Que l’ombre d’un chat ne traverse pas le seuil – ou libérez l’appartement !

Pour que lombre dun chat ne reste pas ou bien libérez lappartement, criait la propriétaire.

La chambre quAnne-Sophie venait de louer nétait pas très grande, mais elle baignait dans la lumière. Le mobilier datait un peu, mais il avait du caractère. La propriétaire, Madame Yvette Dubois, lavait avertie dès le premier jour :

Je vous le dis tout de suite : je suis une femme stricte. Jexige de lordre, de la propreté. Le calme avant tout. Si quelque chose ne va pas, dites-le-moi d’entrée, naccumulez pas les rancœurs.

Anne-Sophie avait hoché la tête. Tout ce quelle voulait, cétait dormir tranquille, sans disputes de voisinage ni beuveries sous les fenêtres. Après la coloc sur le périph de Marseille, où elle navait pas eu une minute de paix, cet appartement parisien près de la Butte Montmartre lui semblait un petit paradis.

Peu à peu, elles avaient pris leurs marques. Yvette nétait pas méchante, juste réservée. Silencieuse. Dans ses regards, Anne-Sophie sentait une vieille colère tournée contre la terre entière. Contre lhumanité, contre la vie, peut-être.

Anne-Sophie faisait tout pour ne pas gêner. Elle cuisinait à laube, pendant que Yvette dormait encore. Marchait sur la pointe des pieds. Oubliait la télé, vivait en mode souris.

Et puis, un jour, Choupette est apparue.

La chatte sest invitée toute seule. Gris souris, toute maigre, avec des yeux verts malicieux. Elle attendait devant le hall, miaulait dun air à dire : « Sil te plaît, embarque-moi. » Anne-Sophie, évidemment, na pas résisté.

Elle l’a montée dans son sac, la nourrie, abreuvée, et lui a préparé un nid avec une vieille serviette dans une caisse en carton. Choupette sest roulée en boule, a ronronné comme une centrale à vapeur, et Anne-Sophie sest sentie fondre pour la première fois depuis des mois.

Ah, petite minette, ma douceur.

Cacher la chatte semblait dun enfantillage. Yvette ne mettait quasiment jamais un pied dans sa chambre. Choupette se révéla exemplaire : pas un coup de griffe, pas de poursuite nocturne, juste du ronron et des siestes sur le rebord de la fenêtre.

Mais un soir, tout bascule :

Anne-Sophie Gérard !

Le ton glacial de la propriétaire la fit sursauter. Elle sort dans le couloir. Et là, Yvette, visage déformé par la furie, agite sous son nez une boule de poils gris.

Cest quoi ça ?! Vous hébergez qui, là ?
Je euh
Un chat ?!
On aurait dit quun serpent venait de mordre la vieille dame. Visage écarlate, mains tremblantes.

Je SUPPORTe pas ces bêtes-là ! Plein de poils, de saleté, leur odeur
Mais elle est propre
Je veux pas voir même lOmbre dun chat ici, sinon cest la sortie. Cest clair ?

Yvette a claqué sa porte. Anne-Sophie sest effondrée sur le lit. Les mains en miettes. Choupette est venue senrouler autour de ses chevilles, les yeux pleins de détresse.

Quest-ce quon va faire, ma belle ? Où allons-nous finir ?

Les larmes ont jailli sans prévenir. Recommencer à zéro ? Encore chercher, encore trier ses affaires ?

Mais partir, elle en avait tout simplement épuisé la force.

Alors Anne-Sophie a juré : tant quon ne la jetait pas par la fenêtre, elle resterait. Le chat ? On trouverait une planque encore meilleure.

Dès lors, la vie est devenue un film despionnage, mais version low-cost. Fatiguant, absurde, mais bon, on fait avec.

Choupette filait dans le placard dès que Yvette tapait dans le couloir. On la nourrissait à laube ou la nuit, quand la proprio partait acheter sa baguette. La litière planquée derrière la vieille valise, tout au fond.

