Lentrée dimmeuble selon lagenda
Le bouton de linterphone avait la réputation de rester coincé si on le pressait trop brusquement, et les habitants le savaient dinstinct. Un effleurement rapide, un bip bref, la lourde porte à ressort, le petit sas étroit, une deuxième porte. Lascenseur démarrait toujours avec un choc sourd, ralentissait systématiquement un peu entre le troisième et le quatrième étage, ce qui obligeait les nouveaux à agripper la barre, jetant des regards anxieux autour deux.
La lumière des escaliers sactivait grâce à un détecteur de mouvement, mais les ampoules claquaient souvent. Alors, quelquun écrivait sur le groupe WhatsApp de limmeuble : « Il fait noir au deuxième, les enfants ont peur. » Ladministrateur du groupe, un homme maigre au ton toujours fatigué prénommé Antoine mettait une coche, promettait dappeler le syndic, et la lampe était changée deux jours plus tard. Parfois, ça traînait.
Antoine habitait au cinquième. Il avait un ordinateur portable sur la table de la cuisine, deux mugs, un vieux canapé et un fils adolescent qui venait le week-end. Les voisins, il les connaissait surtout via leurs pseudos : « Anne du 3ème », « Famille Martin », « Voisin den haut », « Sylvie du 4ème ». Dans lascenseur, ils se croisaient maladroitement, saluaient dun « bonjour » rapide, les yeux rivés sur leur portable.
Ce soir, Antoine rentre du boulot avec un sachet de lait et une baguette. Lascenseur sarrête encore une fois entre deux étages, secoue comme dhabitude, et alors que les portes sapprêtent à se refermer, une chaise roulante arrive dans le sas.
Attendez ! lance une voix de femme, brusque.
Antoine appuie machinalement sur « ouvrir ». Les portes obéissent. La lourde chaise glisse dans lascenseur, poussée par une petite femme en doudoune. Un homme denviron quarante-cinq ans, sec, cheveux courts, veste de sport, est assis dedans. Une jambe coincée dans une attelle, lautre posée sur le repose-pied.
À quel étage ? demande Antoine, reculant.
Au troisième, merci, répond lhomme, voix calme, un brin rauque.
La femme soupire, bloque la chaise avec son pied.
Désolée, cest compliqué, dit-elle sans regarder Antoine. On croirait un jeu daventure ici.
Pas de souci, assure-t-il. Lascenseur tient le choc.
Ils montent au troisième. Antoine sort au cinquième, salue de la tête et réalise quil écoute, en bas, si la porte claque. Personne na claqué. Seuls quelques rires et bruits de pas remontent doucement.
Une demi-heure plus tard, un message inconnu saffiche sur le groupe de limmeuble : « Bonjour à tous, nous venons demménager au 3ème, appart. 37. Je mappelle Nadège, voici mon frère Arnaud. Il vient dêtre opéré, il est temporairement en fauteuil. Si on embête quelquun avec lascenseur ou autre, écrivez-nous, on essaiera dêtre discrets. »
Les réponses fusent instantanément.
« Bienvenue ! » écrit « Sylvie du 4ème ».
« Bon rétablissement » de « Anne 3ème ».
« Si besoin daide pour les courses ou quoi, dites-moi, je bosse à la maison » Antoine, qui a raturé et réécrit avant denvoyer cette phrase.
Anne habite face à lascenseur. Elle a deux enfants : Agathe au CP et Léo, quatre ans. Son mari travaille à Lyon, rarement là, bruyant quand il débarque. Anne écrit des articles en freelance, son boulot ne sarrête jamais : petit-déj, crèche, école, puis rendez-vous Zoom, devoirs, cours pour Agathe, crises de Léo.
Cest elle qui constate la lenteur nouvelle des portes dascenseur. Elle entend la dextérité avec laquelle on gare un fauteuil, le couinement des freins.
Un matin, elle sort avec les petits pour la crèche. Lascenseur sarrête à leur étage. Les portes souvrent, elle voit Arnaud, tout seul dans le fauteuil, un sac à provisions à la main, front humide, sac en bandoulière.
Bonjour, dit-il, un peu gêné. Je vous ai déjà croisée. Vous êtes Anne, non ?
