendre ça, bon sang ? Ils n’atteignaient même pas la moyenne ! Et leur assiduité fluctuait autour de vingt-cinq pour cent. Sa conscience d’ancien scout et militant le travaillait. Mais il y avait encore le doyen, qui ne suggérait même pas une version alternative, mais donnait directement l’ordre d’obéir. Bref, mets cinq ! Voire cinq avec félicitations ! Et tu trouveras le bonheur… Le professeur était vieillissant et sa santé fragile : diabète, hypertension, surpoids, et la liste n’est pas exhaustive… Mais qui (pardonnez l’expression) s’émeut du malheur d’autrui ? Les étudiants n’aimaient pas leur professeur. Non, pire : ils le détestaient ! Quand sa femme Lidoucha, curieuse de lire les avis sur son cher mari, découvrit la page de critiques, elle faillit avoir une crise cardiaque. Pas de joie, non… plutôt d’horreur. Des propos désormais censurés partout, sur toutes les lettres de l’alphabet ! Et tout ça parce qu’il exigeait, et évaluait strictement selon les compétences. Or, selon la plupart des « jeunes loups », il ne devait pas agir ainsi : après tout, ils payaient leurs études ! Tu payes, tu réussis ! Mais là, non seulement il fallait payer, il fallait aussi connaître quelque chose ! Ce n’était pas prévu… Sérieusement, tonton, tu es tombé sur la tête ? On ne pouvait qu’imaginer combien ces personnes lâchaient au directoire pour recevoir de telles directives. Mais il ne fallait pas croire que le directoire voulait exploiter Paulin à l’œil… La somme reçue devait être assez généreuse pour mériter le partage. Ils ont essayé. Mais notre professeur, brillant et pince-sans-rire, amateur de plaisanteries, a compris tout de suite, en voyant l’enveloppe dans la main du doyen. Sur l’instant, il sortit deux vers de son chapeau : « Qui vous paie en liquide, finit souvent tragique ! » Et il refusa l’enveloppe, affirmant ainsi sa position : niet pour vous tous, pas de cinq ! À vous les balais ! Le doyen repartit penaud, remuant son enveloppe. Olivier-Paul resta sans argent, mais avec le sentiment d’immense satisfaction morale, cher à ceux élevés dans les valeurs républicaines. Notre professeur était un vrai colosse français : solide, jovial et fiable. À l’inverse du fameux « bonhomme de pain d’épice », dévoré à la fin par un renard rusé… Mais à courir la forêt en chantant des refrains idiots, on attire les ennuis ! La morale : reste chez toi, pourquoi ne pas vivre heureux et tranquille ? Pourquoi toujours vouloir jouer le Petit Chaperon Rouge ? L’âme française cherche-t-elle toujours les aventures ? Paulin était prudent, il ne cherchait jamais les ennuis. Mais ils finissaient toujours par le trouver ! Cela faisait des années qu’il enseignait dans cette université : sa charge était désormais minimale. Mais même ce minimum posait problème. Les jeunes secrétaires de la faculté répétaient chaque jour les exigences du directoire, toujours plus élevées. Les exigences grimpaient, pas la paye ! Les enseignants mériteraient une prime pour pénibilité. Quant à la mathématique supérieure, ni les secrétaires ni la plupart des cadres ne la comprenaient. Enfin, pour diriger il suffisait de savoir faire mouliner des papiers ! Lui devait tout savoir… et remplir des tonnes de rapports. Où est votre rapport annuel ? On se bouge, professeur grincheux ! La secrétaire le regardait de haut en bas : que pourrait-on attendre de ce dinosaure ? Il ignore même le sens du mot « cringe » ! Jamais il ne dit « trop stylé ! » Et ce pantalon… ringard ! Il n’a pas les moyens ? Il y a des jeans partout maintenant ! Bref, le boulot rapportait du fric mais pas de joie : la joie, c’était sa famille — épouse adorée, deux fils et cinq petits-enfants. Sa femme, c’était une autre histoire. La jolie Lida n’aimait guère au départ le jeune étudiant matheux, mais lui tomba amoureux au premier regard. Et pourtant, Lida accepta un rendez-vous avec lui. C’était juste avant le Nouvel An. L’hiver était glacial. Le chevalier s’inquiéta : — Tu as mis des sous-vêtements chauds ? Il fait un froid de canard ! — Comment ça, des sous-vêtements chauds ? — Lida, interloquée. — Je veux dire : tu as mis un pantalon chaud ? La jeune fille rougit, entre déception et colère. Non, elle ne demandait pas de pétales de roses sur son chemin : alors, trois œillets étaient considérés comme chic. Malgré le gel, Olivier apporta