La chatte avait lair de comprendre : pas un miaou, pas un bruit. Sur le rebord de la fenêtre, elle observait Paris dun air de sage mélancolique. Parfois Anne-Sophie se disait que même la respiration de Choupette se faisait plus discrète, pour ne pas trahir leur cachette.

Tes une championne, murmurait-elle, câlinant la boule chaude sous ses doigts. Tiens bon, ça ira.

Mais non, rien ne sarrangeait.

Yvette traversait lappartement comme si elle sortait dun western. Reniflait, fouillait, inspectait les coins à la recherche du crime (poilu). Un soir, elle sétait même postée devant la porte et avait écouté longuement.

Le cœur dAnne-Sophie faisait un feu dartifice dans sa poitrine. Pourvu quelle nait rien entendu

Après une minute de suspense (interminable), Yvette sétait éloignée. Mais latmosphère devenait irrespirable.

Le lendemain au dîner, Yvette garda les yeux fixés dans sa soupe. Dun air soudain accusateur, elle lâcha :

Vous me prenez pour une andouille ?
Anne-Sophie faillit avaler son thé de travers.
Je ne suis pas dupe. Vous avez planqué la bête. Vous croyez que je sens rien ?
Mais
INUTILE ! finit-elle par sexclamer en laissant tomber sa cuillère. Je vous préviens : pas un poil, pas un bruit ! Et quand mon petit-fils viendra : je ne veux pas une trace de votre Choupette !

Petit-fils ?

Le lendemain, Yvette en dit plus. Toujours avec cette façon de parler comme si chaque mot coûtait 10 euros, mais Anne-Sophie perçut dans sa voix une inquiétude nouvelle.

Bastien arrive pour les vacances. Douze ans. Ses parents sont tout le temps débordés, alors ils lexpédient chez moi. Il arrive vendredi.
Ce sera sympa pour vous ! tenta dencourager Anne-Sophie. Vous devez avoir hâte ?

Yvette fit la moue.
Hâte Il est devenu tout bizarre, maintenant. Scotché à son portable. On se parle à peine. Il débarque, pionce une semaine et repart. Ça recommence tous les ans.

Un pincement, bien plus que de lagacement, dans sa voix.

Mais cest votre petit-fils ! Il vous adore !
«Adoooore» ricana Yvette. Tout ce qui lui importe, cest le wifi.

Elle soupira, puis, plus bas :
Et je rappelle : pas de chat visible.

Anne-Sophie réfléchissait déjà à lexil de sa protégée pour une semaine.

Vendredi arriva trop tôt.

Bastien débarqua au crépuscule. Grand dadais, ado en phase mutique, casque vissé sur les oreilles, air de condamné. Il dit bonjour à peine, fila dans sa chambre et sy enferma.

Yvette sagitait, bichonnait la table, appelait son chéri au repas. Il émergea à contrecœur, se laissa tomber devant son assiette, scotché à son écran.

Bastien, prends au moins une bouchée
Pas faim.
Jai fait des steaks hachés juste pour toi
Je viens de dire : pas faim !
Anne-Sophie entendait tout depuis sa chambre, les cloisons étant de la pure déco. Son cœur se serrait pour Yvette, qui sépuisait à tends voir lamour la regarder à travers un écran.

Choupette continuait à contempler les lampadaires depuis le bord de la fenêtre, dun air digne dun poème de Prévert.
Patience, minette. Encore un peu.

Mais le lendemain, un grain de sable enraye leur plan de guerre.

Anne-Sophie file aux toilettes, pour une minuscule minute. La porte de sa chambre juste entrouvertepas de verrou, bien sûr.

Choupette, flairant la brèche (ou prise d’une soudaine envie de stretching), se glisse dans le couloir.

En revenant, Anne-Sophie constate labsence de son chat. Panique. Pression artérielle à 200.

Choupette ! Ma Choupette !

Elle se précipite dans le salon et s’arrête net.

Au milieu, Bastien est assis par terre. Choupette ronronne dans ses bras, heureuse comme une reine. Le garçon la caresse, sourire jusquaux oreilles.

Euh bonjour, souffle Anne-Sophie.

