3 juin, mercredi
— Et quel rapport avec ma maison ?
Tante Clémence, qui venait déjà de sortir du réfrigérateur un pot de cornichons au vinaigre et un morceau de tomme, se retourna.
— Tu comprends, ma chérie ? Ma petite chambre, celle où je dors dhabitude, est en plein chantier ! Et voilà que mon fils, sa femme et leurs trois enfants débarquent à limproviste. Même le canapé est pris. Je me suis dit que je pourrais venir ici pour la nuit, repartir demain, régler lhistoire avec les ouvriers et tout sera rentré dans lordre !
***
Je me suis faite sortir du sommeil par un fracas sec venu du rez-de-chaussée. Jai sursauté, me suis redressée sur mon lit, loreille tendue…
— Quest-ce que — ai-je chuchoté dans lobscurité de ma chambre, tout en haut du vieil escalier.
Plus rien danormal, si ce nest le tic-tac de lhorloge murale, qui dordinaire me rassure, mais là, me semblait particulièrement sinistre
« Sûrement une branche tombée sur la terrasse, » me suis-je dit, « Ou un vieux meuble qui sest écroulé La maison date, après tout. Je vérifierai demain matin. »
Je me suis rallongée pour replonger dans mon rêve, presque rendormie quand un autre bruit se fit entendre en bas. Pas aussi brutal que le précédent, mais bien plus inquiétant. Shht. Shht. On marchait là, juste en dessous. Et ce nétait sûrement pas mon chat.
La peur ma tétanisée. Ce nest pas un rêve. Des voleurs. Dans MA maison. Et encore si seulement cétait ça
Affolée, jai sauté hors du lit. Le parquet était froid sous mes pieds, mais mes mains étaient moites de peur. Mon regard sest posé sur la table de nuit : un vieux luminaire en laiton, massif, avec abat-jour en verre épais. Du costaud. Il faudrait viser juste
Jai attrapé la lampe, avançant presque à quatre pattes vers la porte de ma chambre.
Jai entrouvert la porte dun millimètre. Le palier était sombre, mais la lumière orangée du réverbère filtrant par la lucarne dessinait des ombres inquiétantes. Les pas sétaient arrêtés. Lintrus ou les intrus étaient juste devant la montée descalier, côté cuisine.
En chaussettes, jai descendu les marches, collée au mur. Jai inspiré à fond, repensant au cours dautodéfense que javais lâché après une seule séance. Cétait le moment ou jamais.
Jai bondi, lampe levée, prête à frapper.
— Je tavertis ! — ai-je lancé, visant une silhouette sombre dos à moi, à lentrée de lescalier.
La silhouette na même pas eu le temps de se retourner.
Mais jai raté ma cible.
Et tant mieux !
Parce quau lieu dun cambrioleur, devant moi, se tenait tante Clémence.
Je suis restée figée, bras ballants, puis jai allumé la lumière.
— Tante Clémence ?
Tante Clémence serrait contre elle un vieux sac en toile, les yeux écarquillés en regardant ma tenue ridiculement hétéroclite t-shirt petit chat et pantalon de pyjama tâché.
— Mon Dieu, Océane ! — Clémence a posé la main sur son poignet, comme pour mesurer son pouls — Tu mas fait peur ! Tu as failli massommer
Jai soufflé, comme après mes résultats du bac.
— Tatie, jétais persuadée que cétait des voleurs ! Vous auriez pu me prévenir Je crois que jai vu toute ma vie défiler devant mes yeux en descendant.
Jai ramassé labat-jour tombé sur la marche et lai reposé.
— Tu es passée près de la catastrophe ! Que se serait-il passé si tu avais vraiment tapé — tremblait Clémence.
— Mais comment êtes-vous entrée ?
Tante Clémence se souvint quelle devrait sexpliquer, pas maccuser.
— Je ten prie, ma puce, je voulais pas te réveiller. Je te croyais enfouie sous la couette. Jai fait doucement, je te jure
— Doucement ? — je lui répète, — On entendait le vacarme dans tout le quartier !
— Cest juste le portemanteau qui est tombé dans le couloir. Ensuite jai cherché où poser les sacs
— Les sacs ? — Je jette un œil dans le corridor plein de sacs Monoprix Mais pourquoi débarquer ici à trois heures du matin ?
— Jentre pas vraiment par effraction, — proteste Clémence, — Je venais te rendre visite !
— Visite ? Vous aviez gardé des clés ? — je comprends.
Oups. Soupçon confirmé.
— Euh pas « gardé » à proprement parler
— Quand vous mavez vendu la maison, jai récupéré TOUS les doubles. Vous aviez affirmé les avoir tous donnés.
Clémence glousse, racontant sa mémoire trouée.
— Tu sais, Océane Jai vidé les vestiaires la semaine dernière, et dans une vieille poche, jai retrouvé un trousseau oublié ! Par hasard ! Jen avais même oublié lexistence !
Je me laisse tomber contre le mur, hésitant entre rire et pleurer.
— Daccord, — je finis par dire froidement. — Mais alors pourquoi venir à cette heure ? Et sans prévenir ? Vous savez que je panique toute seule la nuit.
Clémence, tout en traînant en salon, inspecte les portes.