Oui, hoche-t-elle. Et vous Arnaud ? On a lu votre message.
Léo sapproche du fauteuil, examine les parties métalliques.
Cest comme une voiture ? demande-t-il.
Presque, répond Arnaud. Mais sans moteur.
Anne ressent le mélange de gêne et de compassion qui la prend dhabitude. Elle ne sait pas où poser son regard : son genou, ses mains, ses yeux.
Je peux vous aider ? séchappe-t-elle. Pour le sac
Ce serait super, dit-il, lui tendant le sac. Je viens de prendre un taxi, jai sous-estimé le poids.
Elle le saisit, surprise par son poids.
Et Nadège ? demande-t-elle.
Au travail. Là, jai tenté lexpédition solo. Le magasin ça va, mais le retour…
En sortant, elle tien la porte jusquà ce quArnaud manœuvre vers son appartement. La serrure claque, Arnaud pousse la porte dune épaule.
Merci, souffle-t-il. Désolé du contretemps.
Ça va, assure-t-elle, tout en calculant son retard pour la crèche.
Agathe tire sur la manche de sa mère.
Maman, on va être en retard, murmure-t-elle.
Anne salue, part rapidement.
Toute la journée, elle repense au visage dArnaud. Ni plaintif, ni suppliant, plutôt déterminé. À son malaise aussi, quand elle hésite à proposer de laide.
Le soir, elle poste sur le groupe : « Si quelquun va au supermarché, signalez-le, on pourrait se dépanner entre voisins et éviter à chacun de porter du lourd. »
Une minute plus tard, Antoine répond : « Excellente idée, je peux faire un tableau avec les dispos, ce sera plus pratique. »
Sylvie, retraitée du quatrième, a horreur du terme « retraitée ». Elle donne des cours danglais sur Skype, arbore des foulards colorés, court partout. Elle habite là depuis des années, connaît tout le monde. Son appartement donne sur lentrée, elle capte chaque claquement de porte, chaque engueulade dans la cour.
Avec larrivée dArnaud, elle observe. Sa sœur le pousse, un livreur avec un colis sinterroge devant lascenseur, embêté. Un jour, elle descend quand le livreur, rouge de colère, râle au téléphone.
Monsieur, lance-t-elle, sèchement, vous montez le colis ou vous partez, mais ce monsieur a besoin daide.
Le livreur râle encore, mais grimpe la boîte. Sylvie tient la porte, aide pour le fauteuil.
Merci, souffle Arnaud.
Pas la peine, le coupe-t-elle. Vous allez voir, on va vous solliciter pour traduire nos réclamations au syndic, leurs lettres en anglais sont impossibles !
Il sourit, Sylvie note quil a un sourire normal, franc, pas gêné.
Le soir, elle découvre le tableau dAntoine. Il liste les jours, les rubriques « courses », « pharmacie », « promenades », « médecins ». Chacun sinscrit, un petit « ok », certains précisent « dispo après 18h », « week-end », « matinée ».
Sylvie regarde le tableau, puis se met sur les « promenades » le mercredi et vendredi. Elle ajoute : « Si jamais, je peux garder Arnaud si Nadège est absente. »
La solidarité sorganise sans bruit. Les courses sannoncent sur le groupe, Antoine va au supermarché, rapporte pour plusieurs. Anne réceptionne les colis des livreurs quand ils ne peuvent pas monter. Sylvie accompagne Arnaud plusieurs fois à lhôpital, bataille avec laccueil, annonce fièrement : « Rendez-vous pris pour mardi, victoire ! »
Peu à peu, tout se met en place comme un agenda. Plusieurs onglets apparaissent : « régulier », « ponctuel », « médecins ». Antoine vérifie chaque soir, ajuste, répond aux messages.
Il se sent presque gestionnaire de limmeuble. Cela lui donne une étrange sensation dutilité. Depuis le divorce et le déménagement, il échangeait rarement. À présent, le téléphone sonne, les messages pleuvent : « Antoine, regarde qui est dispo pour lhôpital demain », « Antoine, je suis malade, peux-tu me remplacer aujourdhui ? »
Au début, ça le motive. Puis ça commence à lépuiser.
