Chers pensées du samedi soir, alors que la pluie tapait doucement sur les vitres… Je croyais passer un moment doux et tranquille chez moi, savourant mon appartement à Paris, ce trois-pièces que je me suis offert il y a quelques années, où chaque détail mappartient. Mais la famille, cest tout une histoire en France aussi, un ballet de codes et de non-dits, et ce soir-là, ils ont dansé avec fracas dans ma cuisine.
Enfin, Camille, tu comprends, non ? Cest juste pour un mois, six semaines tout au plus. Ta grande appart’ est libre, tu vis toute seule, même ton chat, Gustave, a sa chambre à lui ! Le salon, il ne sert à rien. Où veux-tu quon aille avec Hugo et Gérard ? On ne va pas squatter la gare Montparnasse, tout de même. On est ta famille, pas des inconnus de la rue !
Anne-Sophie, ma cousine germaine, débitait tout ça en dévorant une part de mon tarte Tatin maison, en semant des miettes sur ma nappe blanche sans la moindre gêne. En face, son compagnon Gérard, absorbé par lécran de son smartphone, ponctuait la conversation de hochements de tête presque robotiques. Leur fils Hugo, dix ans, courait dans lentrée en essayant de dompter Gustave, mon persan, qui sefforçait de disparaître dans le papier peint, salement stressé.
Je posais lentement ma tasse de thé sur la soucoupe, tentant de ne pas trahir le soupçon dagacement qui montait. Ce goûter familial, que jespérais sincère et discret, tournait à lopération commando sur mon espace vital.
Anne-Sophie, attends, dis-je, la voix douce mais ferme. On va remettre les choses dans lordre. Vous avez prévu des gros travaux dans votre appartement de Malakoff, super. Mais pourquoi avez-vous décidé que cest chez moi, à République, que vous viendrez vivre le temps du chantier ?
Mais enfin où veux-tu quon aille ? Sétonna-t-elle, les yeux agrandis dun trait de crayon noir. Tu as vu les loyers à Paris ? Un studio dans le quartier, cest mille cinq cent euros par mois ! Et il faut payer les ouvriers, acheter le carrelage jai repéré un magnifique modèle italien, tu nimagines même pas le prix On est ric-rac. Mais chez toi, cest le Club Med ! Du calme, du propre, de lespace. On ne te dérangera pas, promis. Gérard bosse toute la journée, Hugo est à lécole, moi je filErAi surveiller les travaux. Le soir on rentre, on dîne et hop, au lit.
Elle me parlait comme si ma validation nétait quune formalité, le dernier tampon avant de lui remettre les clés.
Je regardais autour de moi : la cuisine lumineuse, les façades blanches que je soigne tous les deux jours, la table en verre impeccable, la sérénité du lieu où seuls Gustave et le ronron du frigo interrompent le silence Je visualisais le chaos après une semaine avec la famille dAnne-Sophie.
Hugo, hyperactif à souhait, élevé selon la devise « tout est permis » ; Gérard, fan de foot et de bières devant la télé, fin gourmet du balcon pour fumer alors que je ne supporte ni la fumée ni les cendriers ; quant à Anne-Sophie, son assurance et ses méthodes de rangement seraient vite appliquées à mes placards, ses conseils culinaires en prime.
Anne-Sophie, je ne peux pas, vraiment. Je te regarde dans les yeux.
Un blanc sinstalla. Gérard releva à peine les yeux, Hugo hurlait dans le couloir, Gustave avait réussi à se terrer sous le canapé.
Quoi, tu ne peux pas ? articula Anne-Sophie, la moue offensée. Tu caches quelquun ? Un homme ? Dis-moi
Non, je vis seule, et jaime ça. Je travaille à domicile, jai besoin de calme et de concentration. Trois personnes de plus, même de la famille, ce nest pas du calme, cest le cirque. Désolée, cest non.
Anne-Sophie reposa son morceau de tarte, son visage empourpré.