— Quel nid douillet, maintenant ! Bravo, Océane. Enfin, je suis venue parce que chez nous, cest la panique.
— Quest-ce qui vous arrive ?
Clémence se dirige vers la cuisine, ouvre le frigo sans allumer la lumière, baignée par léclat bleuâtre.
— Tu comprends, Stéphane et sa femme ont débarqué à limproviste ! Avec les petits
— Et quel rapport avec ma maison ?
Tante Clémence, déjà armée dun pot de cornichons et dune part de fromage, pivota.
— Bah quoi ? Ma chambre est impraticable ! Et tout le monde chez moi ! Pas de lits libres, cest la crise. Du coup jai pensé venir dormir ici, demain je règle le chantier, et cest bon !
Jaurais vraiment dû lassommer avec le luminaire.
— Tatie Je veux pas être brutale, mais cette maison est à moi maintenant.
Clémence finit de grignoter, reposant le fromage dans le frigo avec un regard interrogatif.
— Tu vas minterdire de passer la nuit ? Dans une maison que je tai vendue au meilleur prix du quartier, sil faut le rappeler ?
Franchement, on croirait quelle me la léguée
— Je vous héberge, tatie, — je cède, épuisée par la panique, et où aller à cette heure ? — Mais cest exceptionnel. Une nuit, demain vous rentrez.
Jai préparé le canapé du salon, tout neuf jamais reçu de vrai invité.
Le matin, Clémence, découvrant tout mon aménagement, fouillait les tiroirs.
— Oh, tu as acheté un blender neuf ? Je tavais pourtant légué le mien, il fonctionnait encore Tu ne respectes pas les objets.
À midi, quand je croyais quelle allait sen aller, elle sinstallait.
— Océane ! Tu es une perle, de ne pas mavoir jetée à la porte. Javais une réflexion
Mais encore ?
— Que penser, tatie ?
— La rénovation, ce nest pas pour tout de suite. Les ouvriers promettent pour mercredi, mais ils décalent encore. Un jour ils disent « à demain », une semaine plus tard « on verra ». Et Stéphane compte rester longtemps, il leur faut un toit !
— Jai mes routines, vous savez — je rétorque.
— Mais je vous dérange comment ? Je dors sur le canapé, je fais attention. Tu ne me verras pas !
— Vous êtes déjà visible ! — je mexclame.
— Jai fait quoi de travers ? — me demande-t-elle, la voix plaintive.
Je narrivais décidemment pas à dire non. Encore moins à une tante. Elle ne demandait quun abri temporaire, et puis, cette maison avait été la sienne longtemps
— Daccord — je murmure, — Mais seulement jusquà mercredi. Et sans visiteurs.
— Mercredi, juré promis !
Mercredi arriva. Les travaux étaient toujours en pause.
Une semaine, puis deux.
À la maison, je métais transformée en gérante dauberge : je pouvais cuisiner dans MA cuisine, mais seulement quand Clémence avait terminé le repas. En prime, je faisais le ménage.
— Océane, tu aurais des serviettes propres ? Les miennes sont sales. Tu veux bien lancer une lessive ?
Jétais épuisée. Je ne voulais laver que mes affaires, profiter seule de mes espaces, goûter un peu de silence dans MA chambre. Je commençais à verrouiller la porte, ce qui déclenchait la tempête chez Clémence.
— Tu as peur de moi ? Je dois comprendre quoi ?
— Jai juste besoin de solitude
— Parce que je tagace ?
Oui, évidemment !
Mais je navouais que « Non ».
Finalement, quand Stéphane et sa tribu repartirent en puisant joyeusement dans le congélateur jai senti quil était temps de dire stop.
— Tante Clémence, jespère que ce soir vous regagnerez votre propre maison ?
— Bien sûr, ma chérie !
Mais ce nétait pas tout
— Je voudrais que vous me laissiez les clés, avant de partir.
— Pourquoi tu veux mes clés ?
— Elles ne sont plus à vous. Cest ma maison, je vis ici. Les clés doivent désormais être à moi.
— Tu veux me virer ? — ses yeux font penser au chat du dessin animé « Le Roi et lOiseau ».
— Avec respect, ici vous êtes invitée. Les invités nont pas les clés.
— Océane, tu sais que jai vécu ici tant dannées Je connais tous les recoins
— Je comprends, mais cest ainsi. Vous me lavez vendue, ce nétait pas un cadeau
— Et alors ? — elle insiste, — Je pourrais venir te voir ! Je ne squatte pas !
— Vous avez vécu ici deux semaines, vidé mon frigo, dormi sur mon canapé, refusé de rendre les clés ! Ce nest plus une visite.
— On pourrait vivre ensemble — tente-t-elle.
— Hors de question !
Vexée, elle fouilla sa poche et balança le trousseau sur la table.
— Tiens, prends-les. Mes pieds ne fouleront plus ces lieux !
— Au revoir, tante Clémence.
Le message était clair. Il était temps de faire ses valises.
— On ne se parlera plus ? Si tu ne veux plus me voir, à quoi bon rester en contact ? — demande-t-elle.
— Comme vous voulez.
Impossible de se quitter en douceur. Tante Clémence me lança mille piques jusquà son départ. Mais une fois la porte fermée derrière elle, jai soufflé sans le moindre remords.