Bastien la regarde et, pour la première fois depuis son arrivée, il esquisse un sourire radieux :
Cest à vous, ce chat ?
Oui pardon, Bastien, elle sest échappée
Je peux continuer à la caresser ? Elle est trooooop gentille !

Anne-Sophie ne sait pas si elle doit rire ou pleurer. Parce que, dun côté : Yvette allait probablement faire une crise avant le dessert. Mais de lautre : Bastien, lui, rayonne enfin.

Soudain, la porte souvre sur la propriétaire.
Yvette découvre la scène et reste figée.

Anne-Sophie retient son souffle, prête à léruption.

Bastien tu caresses un chat, là ?
Oui, mamie ! Écoute comment elle ronronne ! Dis, je peux lui donner des croquettes ?
Un silence.
Et puis, à la surprise générale, Yvette hoche la tête.

Oui, vas-y.

Ce jour-là, tout a changé.

Bastien ne quittait plus Choupette. Il la gâtait, jouait, lui dessinait des portraits au crayon aquarelle. Le mobile, oublié sur le canapé. Il a même raconté à sa grand-mère ses aventures de collège et ses projets dadopter un chat «quand il sera grand».

Et Yvette ? Elle écoutait son petit-fils, riait même. Ses yeux, habituellement durs comme du silex, semblaient retrouver une lumière inconnue.

Un soir, Yvette alla voir Anne-Sophie.

Laissez-la, votre Choupette. Quelle reste ici Avec elle, je crois que la maison sest remise à respirer.

Et Anne-Sophie aperçut une larme furtive glisser sur la joue de la vieille dame.

Trois mois plus tard.

Bastien appelait tous les soirs. Non pas papa, ni maman, mais bien sa mamie. Il réclamait des nouvelles de Choupette, priant quon la fasse apparaître sur FaceTime. Yvette, farfouillant avec le téléphone, râlait contre la technologie, tandis que la chatte savançait dun air intrigué vers lécran.

Tu la vois, Bastien ?
Je la vois, mamie ! Coucou Choupette !

Et la chatte, reconnaissant la voix, sapprochait encore, lançant un miaulement dans le micro.

Dis, cest sûr que je viens pendant les vacances de Pâques ?
Cest promis, mon grand. On tattend, Choupette et moi.

Et cest vrai quils attendaient. Yvette avait déjà repéré un jouet pour chat style canne à pêche chez le vétérinaire Bastien allait adorer, cétait sûr.

Et Anne-Sophie, elle, nhabitait plus lappartement à pas de loup. Elle cuisinait des quiches, partageait le thé avec Yvette, racontait ses souvenirs. Son mari, les galères, les fous rires, les creux aussi, après sa disparition.

Vous savez, Yvette, je crois que sans Choupette, je ne men serais pas sortie.

La propriétaire acquiesçait dun air entendu.

Les animaux, ça sent quand on a besoin deux. Ils sincrustent. Sans explications, sans discours.

Peu à peu, ces deux femmes, que rien ne destinait à devenir amies, sont devenues une sorte de duo. Liées par les hasards de la vie et la magie dune chatte grise.

Le printemps revient, Bastien aussi. Sac à dos XXL, des cadeaux pour la reine de la maison : croquettes, collier grelot, coussin moelleux.

Cest moi qui ai tout payé avec mes économies ! jubile-t-il.

Bravo, mon loulou.

La semaine passe entre jeux, balades et caresses. Avant de repartir, Bastien demande :

Dis, mamie, je pourrais venir tout lété chez toi ? Longtemps, cette fois ?

Bien sûr, mon cœur !

Yvette serre son petit-fils dans ses bras, émue. Voilà, le bonheur cest ça. Pas le silence, ni le parquet impeccable. Mais ces bras-là, ces rires, ces bruits de pas dans le couloir.

Et tout ça, grâce à une petite chatte discrète, grise et malicieuse.

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Que l’ombre d’un chat ne traverse pas le seuil – ou libérez l’appartement !
IL SUFFIT D’ÊTRE PATIENT