Au fil du remords : Quand la figure maternelle impose ses choix et compromet le destin d’une famille, entre révélations, secrets et luttes pour l’émancipation

Au bout du fil de la conscience

Comment… comment tu le sais ? la voix de la grand-mère tremblait de peur.
Il y a toujours des âmes charitables dans ce monde, coupa Véra. Bref, écoute, je ne te laisserai pas gâcher la vie de mon fils.

La grand-mère, Suzanne Moreau, dominait leur famille depuis toujours Stanislas lavait compris dès son enfance.

Ne pas lui obéir entraînait des scènes mémorables et des punitions, comme être privé dargent de poche ou de sorties.

Personne à la maison nosait sopposer à elle.

Avant sa retraite, Suzanne dirigeait dune main de fer un atelier de couture dans une manufacture réputée, gardant chez elle la même poigne.

Stanislas soupçonnait même que le grand-père, mort avant sa naissance, était sous sa coupe. Que dire, alors, de ses deux filles.

Laînée, Véra, fut mariée par Suzanne à un ingénieur prometteur, Laurent, sans trop se soucier des sentiments de sa fille.

Véra avait tout juste eu le temps de donner naissance à Stanislas, puis vécut encore trois ans avec Laurent, jusquà ce quun jour, son gendre ose sopposer à sa belle-mère.

Le détail restait flou pour Stanislas, mais dans les deux semaines qui suivirent cette rébellion, le couple divorça et Laurent fut licencié sans ménagement.

Suzanne Moreau avait des relations solides.

Depuis, Stanislas na jamais revu son père.

Pour sa cadette, Gabrielle, elle permit un mariage damour avec Vincent, responsable des achats.

Leur fille, Amandine, naquit quand Stanislas avait deux ans. Les époux vivaient heureux dans leur propre appartement, ne contredisaient jamais la grand-mère, et elle appréciait ce foyer. Mais Vincent décéda juste avant le dixième anniversaire dAmandine.

Gabrielle resta dans lappartement avec sa fille sous le regard bienveillant de Suzanne, qui les aidait régulièrement.

Stanislas avait remarqué depuis longtemps que sa grand-mère était moins sévère avec Gabrielle, parfois même douce.

Mais il ne se préoccupait pas de ça il avait ses propres défis. Suzanne avait décidé de faire de lui « un homme respectable » et y veillait de près.

Tu deviendras un grand hockeyeur ! proclamait-elle parfois, et Stanislas fut inscrit au club correspondant.

Après deux mois, lentraîneur supplia presque en larmes quon le retire : « Ce nest pas fait pour lui, il est trop fragile, il y perdra la santé ».

Stanislas fit six mois de natation, jusquà ce quon découvre une allergie à un produit dentretien de la piscine.

Sensuivirent des ateliers de modélisme, de nature, et dautres tentatives

Mamie, jaime dessiner ! se rebella un jour Stanislas. Pourquoi tu menvoies partout sauf là où je veux aller ?

La mère fut scandalisée par cette insolence ; Suzanne fronça les sourcils et lui infligea une tape derrière la tête.

On ne parle pas comme ça aux aînés ! Plus dargent de poche pendant une semaine !

En plus, la famille décréta la grève contre Stanislas, alors âgé de 13 ans. Il comprit vite la leçon et se plia à lidée de passer le concours dune grande école technique pour devenir ingénieur une profession respectable.

Par miracle, ou grâce aux contacts de Suzanne, Stanislas entra à lInstitut et ne sen sortait pas trop mal. Mais il avait en horreur la physique, les maths et la mécanique.

En secret, il apprenait le design sur Internet, sur des cours gratuits évidemment, car il navait pas dargent.

Il rêvait de tout quitter pour suivre des études dartiste de jeux vidéo, puis de bien gagner sa vie… Mais cétait sans compter sur sa grand-mère.

Suzanne surveillait assidûment ses absences, rencontrait personnellement les professeurs.

À 65 ans, elle était forte, souffrait dessoufflement mais restait énergique et alerte.

Travaille bien ! lui répétait-elle. Jai déjà parlé à Monsieur Dupuis il te prendra dans son usine, il taidera pour ta carrière.

Mais Stanislas ne voulait pas travailler en usine ! Il navait juste pas la force de sopposer franchement. Et pourtant, en troisième année, il craqua.

Lanniversaire dun camarade fut fêté un peu trop vivement et Stanislas but plus que de raison. Il aurait déjà pu être blâmé pour ça, mais en plus, il ajouta le pire.

Jarrête lInstitut ! lâcha-t-il, encore un peu ivre. Ça ne mintéresse pas ! Je veux dessiner, inventer… Vous ne pouvez pas comprendre !

Son insolence passa mal, mais il navait plus de retour possible. Grand-mère et mère le regardaient incrédules puis la première lui décocha une gifle et partit, la seconde le borda en se lamentant sur ses propos.

Au matin, sans prendre en compte la gueule de bois de Stanislas, sa mère lui ordonna fermement daller sexcuser auprès de sa grand-mère peut-être quainsi tout sarrangerait.

Mais quoi sarranger, maman ? répliqua Stanislas, la tête douloureuse. Ten as pas marre de te courber devant elle ? De tout faire comme elle veut ? Ça suffit, non ?