Camille, soyons sérieuses, cest pas comme si on te demandait la lune. Cest un mois, deux maxi ! Juste pendant la pose de la chape, la poussière partout On est des sœurs, quasiment ! Tu te souviens comme ma mère taidait, jeune étudiante, tapportait des confitures et des tartes maison ? Et maintenant tu refuses ?
Voilà largument massue : « confitures et tartes ». Je lattendais. Effectivement, tante Marie moffrait des bocaux quelle préparait lété, il y a vingt ans Mais Anne-Sophie omettait qu’en échange, je passais des vacances à désherber chez elle pendant quAnne-Sophie se prélassait prétextant une santé fragile.
Je remercie tante Marie pour tout, je lui dois beaucoup. Mais rendre mon appartement collectivement disponible, ce nest pas comparable à un bocal de confiture. Je peux vous aider à trouver un agent immobilier, même avancer un peu pour le loyer si cest difficile. Mais chez moi, non.
Gérard, tu entends ? Elle veut même quon lui rembourse ! On voulait juste économiser, ça coûte cher un bon chantier, payer un loyer à un inconnu alors que la famille peut aider Tu voudrais donc quon se retrouve dans un taudis ou quon donne tout notre argent juste pour ta tranquillité ?
Enfin, Camille, ajouta Gérard, de sa voix traînante et peu rassurante. On aurait fait attention, Hugo aurait été sage. On achète la bouffe, partage les charges Pourquoi tu refuses ? Tu serais moins seule aussi, avec nous.
Je ne suis pas seule, Gérard, et Hugo vient de traumatiser mon chat, je lai entendu feuler. Alors non, désolée.
Anne-Sophie se leva brusquement, cogna la table avec le genou.
Tu préfères ton chat à ton neveu, cest ça ? Tu es la caricature de la vieille fille et ses chats ! Je me trompais sur toi, Camille On rentre, Gérard ! Hugo, prends ton manteau, on sort, ta tante est trop radine !
Leur départ fut orchestré à grands bruits de sacs, chaussures et cris : Hugo râlait pour un autre morceau de tarte. Moi, je regardais tout cela, le cœur battant, résignée mais déterminée : si je cède maintenant, ce sera lenfer pour des mois, voire plus.
Quand la porte claqua derrière eux, je soufflai. Je partis chercher Gustave sous mon lit, ses yeux ronds comme des pièces de deux euros.
Sors de là, mon vieux, ai-je murmuré. On a tenu le siège, lennemi a reflué.
Mais je me trompais. Lennemi préparait la contre-offensive.
Le lendemain, dimanche, alors que jespérais un matin paisible, le téléphone sonna dès 9h. Affiché : Tante Marie.
Je pris une profonde inspiration et décrochai.
Bonjour Camille, comment vas-tu ce matin ? Pauvre Anne-Sophie na pas dormi de la nuit, elle a failli appeler le SAMU, tu sais…
Bonjour tante Marie. Que sest-il passé ?
Tu as rejeté ta cousine, Camille. Elle avait besoin de toi. Elle ta toujours soutenue, tu aurais pu laccueillir, même temporairement Ils veulent refaire la chambre dHugo, offrir de bonnes conditions à ce petit. Mais toi…
Personne nest à la rue, le chantier na pas encore commencé. Je nai refusé que la cohabitation, pas laide. Mon appartement nest pas un hôtel. Je travaille à domicile, jai besoin despace. A quatre, ce sera invivable, Marie.
Comme tu es devenue délicate ! sindigna-t-elle. Nous, autrefois, étions cinq dans vingt mètres carrés et on vivait heureux ! Mais toi, dans tes trois pièces, tu refuses tout partage, comme ta mère, toujours à part. Dieu demande pourtant le partage
Marie, restons-en là. J’ai proposé mon aide pour trouver une location. Elles veulent tout, gratuitement et confortablement, et je ne peux sacrifier mon bien-être pour leur carrelage italien. Sils tiennent tant à économiser, quils fassent les travaux en plusieurs fois, cest possible.