cinq œillets, soigneusement emballés dans du journal. Il les offrit puis les rangea aussitôt : c’était l’usage. Point pour lui ! Comme disait la comédie préférée : pantalon jaune, trois fois « ouah !» Le film n’était pas encore sorti. Mais ici, les pantalons chauds, c’était trois fois « bouh ! » À l’époque, on parlait du grandiose : villes satellites, « barrage de Bratsk » d’Evtouchenko, le débat entre physiciens et poètes. Et là : pantalon chaud… quelle platitude ! Quant au jeune homme, il portait une casquette trop petite, alors qu’on ne jurait que par les chapkas en hiver. Lida apprendra plus tard qu’il se foutait de ses fringues. Pas du tout une priorité pour lui. Mais à l’époque, le corpulent Olivier dans cette casquette ressemblait à une cafetière coiffée d’un petit bouton… Lida se sentit soudain triste et embarrassée d’être là. Elle s’éclipsa, prétextant un rendez-vous, et ne le revit plus. Le prétendant reparut quatre ans plus tard, croisé par hasard dans la rue. Quatre ans ! Mais il n’avait jamais cessé d’aimer Lida. Et Lida ? À vingt-cinq ans, elle était encore célibataire, ce qui était rare à l’époque. Comment ? Une telle beauté sans mariage ? Personne d’assez fiable ou sérieux parmi ses prétendants. Et le souvenir des pantalons chauds n’était plus si honteux. Quand ils se revirent, Olivier était devenu docteur en maths. Il portait désormais une belle chapka en loutre, alors que la plupart n’avaient que de la lapin. Non, Lida n’était pas vénale — loin de là ! Mais elle voyait ce garçon sous un nouveau jour. La première fois, son irritation l’avait aveuglée. Ils se mirent à se fréquenter. Rapidement, Lida devint Mme Chéron, pilier du mathématicien, tombée amoureuse de son esprit piquant. Voilà, à présent, le professeur fixait la salle, pensant à sa femme : quelle chance de l’avoir ! Il fallait commencer la leçon, mais il n’y avait pas assez d’étudiants. Seulement trois présents sur quinze. Bah ! Quand c’est payé, faut consommer, non ? Il lança le cours. Une demi-heure plus tard, un étudiant venu du « proche étranger » entra tranquillement. — Pourquoi êtes-vous en retard ? — demanda le professeur. — J’étais aux toilettes, mal au ventre ! — répondit le beau gosse avec aplomb. — Une demi-heure ? — Ben, la diarrhée, quoi ! Toute la salle pouffa… Que faire avec cette insolence envers les profs ? Du jamais vu ! Et les écoles alors ? La leçon continua : le professeur n’allait pas jeter ses perles aux… connaisseurs. Mais il savait déjà quoi faire. Il prit toutes ses décisions de façon réfléchie et responsable. Comme il faisait pour tout. Il fut conforté dans son choix quand à l’oral, le même étudiant fut incapable de répondre à la moindre question. Même pas la moyenne. Et son nom figurait parmi ceux devant obtenir un cinq… Il se contenta de fixer le professeur d’un regard insistant : tu vas bien devoir te plier à l’ordre du doyen ! Tu sais ce que je lui ai refilé, moi ? On va voir comment tu t’en sortiras quand il te tombera dessus, suicidaire ! — Pourquoi ne savez-vous rien ? — demanda le professeur. — J’étais malade, j’ai pas pu bosser ! — Malade de quoi ? — Mal au ventre ! Vous voyez quoi ! Le bel étudiant se balançait sur sa chaise… — Ah, oui ! Comment ai-je pu oublier que vous êtes notre champion du piston ! Ça ne se voit pas… — dit tranquillement le professeur en tendant un carnet, à signer pour la prochaine session. — Vous repasserez ! Et le jeune, abasourdi, sortit sans mot dire… Plus tard, Paulin envoya un mail au doyen — sa réponse du berger à la bergère : Si vous voulez des cinq, mettez-les vous-même ! Puis il rédigea sa lettre de démission, décidant qu’il ne viendrait plus et ne ferait même pas son préavis obligatoire. Qu’ils abîment son dossier — son travail finissait là, net ! Qu’ils se débrouillent maintenant : Chéron était le seul professeur de maths avancées de la fac… — Lidoucha, j’ai envoyé ma lettre de démission ! — appela Paulin à sa femme. — Tu accueilleras un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. — Pour le déjeuner, choux farcis ou poisson ? — Comme je suis un champion, fais-moi des choux ! — répondit en plaisantant le professeur. Et il ajouta sur le ton de l’habitude : — Il fait froid aujourd’hui. Si tu vas au marché, mets un pantalon chaud ! — Moi aussi, je t’aime très fort ! — murmura Lidoucha.