Un soir, alors quil peaufine le tableau, son fils arrive avec une assiette de raviolis.
Papa, tu me regardes le film ? demande-t-il.
Oui, dans dix minutes, répond Antoine en tapant « Demain à 10h : cherche accompagnateur pour lorthopédiste ».
Une demi-heure plus tard, le fils est sur le canapé, smartphone en main. Le film nest jamais lancé.
Encore avec ton groupe de voisins, souffle-t-il sans lâcher lécran.
Antoine voudrait expliquer que cest important, que les gens comptent sur lui. Il se tait. Vérifie encore qui sest inscrit pour, le fameux rendez-vous médical.
La fatigue gagne les autres aussi. Anne se surprend un jour à sagacer quand un colis arrive chez elle, à déposer pour Arnaud.
Vous ne pourriez pas descendre vous-même de temps en temps ? lâche-t-elle dans le téléphone, ne réalisant pas quelle sadresse à Nadège.
Pardon, répond Nadège. Jétais pris au travail, ça narrivera plus.
Le ton est épuisé, Anne culpabilise aussitôt.
Non, ça va, se reprend-elle. Les enfants jai craqué. Je vais prendre le colis maintenant.
Le soir, elle peine à dormir, entend Arnaud cogner miroir ou fauteuil derrière la cloison, imagine quil fait tout exprès, pour rappeler sa présence. Puis se morigène.
Sylvie, dordinaire toujours volontaire, prévient Antoine : « Pas dispo cette semaine pour les promenades. Dos en vrac, cours à assurer. »
Antoine voit le mercredi vide. Il écrit sur le groupe :
« Besoin daide pour la promenade dArnaud mercredi. Qui peut ? »
Beaucoup lisent, seuls deux répondent : « Je bosse », « Mon bébé est trop petit, pas possible pour le fauteuil ». Silence chez les autres.
Antoine soupire, se rajoute au planning, bien quil ait rapport à rendre et réunion ce jour-là.
Le premier véritable loupé survient un lundi. Arnaud a rendez-vous à lhôpital. Nadège avait demandé de laide, elle ne pouvait se libérer du bureau. Sur le planning, il y a « Antoine ».
Ce matin-là, Antoine est bloqué à sa réunion. Son collègue est absent, la charge de travail explose. Il regarde sa montre, son portable. À dix heures, Arnaud écrit : « Antoine, vous pouvez venir ? Le rendez-vous est à 11h30. »
Antoine répond : « Désolé, je suis coincé, je vais tenter de me libérer, mais ça ne dépend pas de moi, jalerte le groupe. »
Il poste en urgence : « Besoin urgent daccompagnateur à lhôpital, 3ème, rendez-vous à 11h30, je suis bloqué. »
Silence. Les coches deviennent vertes.
À dix heures quarante, Antoine nécoute plus le bureau. À dix heures cinquante, il écrie encore : « Vraiment besoin daide, chef dans les parages, impossible pour moi. »
Sylvie répond enfin : « Jai un cours, possible seulement après midi. »
Anne met un smiley triste et en privé à Antoine : « Je suis seule avec Léo, impossible notre timing avec la crèche. »
À 11h05, nouveau message de Nadège sur le groupe : « On na pas pu y aller. Arnaud na pas osé seul. Le créneau est perdu. »
Antoine a un pincement. Il imagine Arnaud prêt, sac de papiers, assis devant la porte, regardant la montre, se déshabillant ensuite.
Le soir, le groupe bruisse doucement.