En plusieurs fois ? Et Hugo qui va respirer la poussière ? Honte à toi ! Tu récolteras ce que tu sèmes, Camille. On tamènera même pas un verre deau le jour où tu seras seule avec ton chat !
Merci pour la leçon. Au revoir, Marie.
Je raccrochai et bloquai le numéro. Les mains tremblaient. Cette culpabilisation autour de la solitude, du fameux « verre deau », cest un ri…le bien français. « Pas mariée, pas denfants ? Ressource commune à exploiter. »
La journée sengloutit dans lanxiété. Je tournais en rond. Je devinais que la tempête nétait pas finie. Et à raison
Une semaine plus tard, vendredi soir, de retour du marché, je vis devant mon immeuble un spectacle surréaliste : un camion et des déménageurs livraient une pile de cartons Anne-Sophie dirigeait tout ça comme un chef dorchestre.
Je restai pétrifiée. Elle comptait me forcer la main ?
Anne-Sophie ? Que fait-tu ?
Elle se retourna, le regard victorieux.
Salut Camille ! On amène juste nos affaires. Le mobilier reste au garde-meuble, mais les cartons de vêtements, vaisselle, jouets dHugo, on les monte chez toi. On monte aussi, bien sûr.
Où ça « chez moi » ? demandai-je, mon cabas lestant ma main.
Ben chez toi, où veux-tu quon aille ? On a confié les clés de lappart’ aux ouvriers ce matin, on est à la rue Ouvre, sil te plaît.
La stratégie dAnne-Sophie était évidente : devant les déménageurs et les voisins, elle espérait mobliger à accepter, sûre que je noserai pas refuser publiquement.
Anne-Sophie, je tai dit non samedi dernier, en français et en clair. Je nautorise pas lentrée. Rechargez tout dans le camion !
Les déménageurs, deux costauds en salopette, me regardaient en haussant les épaules : ils iraient là où on leur disait, du moment que cétait payé.
Camille, sois raisonnable, murmura-t-elle près de moi, parfum écœurant. On n’a vraiment nulle part où dormir. On va pas camper dehors avec un enfant ! Tu noserais pas
Jose. Tu connais ma réponse. Ce risque, cest le tien. Si tu as de largent pour du carrelage italien, tu en as pour une nuit à lhôtel.
Espèce de peste, grommela-t-elle. Une vraie peste.
Je la contournai et approchai du digicode.
Messieurs, lançai-je aux déménageurs, je suis la propriétaire. Personne ne monte et je naccepte rien ici. Si vous forcez lentrée, jappelle les flics. Caméras, gardienne, tout est enregistré. Pas besoin de problèmes à cause dune dispute familiale ?
Le plus âgé cracha sur le trottoir.
Pas de souci, Madame. On décharge comme prévu, cest tout, on nest pas payés pour plus.
Mais vous devez monter les cartons !! protesta Anne-Sophie.
On doit livrer, point. Ladresse indiquée, on a livré. La propriétaire refuse, cest son droit. Signez, cest fini.
Je passai le digicode, fonçai à lascenseur, les mains tremblantes.
Une fois dans mon appartement, tous verrous fermés, je me mis à la fenêtre en jetant un coup dœil discret.
En bas, la scène samplifiait : les déménageurs déposaient les cartons près du banc, prenaient largent quAnne-Sophie leur jetait au visage, puis séclipsaient. Anne-Sophie restait là, Hugo à ses côtés, perdu près des sacs, Gérard absent.
Un instant, la pitié me serra le cœur : leur sang, dehors avec des affaires Mais je me souvenais bien de ses mots : « Club Med », « peste », « on a donné les clés ». Tout était calculé pour me forcer la main : une violence psychologique, rien de moins.
Le téléphone se mit à vibrer sans fin : Anne-Sophie, Gérard, tante Marie, même des numéros inconnus le bouche-à-oreille familial avait décoché la chasse.
Je coupai la sonnerie.
Puis quelquun sonna à l’interphone. Je nouvris pas. Les appels durèrent, puis on frappa fort à ma porte.