Eh bien, au moins, avec la femme, il na pas eu à se plaindre de la vie

Hé, Mireille, jai envoyé ma lettre de démission ! Tu accueilles un retraité au chômage chez toi ?
On verra si tu fais ta vaisselle, Gérard ! répondit paisiblement Mireille.

Le professeur Gérard Arnaud, docteur ès sciences, enseignant la mathématique supérieure à la Sorbonne, venait de recevoir un courriel lui ordonnant de mettre la meilleure note un 20 tout rond à cinq étudiants pour lexamen du semestre.

Voilà le paradoxe de la haute mathématique : plus lexamen est complexe, plus elle exige la note maximale
Gérard nétait plus tout jeune et, élevé dans la meilleure tradition républicaine, il pensait quil valait mieux mourir debout que vivre agenouillé.

Mais là, franchement On voulait quil les évalue ? Ces élèves natteignaient même pas le niveau de la moyenne ! Et le taux de présence ? Sil atteignait 25%, cétait en grattant.
Sa conscience dex-jeune pionnier et encarté se rebiffait. Mais il y avait le directeur, qui, lui, ne demandait pas dargumenter, juste dobéir.

Bref, on lui lançait : Allez, mets-leur vingt, avec félicitations du jury, tant quà faire ! Et sois heureux !

Gérard nétait non seulement âgé, mais aussi un peu malade qui, chez nous, na rien après soixante-dix ans ? Diabète, hypertension, petit bidon et ça, cest le minimum syndical. Mais qui sintéresse à la détresse dun autre ?

Les étudiants de Gérard ne laimaient pas. Non, disons-le : ils le détestaient cordialement !

Quand sa femme Mireille, curieuse de voir ce quon disait sur son cher époux, découvrit un site davis étudiants Elle faillit en avaler sa tarte aux pommes à lenvers. Et pas par bonheur, on sentend.

Des mots imprononçables, aujourdhui interdits même sur YouTube ! Tout ça parce quil exigeait et notait en fonction du savoir réel.
Pour le troupeau détudiants modernes, ça se faisait pas voyons, les cours sont payants ! On paye et on doit passer, pardi !

Et voilà quon découvre quil faut savoir quelque chose, en plus davoir payé ! Mais on na pas signé pour ça. Franchement, monsieur, tas avalé trop de savon ?

On pouvait seulement deviner combien ces familles versaient au conseil pédagogique, vu ce genre dexigence.

Non, le conseil ne voulait pas du professeur à lœil, soyons clairs. Apparemment, la gratte était suffisante pour redistribuer.

Ils ont bien tenté ! Mais Gérard, malin et farceur, aperçut lenveloppe dans la main du chef, et comprit vite où le chat avait enterré sa sardine.

Il lâcha, sur le vif, un petit quatrain improvisé :
Ceux qui te glissent des billets, Finissent souvent en cour dassises !

Et refusa net de prendre lenveloppe, exposant sa position citoyenne : fini les 20, à vous le balai !
Le directeur, embarrassé, frotta son enveloppe puis sortit bredouille.

Gérard resta sans prime, mais avec la satisfaction morale, ce plat préféré des enfants de la République.

On aurait pu lappeler le bon petit pain français : rond, solide, bien doré, fiable. Contrairement au petit pain, qui finit toujours dévoré par le renard rusé. Eh ! Voilà ce que cest que daller flâner dans la forêt en chantant des comptines stupides La tente aux bêtises pour la ménagerie du coin.

Voilà la morale : reste chez toi, ça téviteras bien des soucis.

