Je ne partirai pas dici murmurait dune voix difficile la femme assise sur le vieux canapé déformé, perdu dans la lumière pâle du matin. Cest ma maison, je ne labandonnerai pas. Sa voix tremblait, sur le point de se briser.
Maman, tenta doucement lhomme debout à ses côtés, tu comprends bien que je ne pourrai pas moccuper de toi ici Tu dois le comprendre.
Étienne regardait sa mère avec désespoir, voyant la tempête dans ses yeux fatigués. Elle saccrochait à sa vie dans cette vieille maison du village, à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand, refusant de quitter ce lieu qui avait gardé ses souvenirs.
Tout ira bien, laisse-moi tranquille, je me débrouillerai toute seule, affirma-t-elle avec entêtement. Laissez-moi, je vous en prie.
Il savait, Étienne, que cétait impossible. LAVC avait fragilisé Françoise Chazal, sa mère, qui tombait malade de plus en plus souvent. Il noubliait pas ces précédents mois, quand il sétait arrêté de travailler temporairement pour soccuper delle après sa fracture de la jambe. Sans lui, elle naurait pas tenu le coup, il sen souvenait douloureusement.
Cet été, Étienne comptait rénover la maison familiale grâce à son nouveau salaire de commercial ; il voulait offrir plus de confort à sa mère. Mais lAVC avait balayé ses projets. Il ny avait plus de place au rêve, juste lurgence de la ramener à Lyon avec eux.
Corinne va préparer tes affaires, dit-il à sa femme, la désignant dun geste de la tête. Dis-lui si tu as besoin de quelque chose.
Françoise ne répondit pas. Elle fixait la fenêtre, observant le vent dautomne arracher les feuilles des marronniers, ceux quelle connaissait depuis toujours. Sa main droite, la seule encore vive, serrait maladroitement lautre, devenue inerte.
Corinne farfouillait dans le vieux buffet, hésitant à demander à sa belle-mère ce quelle devait emporter. Mais la vieille femme laissait son silence flotter dans la pièce, absente au linge, aux pantoufles déformées, aux lunettes recollées.
Françoise avait vu le monde changer tout autour delle. Les soixante-huit années passées dans ce petit village du Massif Central, désormais désert, lavaient marquée. Elle avait travaillé toute sa vie comme couturière atelier fermé depuis longtemps, elle avait continué chez elle, puis, petit à petit, le travail avait manqué et elle sétait réfugiée dans son jardin, son bétail, son univers si modeste mais si essentiel. Elle ne pouvait imaginer quitter cela pour la ville. Pour cet appartement inconnu et froid du quartier Part-Dieu
Étienne, souffla Corinne, épuisée en posant lassiette intacte sur la table de la cuisine, elle ne mange toujours pas Je nen peux plus Je nai plus de force.
Étienne la regarda en silence, puis baissa les yeux sur le plat abandonné avant de secouer la tête. Il soupira, franchit le seuil de la chambre de sa mère.
Françoise était assise, le regard figé au loin par la vitre, immobile, presque absente. Dans ses yeux gris délavés, aucune lueur ne subsistait. La main valide reposait sur lautre, comme si elle voulait lui redonner vie.
La pièce était envahie de petits appareils d’exercices de rééducation, élastiques et balles en mousse, médicaments empilés sur la table de chevet. Mais sans linsistance dÉtienne, rien de tout cela naurait été utilisé.
Maman ?
Aucune réaction.
Maman ?
Mon fils murmura-t-elle difficilement.
Depuis lAVC, sa parole était confuse, presque éteinte. Elle parlait mieux à présent, mais chaque phrase restait un effort.
Pourquoi tu ne manges toujours pas ? Corinne ta préparé ce quelle sait que tu aimes. Tu ne manges rien depuis des jours.
Je ne veux pas, mon fils, répondit-elle tant bien que mal en tournant lentement vers lui son visage fatigué. Sil te plaît. Ninsiste pas.
Maman Dis-moi ce que tu désires Ce que tu veux, je le ferai.
Il sassit près delle. Elle posa sa main sur la sienne.
Tu sais ce que je veux, mon Étienne Je veux rentrer chez moi. Je crains de ne plus jamais revoir ma maison.
Il soupira, secoua la tête tristement.
Tu sais bien quen ce moment je travaille chaque jour et Corinne court partout pour te soigner. Lhiver est là Reste encore un peu, au moins jusquau printemps ? Elle hocha la tête. Étienne sourit, puis séclipsa.
Pourvu quil ne soit pas trop tard, mon fils Pourvu quil ne soit pas trop tard
Je suis désolée, la FIV na pas marché, annonça dune voix douce la gynécologue aux lunettes ovales en posant son dossier sur le bureau.
Corinne blêmit, porta ses mains à son visage.
Mais pourquoi ? Pourquoi tout le monde y arrive ? Vous mavez dit quaprès la première tentative, cétait normal que ça échoue, que seulement 40% réussissent. Mais là cest la troisième fois. La troisième ! Je ny comprends plus rien.
Assis à côté delle, Étienne serrait la main de son épouse, le regard perdu. Françoise, la mère, était ailleurs dans laile du centre médical, en séance de kiné, il était presque temps daller la chercher.
Écoutez, reprit la gynécologue, je comprends à quel point la grossesse est une obsession, mais vous êtes trop sous tension. Vous vivez dans la crispation. Votre corps ne peut plus
Comment voulez-vous que je sois calme ? Je travaille de la maison, je dépense des sommes folles en traitements, je prends les médicaments qui me ruinent la santé, je moccupe de ma belle-mère qui ne veut rien de ce quon lui donne, ni manger, ni ses cachets ! Oui, je veux un enfant ! Je voudrais que mon mari pense à autre chose quà sa mère quil me regarde, moi !