Camille ! Ouvre ! Je vais appeler les pompiers ! Tu es malade ? Jexplose cette porte !
Va-t’en, Anne-Sophie, répliquai-je à travers la porte. Jai prévenu la police : tapage et tentative deffraction. Ils arrivent.
Bluff total mais ce fut efficace. Elle sagaça, fit mine de descendre les marches pour surveiller ses cartons ou éviter la police.
Jappelai le 17, puis raccrochai, ne voulant pas que le quartier assiste à ce spectacle.
Une demi-heure après, par la fenêtre, je vis Gérard arriver avec la vieille Laguna break. Ils enfournaient les cartons, Hugo coincé parmi les valises, Anne-Sophie tempêtait Puis la voiture fila.
Lappartement retrouva le silence, mais plus lourd que dhabitude, une atmosphère de post-combat.
Je me versai un verre de Bordeaux, moi qui bois rarement seule. Secouée. Ai-je agi comme une égoïste? Une sorcière qui refuse le canapé à son neveu ?
Le doute rongea mon week-end. La famille mimposa la quarantaine ; dans le groupe WhatsApp, dont je neus pas le temps de sortir, je devins « traîtresse », « Judas », « pourrie par Paris ». Une arrière-cousine de Lyon menvoya une diatribe sur « la famille, notre sanctuaire », et menaça la malédiction de la Sainte Vierge sur ma fertilité (ce qui me laissait indifférente). Je quittai le groupe, coupant net avec eux.
Lundi au bureau, mon amie Élodie remarqua mon trouble. Je lui contai tout.
Camille, tu es une héroïne, dit-elle en touillant son café. Jaurais cédé, et puis jaurais vécu lenfer. Ma belle-sœur a squatté « pour une semaine », elle est restée trois mois, a détruit mon téléviseur, volé des bijoux et me traîne dans la boue depuis. Tu as fait exactement ce quil fallait. Sinon, ils tauraient dévorée.
Ses mots me rassurèrent. Le soir même, confirmation inattendue
Devant mon immeuble, Madame Jean, la concierge du cinquième, la mémoire du quartier, minterpella :
Camille, pourquoi tant de vacarme vendredi dernier avec ta famille ?
Ils voulaient sinstaller, jai refusé.
Tu as bien fait ! Ta cousine, je la connais elle crie sur son fils dans la cour, et son compagnon pas net. Dailleurs, ils squattaient chez la belle-mère à Montrouge juste avant. Elle les a chassés.
Chez la belle-mère ? Ils mont parlé de travaux
Imagines ! Jai une amie dans limmeuble : ils ont saccagé lappartement, rien payé, et ta cousine insultait la vieille dame pour sa cuisine ! La belle-mère a fait venir la police pour les expulser. Et voilà, ils tont inventé le chantier, seulement pour squatter chez toi ! Aucun carrelage italien, rien ! Au contraire, ils voulaient louer leur appart’ à des étudiants et vivre gratis chez toi.
Le puzzle se reconstitua. Pas de travaux, juste une stratégie de parasites confirmés, leur appartement probablement sous-loué pour en tirer un petit blé, espérant vivre sur mon dos.
Le soulagement tomba sur moi comme une brise dété. Je nai pas laissé la famille sans logement : jai évité lescroquerie.
Ce soir-là, Gustave ronronnait, mon appartement baignait dans le calme, tout était à nouveau paisible. Jai perdu des attaches mais en y repensant, cest enfin une vraie liberté.
Anne-Sophie a tenté de me harceler sur Facebook avec des comptes factices, jai bloqué sans répondre. Quelques mois plus tard, jai appris quils squattaient une vieille deux-pièces à Montreuil, en guerre avec la propriétaire, menacés dexpulsion.
Quant à moi, jai changé toutes les serrures, au cas où tante Marie aurait des doubles. Jai retenu une seule leçon : « non » est une phrase complète. Je nen doit aucune justification, surtout chez moi.