En même temps, quest-ce qui pousse tout le monde à courir dans la forêt comme le Petit Chaperon Rouge ? Lâme française cherche midi à quatorze heures, cest connu.

Mais Gérard, lui, na jamais cherché les histoires ; cest elles qui lui couraient après.

À la fac, il enseignait depuis une éternité. Et même son petit emploi du temps allégé devenait un vrai supplice ces derniers temps.

Les élégantes filles du secrétariat annonçaient chaque jour de nouveaux ordres du grand chef, qui samoncelaient comme des boules de neige.

Les exigences grossissaient sans que le salaire, par contre, fasse le moindre progrès ! Les enseignants méritent une prime de pénibilité, cest bien connu.

Les jeunes femmes connaissaient la mode, mais certainement pas lanalyse complexe ni, dailleurs, la majorité du staff de la fac. Mais pour diriger, il faut agiter les bras pas besoin de connaître Abel ou Galois !

Cest toi, professeur, qui dois savoir ! Et remplir des montagnes de rapports ! À propos, il est où ton bilan annuel ? Dépêche-toi le professeur à la grimace !
La secrétaire le regardait comme un fossile : quespérer de ce dinosaure ? Il ne sait même pas ce que veut dire cringe, et na jamais lancé un waouh, trop stylé !
Quant à ses pantalons Franchement, tas jamais vu un jeans de ta vie, Gérard ?

Bref, le métier rapportait des euros, mais peu de joie. La vraie joie, cétait la famille : une épouse aimée, deux garçons, cinq petits-enfants.

Son histoire damour avec Mireille remonte à loin. Au début, la fine et bouclée Mireille snobait ce rondouillard détudiant en math. Mais lui, Gérard, fut foudroyé à la première minute.

Malgré ça, elle accepta un premier rendez-vous, juste avant le Nouvel An.
Les hivers étaient glacials. Première question du galant :
Tas mis tes sous-vêtements thermiques ? Il fait un froid de canard !
Hein ? Thermiques ? sétrangla Mireille.
Je veux dire : tas des pantalons chauds ?

La pauvre rougit, entre agacement et déprime.
Elle nexigeait pas quil lui déroule le tapis de roses trois œillets étaient déjà la grande classe.
Nempêche, malgré le gel, Gérard apporta cinq œillets enveloppés dans Le Monde. Quil sortit fièrement de sa veste puis rangea à nouveau tout le monde faisait ça. Cétait le bon ton.

Comme dans les films : pantalon jaune, triple chapeau bas !

Ce film-là nétait pas encore sorti. Mais cétait pareil : pantalon chaud, triple la loose !
À lépoque, on discutait de choses élevées : villes nouvelles, barrage de Serre-Ponçon, querelles entre littéraires et scientifiques. Et là pantalons chauds, Seigneur, quelle prose !

En plus, il portait une casquette, quand tous arboraient leur plus belle chapka. Et la sienne était trop petite.

Plus tard, Mireille comprit que Gérard ne se tracassait jamais pour sa tenue. Zéro souci, limite serpillière.

Mais à lépoque, en casquette, Gérard paraissait un brûleur de café, le couvercle planté dune minuscule poignée au milieu

Mireille regretta le rendez-vous, pivota sur une excuse, et fila. Ils ne se revirent pas.

Quatre ans plus tard oui, quatre ans ! le galant refit surface, croisé au hasard dans la rue. Et tout ce temps, il navait pas cessé de laimer.

Et elle ? À vingt-cinq ans, pas encore mariée, alors que dhabitude on senquillait dès la majorité.
Comment ça beauté sans alliance ? Rien navait collé, voilà tout.
Les prétendants ? Peu fiables, volages, nerveusement perchés, et ne pensaient quà ce qui, à lépoque, ne se faisait pas.
Avec le recul, la question du pantalon chaud paraissait moins honteuse, et même plutôt attendrissante !

Au moment de leur deuxième rencontre, le maître de conférences possédait maintenant une superbe toque en loutre alors que la moitié du quartier portait du lapin.

Non, Mireille na jamais été vénale, pas du tout ! Elle la juste perçu autrement. Ce qui lavait gênée plus jeune, nexistait plus.
Ils se mirent à se voir. Et bientôt, elle devint Mme Arnaud, soutien de choc du matheux ; elle tomba amoureuse de lesprit vif de Gérard.