Corinne se tut brusquement, réalisant avec honte ce quelle venait de dire. Elle empoigna son sac, quitta la pièce en claquant la porte.
Pardonnez-la, souffla Étienne.
Ce n’est rien, fit la médecin, désabusée. Jen ai vu dautres, ne vous inquiétez pas.
Étienne sortit sans bruit. Sur le banc de la salle dattente, Corinne pleurait, visage noyé dans les mains. Ses épaules tremblaient. Lorsquil sapprocha, elle releva son visage marqué de larmes.
Je suis désolée pardon Je nai rien contre ta mère, tu le sais. Mais je nen peux plus. Je nen peux plus de voir quelquun dépérir sous mes yeux, de faire des tests, de jeter de largent par les fenêtres Je nai plus la force
Si je pouvais, je ferais tout pour vous deux. Mais il y a des choses que je ne maîtrise pas
Je sais, réussit-elle à sourire, au travers des larmes. Je sais bien.
Ils restèrent ainsi, mains serrées, un long moment. Puis Corinne se redressa, remit son chemisier, esquissa un sourire.
Allons-y. Françoise doit être sortie de ses soins. Elle déteste les hôpitaux Ça la rend triste.
Votre mère ne progresse plus vraiment, souffla le petit médecin à lunettes rondes, lorsque Étienne séloigna de la pièce avec lui, pour éviter que Françoise entende.
Corinne resta avec la vieille femme.
Vous voyez Au premier rendez-vous, jespérais vraiment quelle sen sortirait. La récupération après un AVC est difficile, mais votre mère navait aucune mauvaise habitude, pas de maladie chronique Toutes ses chances étaient là.
Mais rien ne bouge. Je le vois moi-même.
Je crois tout simplement quelle ne le veut plus, confia le médecin. Elle a abandonné. Il ny a plus de lumière dans ses yeux. Je crois quelle ne souhaite plus vivre
Étienne acquiesça, terrassé. Françoise avait fondu, disparue dans ses robes larges, passe désormais son temps assise à la fenêtre, regardant la campagne, sans lire, sans paroles. Elle ne vivait plus quau travers de son regard perdu.
Après un AVC, il y a souvent des troubles du comportement, expliqua le médecin. Mais chez elle ce nest pas la biologie, cest la tristesse. À votre premier passage, je navais rien vu de tel.
Je crois, en effet, que cest autre chose, murmura Étienne.
Étienne, lança Corinne au téléphone, la voix brisée, tu peux annuler ton déplacement ? Ta mère va très mal. Jai peur que tu narrives pas à temps
Elle sentit à quel point ces mots étaient lourds pour lui. Pour elle aussi, chaque minute était pesante de voir sa belle-mère, allongée et inerte, disparaître un peu plus chaque jour.
Avant, Françoise restait près de la fenêtre, écoutait parfois les vieux vinyles hérités de son mari, lancien instituteur de musique du village. Maintenant, elle restait allongée, le regard fixé sur un point, ne réagissant plus. Elle ne mangeait plus, sauf du lait, bien quà la campagne elle disait toujours que le lait dici na plus le goût de celui du village. Maintenant, cétait tout ce quelle réclamait.
Étienne accourut cette nuit-là et demeura toute la nuit au chevet de sa mère.
Tu sais ce que je veux. Tu me las promis.
Il hocha la tête. Il lavait promis. Le lendemain, ils prirent la route du village. Françoise refusa de voir un médecin.
Je ne veux pas dhôpital. Je veux rentrer.
Cétait mars. Malgré la fonte des neiges, la route était praticable jusquà la vieille ferme. Étienne aida sa mère à sinstaller dans le fauteuil roulant.
Le jardin bruissait déjà des signes du printemps, leau fondue révélant la terre, les arbres ondulant au vent, le soleil déjà plus chaud quon ne lattendait. Françoise passa plusieurs heures assise dehors, un rare sourire éclairant son visage. Elle respirait à pleins poumons, contemplait le ciel, pleurait, mais de bonheur.
Elle était revenue. Enfin. Son vieux foyer tordu, le soleil éclatant, lair frais, le son du merle dans le pommier, la sensation de la neige fondue sous ses doigts
Le soir, Françoise mangea un peu, puis resta encore longtemps dehors. Elle narrêta pas de sourire. Cette nuit-là, elle sen alla. Elle partit avec ce même sourire, apaisée enfin heureuse
Étienne et Corinne prirent quelques jours pour veiller, ranger la maison, régler les affaires, sentir une dernière fois lodeur du bois, du foin, du chèvrefeuille. Étienne navait jamais passé autant de temps à la campagne depuis des années.
Juste avant leur départ pour Lyon, Corinne se sentit mal, fila à la salle de bain, puis revint, les yeux immenses, tenant un test dans la main. Depuis des mois elle en portait toujours sur elle, mais toujours pour rien. Pas cette fois. Deux lignes. Deux ! Elle tremblait.
Cest elle Cest ta mère Cest Françoise qui nous a aidés balbutia Corinne dans un souffle, inconcevant sa chance entre ses sanglots.
Étienne leva les yeux vers le ciel limpide, puis serra doucement sa femme contre lui. Oui. Cétait son dernier cadeau, le plus précieux de tous.