23 octobre 2025
Cher journal,
Aujourdhui jai enfin compris que jai bien fait de divorcer dÉmile.
Il continue à me reprocher davoir « perdu mon temps » comme on sen fout, et je me dis que cest exactement ce qui devait arriver. Si, à un autre moment, Marie aurait explosé en hurlant que cest elle qui a mis fin à ce mariage de conte de fées, la phrase sur « le travail » aurait tout de même changé le ton de la discussion.
« Maman, sil te plaît, je peux venir chez toi ? » la voix tremblante dÉléonore au téléphone nannonçait rien de bon.
Évidemment, Marie, bouleversée mais compréhensive, a accepté que ma petite sœur vienne. Elle a même ajouté quÉléonore navait pas à demander la permission, puisque cétait aussi « sa maison ».
« Je pensais que tu ty opposerais, on vit maintenant chez papa, donc »
« Peu importe où tu loges, tu resteras toujours ma fille. Stéphane seratil avec toi ? »
« Oui, il est avec moi. Maman, il faut que je te raconte Ce nest pas un simple appel, la situation est grave. »
« Respire, ma fille, tout le monde est vivant ? »
« Oui. »
« Alors ce nest pas aussi dramatique que ça en a lair. Viens me dire ce qui sest passé. »
Dans ma tête, Marie imaginait le pire : une maladie, un accident, ou une dispute avec le père qui aurait poussé ma sœur à retourner à la maison de campagne. Stéphane nétait pourtant pas le type le plus doux, mais il était aimé par les deux. Quelque chose dextraordinaire devait donc être arrivé.
« Maman, je ne sais pas comment cest arrivé, on utilisait la contraception, mais » balbutia Éléonore.
Stéphane, à côté, caressait son épaule, jetant un regard de chiot malmené vers la future bellemaman.
« Ah, ces enfants ! » soupira Marie intérieurement. Elle se retint de rouler des yeux et répéta ce qui figure sur chaque boîte de préservatifs : même avec une probabilité dun sur mille, on peut « tomber enceinte ».
« Éléonore, ce nest pas un problème pour le moment. Tu es à quelle semaine ? »
« Dix semaines. Comment naije rien remarqué ? Jai dû confondre le retard du cycle avec la rougeole. »
« Ça aurait pu être la rougeole, le stress des examens, ou même sans raison. Quand on utilise de bons préservatifs, ce nest quen dernier recours quon blâme la « chute ». »
« On ne voulait pas de cet enfant, on te lavoue ! » protestèrent Stéphane et Éléonore en même temps.
Marie, exaspérée, intervenait : « Nous navons même pas 20 ans, pas de diplôme, pas de boulot stable. Dans sept ou dix ans, quand on aura étudié et trouvé un travail, on pourra envisager des enfants. Pour linstant, on lutte juste pour payer le loyer, éviter les cafards, et on na aucune condition pour élever un bébé. »
« Tu navais donc jamais envisagé de garder le bébé ? » reprit Marie. « Tu sais que tu as des contreindications à la grossesse en ce moment. Même avec une vaccination, cest trop tard, les risques sont terribles. »
« Je navais pas lintention de le garder, maman. Le problème, cest que papa a perdu la tête quand il a appris. Il sest mis à crier, à parler de Dieu, à dire que les avortements sont un péché, comme si les médecins du MoyenÂge navaient jamais pu aider. »
« Avant la légalisation, les jeunes filles comme vous cherchaient des remèdes douteux chez les charlatans, perdant santé et futures possibilités de maternité, voire finissant aux morgues. » lança Marie avec une pointe dironie. « Je comprends son traumatisme, mais il navait aucun droit de vous traiter ainsi. »
« Pourquoi ce sujet estil si douloureux, maman ? » demanda Éléonore.
« Je je vais sortir, » proposa Stéphane, tentant de garder la politesse.
« Reste, cest une vieille histoire, pas un secret. Quand il a perdu son emploi, il sest enfermé chez nous. Jai supporté cela pendant un an et demi avant de demander le divorce. Ça fait déjà douze ans, pas cinq. »
« Je me souviens, » acquiesça Éléonore. « Mais où est la grossesse dans tout ça ? »
« Quand jai déposé le dossier de divorce, je ne savais pas que jétais enceinte. Je lai découvert plus tard. Comment pourraisje accueillir un bébé dans cette maison, avec mon père malade, ma sœur adolescente et un nourrisson ? Jai donc cherché à men débarrasser. »
« Dès quil la su, il a failli me frapper, en criant que sil lavait su, il aurait tout arrangé. Mais il na jamais tenu ses promesses. »
« Jai jeté le test de grossesse à la poubelle de la salle de bain, pensant quil ne le verrait jamais. Il la trouvé, est venu me féliciter, puis sest mis en colère, nous a expulsés. »
« Voilà, cest comme ça. Vous pouvez rester ici tant que vous avez besoin dun toit, même si cest étroit. Luniversité est loin, il ny a pas dalternative. Si vous voulez partir, partez, sinon on vous poussera. Quant à Olivier, je lui donnerai une leçon quand je le rencontrerai, ne vous inquiétez pas. »
Le lendemain, Olivier sest présenté chez Marie, voulant quelle se range de son côté. Il a sorti des arguments religieux absurdes, puis a scandé :
« Tu aimes bien mes efforts pour tout foutre en lair, jai bien fait de divorcer avec toi ! »
Et dans une autre vie, elle aurait hurlé que cest elle qui a quitté ce mari de rêve, mais le mot « efforts » avait changé le sens.
« Alors tu me confesses que la contraception a échoué ? »
« Oui, cest ça ! » sest vexé Olivier, se lamentant que le « plan familial » les laisserait sans petitenfant.
Éléonore, soutenue en silence par Marie et Stéphane, a fini par avorter. Elles ont poursuivi leurs études, vivant chez Marie malgré les difficultés de transport. Au quatrième semestre, ils ont trouvé un petit boulot compatible avec les cours, ont quitté le logement familial et ont emménagé dans un petit appartement. Après la fin des études, ils se sont mariés discrètement, sans inviter le père dÉléonore à la cérémonie.
Aujourdhui, je réalise que les erreurs du passé ne peuvent pas toujours être réparées, mais que la résilience et le soutien mutuel permettent de se relever. Cette expérience ma appris que lamour ne suffit pas à tout, que la responsabilité et la communication sont essentielles, et que jamais il ne faut laisser la peur ou la religion dicter le destin dautrui.
Fin du jour, mais leçon gravée: on ne peut pas changer ce qui est arrivé, mais on peut toujours choisir comment avancer.