Aujourdhui encore, le professeur, devant sa classe presque vide, pensa à sa femme et se dit : Quel bonheur de lavoir !
Il fallait démarrer la leçon, mais pas de quorum. Gérard attendit, de guerre lasse : sur quinze étudiants, trois présents.

Bah, cest pas si grave combien de fois fallait-il répéter ? Ils ont payé, ils peuvent digérer !
Mais fallait se lancer : Gérard commença à enseigner.

Trente minutes plus tard, entra un étudiant venu des pays voisins.
Pourquoi tout ce retard ? demanda le prof.
Jétais aux toilettes Jai eu la gastro ! répondit le jeunot sans honte.
Un demi-heure ? questionna Gérard.
Bah, cétait la grosse galère ! rétorqua lélève sans sourciller.

Rires étouffés dans la salle
Quest-ce quon pouvait faire, là ? Le toupet face aux profs battait des records. Jamais vu ça. Lécole ? Nen parlons pas

Gérard passa outre. Jeter de la confiture aux cochons, ça ne lamusait plus. Il avait déjà pris sa décision.
Ses choix, il ne les prenait jamais à la légère. Comme tout le reste, dailleurs.

Ça se confirma quand, au contrôle, le même jeune neut aucune réponse même la note minimale était hors datteinte. Mais son nom figurait sur la fameuse liste des diplômés doffice

Le gars fixait le prof dun regard insolent : Alors, mon vieux, on ta ordonné, cest le rectorat qui commande Tu vas bien plier, non ?
Tes au courant de combien ma famille a lâché au rectorat ? On verra ta tête quand on va te taper sur les doigts !

Pourquoi vous ne savez rien ? interrogea Gérard.
Jétais malade, jai pas pu bosser.
Quoi, malade ?
Gastro ! Mais bon, vous savez ce que cest !

Le beau barbu se balançait, décontracté.
Ah oui, vous êtes le VIP de la classe, hein ! Mais à voir, cest pas facile à deviner ! lança Gérard, en mettant un grand vide dans la carte dexamen Vous repasserez !
Létudiant, soufflé, prit la porte en silence

Puis Gérard envoya un mail incendiaire au directeur : Vous tenez à vos notes ? Faites-les vous-même !
Et rédigea sa démission, décidé à ne pas revenir ni à faire les deux semaines de préavis. Quils fassent ce quils veulent, lui, cétait fini !

Après tout, il restait le dernier professeur de mathématique supérieure du campus
Mireille, jai déposé ma démission ! Tu accueilles le pensionné chômeur ?
Tout dépend si tu te tiens bien ! rétorqua-t-elle. Ça sera choux farcis ou poisson, mon chéri ?
Vu mon grand courage, fais donc les choux ! choisit habilement Gérard. Et, comme dhabitude, il ajouta : Il fait froid aujourdhui. Si tu vas chez Monoprix, mets tes pantalons chauds !
Moi aussi, je taime fort répondit doucement Mireille.