« Pardon Nadège, Sylvie écrit. Javais trois cours de suite, impossible dannuler aujourdhui. »
« Cest pour moi, Antoine avoue. Jai mal évalué, besoin de demander remplacement à lavance. »
Silence. Puis, Arnaud réagit à son tour :
« Soyons clairs, les amis. Je suis adulte, pas un enfant. Ce nest pas votre devoir de memmener à lhôpital. Merci infiniment pour laide, mais dites-moi franchement si ça coince. Je surmonte la perte du rendez-vous, mais je ne veux pas que quelquun ait des soucis au bureau ou avec les enfants à cause de moi. »
Anne relit son message. Elle se rappelle avoir pensé ce matin : « Pourvu quun autre se propose. » En privé, elle écrit à Nadège : « Si tu veux, je peux prendre des trucs le matin les mercredis/vendredis quand jamène les enfants, déposer même un colis. »
Nadège répond après une heure : « Merci. Voyons comment répartir pour que personne ne sépuise. »
Le lendemain, Antoine propose de faire le point sur le groupe. Son long message saffiche :
« Voisins, hier, avec Arnaud, on a eu un malaise. Impossible pour moi dassurer, personne na pu remplacer. Je pense quon fatigue tous de la bonne volonté et du bricolage. Je propose de discuter dun système plus équitable, moins pesant. Peut-être réduire les tâches, répartir les responsabilités pour éviter quun seul ne porte tout. »
Il sattend à un silence gêné. Mais Sylvie réagit vite :
« Daccord. Jassure deux promenades par semaine et quelques rendez-vous médicaux, mais pas plus. Je ne veux pas culpabiliser si je dois refuser. Marquons ça noir sur blanc. »
Anne : « Je peux gérer courses/dépannages ponctuels, je cours toujours, mais pas prête pour lhôpital, trop compliqué avec les petits. »
Antoine : « Je peux garder le rôle de coordinateur, mais il me faut un suppléant pour la gestion du tableau si je ne peux pas. »
Le « Voisin den haut », habituellement muet, réagit :
« Je peux porter du lourd. Je bosse par roulements, parfois à la maison dans la journée. Chaises, packs deau, pas de souci. Par contre, jai horreur des docteurs ! »
La discussion avance, chacun aveux ses limites. Certains avouent : « Jai peur de déplacer le fauteuil, peur de mal faire. » Dautres préfèrent aider en payant le taxi.
Quelques jours plus tard, Antoine publie un tableau révisé : moins de tâches, trois rubriques restent : « tâches régulières » promenade, courses ; « accompagnement médical » pour les volontaires ; et « demandes ponctuelles ». Colonne « réserve » ajoutée : aides occasionnelles.
De son côté, Arnaud réfléchit. Il regarde par la fenêtre, les enfants jouent au ballon, il se sent coupable et frustré.
Après laccident, on avait dit quen six mois il marcherait avec une canne. Un an déjà. Il se déplace à la maison, saccroche aux murs, impossible sans lascenseur. Chaque rendez-vous médical est une expédition.
Au début, laide des voisins paraît miraculeuse. Même pas installé quon lui apporte courses et papier. Mais il sent l’usure des autres, les regards qui captent le malaise dans lascenseur, les visages détournés lors des demandes.
Après le rendez-vous loupé, il se promet de changer. Il ne veut pas être le centre du monde de limmeuble.
Il poste sur le groupe :
« Je peux moi aussi rendre service. Je suis là, connecté, avec du temps. Je peux aider pour les prises de rendez-vous, les démarches en ligne, les réclamations au syndic. Demandez-moi en privé si besoin. Et surtout, dites non si je sollicite, je suis adulte. Je gère. »
Les réponses fleurissent rapidement.
« Génial, écrit Sylvie. Linscription en ligne à lhôpital me rend folle. »
« Moi, ce serait top une prise de rendez-vous pédiatre pour les enfants, ajoute Anne. Joublie toujours, plus de créneau sinon. »
« On peut tembaucher pour une lettre collective au syndic ? propose Antoine. On essaie dobtenir un vrai plan incliné et les réparations dascenseur, mais on na jamais le temps. »
Arnaud sourit. Pour la première fois depuis longtemps, il sent quil a quelque chose à donner, pas seulement à recevoir.
Une semaine après, une affiche est scotchée à lentrée : une feuille A4 qui dit :
« Voisins, nous préparons une demande collective au syndic pour améliorer laccessibilité et la maintenance de lascenseur. Si vous souhaitez signer, passez chez Antoine, appart. 53, ou postez sur le groupe. Le texte de la lettre est disponible là-bas aussi. Arnaud, appart. 37 ».
« Concierge » est rayé à la main, « Antoine » ajouté à côté, tout le monde en rigole.
Des gens voient Antoine à lascenseur, à lescalier, frappent à sa porte. Certains signent vite, dautres bavardent.