Le visage de sa mère se ferma.

Dabord, cest ta grand-mère, coupa-t-elle sèchement, puis plus douce : Sans elle, on ne sen sortirait pas… Demande-lui pardon, elle taime, elle te pardonnera.

Elle quitta la chambre.

Mais Stanislas ne se maîtrisait plus. Il cria derrière elle : « Je nirai plus à ton Institut ! », jeta quelques affaires dans son sac et quitta la maison.

Il vécut une semaine chez un ami avant que sa mère ne lappelle.

Mamie est à lhôpital, infarctus. Viens vite.

À ce moment-là, Stanislas savait quil était allé trop loin, mais ne voulait pas renoncer à ses idées.

Il espérait que ses proches céderaient, et alors il reviendrait, magnanime.

Mais voilà. Il tenait à sa grand-mère, et souhaitait tout sauf sa mort.

Il accourut à lhôpital, reçut une petite leçon de morale dune mère et dune tante angoissées, promit de ne plus recommencer…

Deux semaines plus tard, Suzanne fut ramenée à la maison. Elle semblait presque en forme, juste un peu pâle.

La bouche serrée, elle écouta les excuses de Stanislas, puis déclara :

Tu mas déçue, Stanislas. Jai songé à te déshériter, offrir lappartement que ma laissé ma tante à Amandine…

Stanislas se braqua il comptait beaucoup sur ce logement.

Bon, poursuivit Suzanne, je vois que tu reprends tes études à lInstitut. Cest bien ! Mais ce nest pas suffisant…

Stanislas et sa mère simmobilisèrent, inquiets.

Tu épouseras Amandine et vivrez là-bas ensemble. Vous feriez un couple superbe, conclut-elle.

Mamie, tu plaisantes ? Stanislas était sidéré. Je ne peux pas lépouser, cest ma cousine ! Il regarda sa mère, qui baissa les yeux.

Véra, explique-lui, jen ai assez, dit la grand-mère, et, pesante, rejoignit sa chambre.

Cest là que Stanislas découvrit la vérité sur sa famille.

Il apprit que, des années auparavant, Suzanne et son mari avaient recueilli Gabrielle alors âgée de dix ans une orpheline, fille de leurs amis disparus.

Ils déménagèrent peu après et nen parlèrent jamais vraiment.

Amandine na donc aucun lien de sang avec toi, conclut sa mère.

Je ne savais pas ! Je lai toujours considérée comme une sœur. On na jamais été très proches, mais je narrive pas à la voir autrement.

Dailleurs, jai déjà quelquun dans mon cœur… enfin presque…

Mon fils, moi non plus, je ne suis pas convaincue par cette idée, soupira la mère. Mais je ne vois pas de solution.

Stanislas non plus. Cette nuit-là, il fut réveillé par des voix venant de la chambre de la grand-mère.

Il craignit dabord un malaise puis comprit quelles se disputaient.

Ce nest pas glorieux découter aux portes, mais…

Maman, tu as toujours préféré Gabrielle, tu lui as tout permis… Mais là, tu dépasses les bornes, reprochait calmement Véra.

Ne dis pas de bêtises ! Je vous ai aimées pareil. Gabrielle a simplement eu moins de chance dans la vie

Ah vraiment ? Le ton de Véra était mordant. Ou est-ce pour faire pardonner tes fautes ?

Tu crois que personne ne sait que tu trompais son père en cachette ? Quentre toi et ce Nicolas, cétait plus quune amitié, et que sa femme vous a surpris ? Que, après ce scandale, ils sont partis au bord de mer pour se retrouver et quils ont eu cet accident ?

Mais… comment tu sais ça ? la voix de Suzanne vibrait de frayeur.

Il y a toujours des âmes charitables, coupa Véra. Bref, je ne te laisserai pas détruire la vie de mon fils.

Si tu insistes avec ce mariage absurde, tu resteras seule.

Stanislas eut tout juste le temps de regagner sa chambre avant que sa mère ne sorte précipitamment. Il en restait pantois…

Le lendemain, alors quil rentrait plus tôt (quelques cours annulés), il surprit une autre discussion la chance pour les confidences ne le quittait plus.

Tu avais promis de maider ! sindignait tante Gabrielle. Tu sais quAmandine ne peut pas avorter ! On entame le deuxième mois où trouver un mari convenable aussi vite ?

Je vais marranger, répondit étonnamment Suzanne, presque suppliante. Ne ten fais pas, ma petite…

Stanislas nécouta pas la suite, sortit discrètement et attendit sa mère dehors. En entendant son récit, le visage de Véra se durcit de plus en plus.

Ça suffit ! conclut-elle, à bout de force.

Le soir même, ils firent leurs bagages, passèrent la nuit à lhôtel, puis louèrent un appartement. Depuis, ils nont plus de contact avec Suzanne Moreau. Peut-être quun jour la grand-mère comprendra, mais il est permis den douter.

Au fil du temps, Stanislas retint une leçon : il est important de suivre sa propre voie et de défendre ses choix, même face à une famille qui impose ses volontés. Car le respect de soi construit le vrai bonheur plus sûrement que nimporte quel héritage.

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