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Au moins, côté épouse, il a eu de la chance — Lidoucha, j’ai envoyé ma lettre de démission ! — appela Paulin à sa femme. — Tu accueilleras un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. Le Professeur Olivier-Paul Chéron, docteur ès sciences, enseignant dans une des meilleures universités parisiennes, reçut un mail lui ordonnant de donner la meilleure note à cinq étudiants lors de l’examen de mathématiques avancées. Voilà le paradoxe : les mathématiques avancées exigent la meilleure note… Le professeur, âgé et élevé dans le meilleur esprit républicain, pensait qu’il fallait vivre debout… et mieux valait mourir debout que vivre à genoux. Comment comprendre ça, bon sang ? Ils n’atteignaient même pas la moyenne ! Et leur assiduité fluctuait autour de vingt-cinq pour cent. Sa conscience d’ancien scout et militant le travaillait. Mais il y avait encore le doyen, qui ne suggérait même pas une version alternative, mais donnait directement l’ordre d’obéir. Bref, mets cinq ! Voire cinq avec félicitations ! Et tu trouveras le bonheur… Le professeur était vieillissant et sa santé fragile : diabète, hypertension, surpoids, et la liste n’est pas exhaustive… Mais qui (pardonnez l’expression) s’émeut du malheur d’autrui ? Les étudiants n’aimaient pas leur professeur. Non, pire : ils le détestaient ! Quand sa femme Lidoucha, curieuse de lire les avis sur son cher mari, découvrit la page de critiques, elle faillit avoir une crise cardiaque. Pas de joie, non… plutôt d’horreur. Des propos désormais censurés partout, sur toutes les lettres de l’alphabet ! Et tout ça parce qu’il exigeait, et évaluait strictement selon les compétences. Or, selon la plupart des « jeunes loups », il ne devait pas agir ainsi : après tout, ils payaient leurs études ! Tu payes, tu réussis ! Mais là, non seulement il fallait payer, il fallait aussi connaître quelque chose ! Ce n’était pas prévu… Sérieusement, tonton, tu es tombé sur la tête ? On ne pouvait qu’imaginer combien ces personnes lâchaient au directoire pour recevoir de telles directives. Mais il ne fallait pas croire que le directoire voulait exploiter Paulin à l’œil… La somme reçue devait être assez généreuse pour mériter le partage. Ils ont essayé. Mais notre professeur, brillant et pince-sans-rire, amateur de plaisanteries, a compris tout de suite, en voyant l’enveloppe dans la main du doyen. Sur l’instant, il sortit deux vers de son chapeau : « Qui vous paie en liquide, finit souvent tragique ! » Et il refusa l’enveloppe, affirmant ainsi sa position : niet pour vous tous, pas de cinq ! À vous les balais ! Le doyen repartit penaud, remuant son enveloppe. Olivier-Paul resta sans argent, mais avec le sentiment d’immense satisfaction morale, cher à ceux élevés dans les valeurs républicaines. Notre professeur était un vrai colosse français : solide, jovial et fiable. À l’inverse du fameux « bonhomme de pain d’épice », dévoré à la fin par un renard rusé… Mais à courir la forêt en chantant des refrains idiots, on attire les ennuis ! La morale : reste chez toi, pourquoi ne pas vivre heureux et tranquille ? Pourquoi toujours vouloir jouer le Petit Chaperon Rouge ? L’âme française cherche-t-elle toujours les aventures ? Paulin était prudent, il ne cherchait jamais les ennuis. Mais ils finissaient toujours par le trouver ! Cela faisait des années qu’il enseignait dans cette université : sa charge était désormais minimale. Mais même ce minimum posait problème. Les jeunes secrétaires de la faculté répétaient chaque jour les exigences du directoire, toujours plus élevées. Les exigences grimpaient, pas la paye ! Les enseignants mériteraient une prime pour pénibilité. Quant à la mathématique supérieure, ni les secrétaires ni la plupart des cadres ne la comprenaient. Enfin, pour diriger il suffisait de savoir faire mouliner des papiers ! Lui devait tout savoir… et remplir des tonnes de rapports. Où est votre rapport annuel ? On se bouge, professeur grincheux ! La secrétaire le regardait de haut en bas : que pourrait-on attendre de ce dinosaure ? Il ignore même le sens du mot « cringe » ! Jamais il ne dit « trop stylé ! » Et ce pantalon… ringard ! Il n’a pas les moyens ? Il y a des jeans partout maintenant ! Bref, le boulot rapportait du fric mais pas de joie : la joie, c’était sa famille — épouse adorée, deux fils et cinq petits-enfants. Sa femme, c’était une autre histoire. La jolie Lida n’aimait guère au départ le jeune étudiant matheux, mais lui tomba amoureux au premier regard. Et pourtant, Lida accepta un rendez-vous avec lui. C’était juste avant le Nouvel An. L’hiver était glacial. Le chevalier s’inquiéta : — Tu as mis des sous-vêtements chauds ? Il