Tu crois que ça va changer les choses ? senquiert « Voisin den haut », grand gars en sweat.
Aucune idée, sourit Antoine. Mais si on ne tente rien, rien ne bouge.
Ok,il signe. Mets-moi en réserve pour le lourd. Hésite pas.
Sylvie apporte différentes versions de la lettre, Arnaud ajuste les formulations, cite les lois. Anne poste des photos du fauteuil bloqué dans la porte, à joindre à la réclamation.
Antoine réalise quil ne se sent plus seul, responsable. Chacun prend une part, et lensemble tient.
Un soir doux, presque tous se retrouvent dehors, les enfants jouent au football, quelqu’un fait griller des saucisses sur le barbecue portable, dautres bavardent sur le banc près de lentrée. Nadège descend Arnaud qui sinstalle à la table, jus dans un gobelet plastique.
Antoine sort ses poubelles, voit le groupe, hésite pas fan des apéros improvisés. Mais Sylvie lui fait signe :
Viens, cest notre petite victoire.
Laquelle ? il demande.
Le syndic a répondu, annonce Nadège et lui tend son téléphone. Ils envisagent de poser une rampe et une main courante. Pas de promesse ferme, mais ce nest pas juste une réponse automatique.
Arnaud sourit :
Jai tellement argumenté quils se sont dit que cétait plus simple de faire les travaux !
Cest toi ? sétonne « Voisin den haut ». Bravo.
Ne me glorifiez pas, intervient Sylvie. On a tous participé.
Anne rejoint le groupe avec ses enfants. Léo file vers le fauteuil dArnaud.
Monsieur Arnaud, quand est-ce que vous jouerez au foot avec nous ? demande-t-il, tout naturel.
Anne veut le gronder, mais Arnaud sourit.
Je ne sais pas, bonhomme, répond-il. Peut-être jamais. Mais je peux être arbitre. Je compte les buts et je râle si vous trichez.
Génial ! Léo saute. Tu seras le chef des arbitres de la cour !
Antoine sassoit sur le banc, Sylvie arrange son foulard coloré.
Ça va ? murmure-t-elle.
Oui, souffle-t-il. Cest plus simple, maintenant que je ne porte tout tout seul.
Tu vois ? acquiesce-t-elle. Tu craignais que sans toi tout sécroule.
Il regarde Arnaud expliquer la trajectoire du ballon, Nadège écrire sur son téléphone, sans quitter son frère des yeux, « Voisin den haut » se quereller sur le hors-jeu, Anne qui rit en racontant comment Léo a essayé de donner du riz au chat.
Ce nest pas parfait. Antoine sait que demain quelquun oubliera son tour, semportera, sépuisera. Que le syndic traînera pour la rampe, que le chemin dArnaud sera long. Mais dans le bourdonnement de la cour, dans cet imbroglio vivant de limmeuble, il y a quelque chose quil navait jamais connu ici.
Ce nest pas de lhéroïsme, ni une prouesse. Simplement quelques personnes qui ont accepté de repousser un peu leurs limites pour que la vie soit supportable pour tous.
Son téléphone vibre doucement. Antoine lit sur le groupe : « Qui va à lépicerie demain ? Pain et lait nécessaires. Arnaud, appart. 37. »
Il sapprête à écrire « moi », puis attend. Quelques secondes plus tard, « Voisin den haut » répond : « Moi. Fais-moi une petite liste. » Puis Anne : « Je peux prendre ce qui est lourd. »
Antoine sourit, pose le téléphone.
Pourquoi tu souris ? demande Sylvie.
Rien, il répond. Juste que cest sympa.
Il se lève, rejoint Arnaud et les enfants.
Alors, chef arbitre, dit-il, tu prends un assistant ? Je sais compter les corners.
Accepté, affirme Arnaud très sérieusement. Mais nos règles sont strictes.
Ça me va, répond Antoine.
On rit dans la cour, on appelle les enfants pour rentrer. Une lumière clignote au-dessus de lentrée, lascenseur grogne entre les étages, et la vie dans limmeuble se déroule, désormais avec un planning souple dentraide, qui ne pèse plus, mais fait juste partie du quotidien.
Et la cage descalier paraît tout à coup un peu moins étrangère.