fait un froid de canard ! — Comment ça, des sous-vêtements chauds ? — Lida, interloquée. — Je veux dire : tu as mis un pantalon chaud ? La jeune fille rougit, entre déception et colère. Non, elle ne demandait pas de pétales de roses sur son chemin : alors, trois œillets étaient considérés comme chic. Malgré le gel, Olivier apporta cinq œillets, soigneusement emballés dans du journal. Il les offrit puis les rangea aussitôt : c’était l’usage. Point pour lui ! Comme disait la comédie préférée : pantalon jaune, trois fois « ouah !» Le film n’était pas encore sorti. Mais ici, les pantalons chauds, c’était trois fois « bouh ! » À l’époque, on parlait du grandiose : villes satellites, « barrage de Bratsk » d’Evtouchenko, le débat entre physiciens et poètes. Et là : pantalon chaud… quelle platitude ! Quant au jeune homme, il portait une casquette trop petite, alors qu’on ne jurait que par les chapkas en hiver. Lida apprendra plus tard qu’il se foutait de ses fringues. Pas du tout une priorité pour lui. Mais à l’époque, le corpulent Olivier dans cette casquette ressemblait à une cafetière coiffée d’un petit bouton… Lida se sentit soudain triste et embarrassée d’être là. Elle s’éclipsa, prétextant un rendez-vous, et ne le revit plus. Le prétendant reparut quatre ans plus tard, croisé par hasard dans la rue. Quatre ans ! Mais il n’avait jamais cessé d’aimer Lida. Et Lida ? À vingt-cinq ans, elle était encore célibataire, ce qui était rare à l’époque. Comment ? Une telle beauté sans mariage ? Personne d’assez fiable ou sérieux parmi ses prétendants. Et le souvenir des pantalons chauds n’était plus si honteux. Quand ils se revirent, Olivier était devenu docteur en maths. Il portait désormais une belle chapka en loutre, alors que la plupart n’avaient que de la lapin. Non, Lida n’était pas vénale — loin de là ! Mais elle voyait ce garçon sous un nouveau jour. La première fois, son irritation l’avait aveuglée. Ils se mirent à se fréquenter. Rapidement, Lida devint Mme Chéron, pilier du mathématicien, tombée amoureuse de son esprit piquant. Voilà, à présent, le professeur fixait la salle, pensant à sa femme : quelle chance de l’avoir ! Il fallait commencer la leçon, mais il n’y avait pas assez d’étudiants. Seulement trois présents sur quinze. Bah ! Quand c’est payé, faut consommer, non ? Il lança le cours. Une demi-heure plus tard, un étudiant venu du « proche étranger » entra tranquillement. — Pourquoi êtes-vous en retard ? — demanda le professeur. — J’étais aux toilettes, mal au ventre ! — répondit le beau gosse avec aplomb. — Une demi-heure ? — Ben, la diarrhée, quoi ! Toute la salle pouffa… Que faire avec cette insolence envers les profs ? Du jamais vu ! Et les écoles alors ? La leçon continua : le professeur n’allait pas jeter ses perles aux… connaisseurs. Mais il savait déjà quoi faire. Il prit toutes ses décisions de façon réfléchie et responsable. Comme il faisait pour tout. Il fut conforté dans son choix quand à l’oral, le même étudiant fut incapable de répondre à la moindre question. Même pas la moyenne. Et son nom figurait parmi ceux devant obtenir un cinq… Il se contenta de fixer le professeur d’un regard insistant : tu vas bien devoir te plier à l’ordre du doyen ! Tu sais ce que je lui ai refilé, moi ? On va voir comment tu t’en sortiras quand il te tombera dessus, suicidaire ! — Pourquoi ne savez-vous rien ? — demanda le professeur. — J’étais malade, j’ai pas pu bosser ! — Malade de quoi ? — Mal au ventre ! Vous voyez quoi ! Le bel étudiant se balançait sur sa chaise… — Ah, oui ! Comment ai-je pu oublier que vous êtes notre champion du piston ! Ça ne se voit pas… — dit tranquillement le professeur en tendant un carnet, à signer pour la prochaine session. — Vous repasserez ! Et le jeune, abasourdi, sortit sans mot dire… Plus tard, Paulin envoya un mail au doyen — sa réponse du berger à la bergère : Si vous voulez des cinq, mettez-les vous-même ! Puis il rédigea sa lettre de démission, décidant qu’il ne viendrait plus et ne ferait même pas son préavis obligatoire. Qu’ils abîment son dossier — son travail finissait là, net ! Qu’ils se débrouillent maintenant : Chéron était le seul professeur de maths avancées de la fac… — Lidoucha, j’ai envoyé ma lettre de démission ! — appela Paulin à sa femme. — Tu accueilleras un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. — Pour le déjeuner, choux farcis ou poisson ? — Comme je suis un champion, fais-moi des choux ! — répondit en plaisantant le professeur. Et il ajouta sur le ton de l’habitude : — Il fait froid aujourd’hui. Si tu vas au marché, mets un pantalon chaud ! — Moi aussi, je t’aime très fort ! — murmura Lidoucha.
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