La maison de tous les conflits
Et quel rapport cela a-t-il avec ma maison ?
Tante Clémence, déjà penchée dans le réfrigérateur pour en sortir un bocal de cornichons et un morceau de fromage, se retourne.
Tu comprends, chère ? Dans la petite chambre où je dors dhabitude, on fait des travaux en ce moment ! Et puis voilà que mon fils, sa femme et mes trois petits-enfants débarquent ! Je nai même pas un coin pour les coucher. Alors, jai décidé : je viens ici pour passer la nuit, demain matin je rentre, je règle tout avec les ouvriers, et tout ira bien !
***
Solange est tirée dun sommeil doux par un bruit brusque au rez-de-chaussée. Elle sursaute, sassoit dans son lit et tend loreille…
Mais quest-ce que… chuchote-t-elle dans la pénombre de sa chambre à létage.
Plus aucun bruit suspect. Juste le tic-tac de lhorloge murale qui a toujours rassuré Solange mais qui résonne maintenant sinistrement…
« Cest sûrement une branche tombée sur le perron, pense-t-elle. Ou un meuble vermoulu sest effondré. Cette maison est vieille. Je vérifierai demain matin. »
Solange essaie de se rendormir et y parvient presque… quand un nouveau bruit se fait entendre en bas. Moins sourd, mais bien plus angoissant. Des pas traînent. Des pas traînants. Quelquun marche en bas. Et ce nétait sûrement pas le chat.
La peur la glace. Ce nest pas un cauchemar. Des voleurs. Chez elle. Dans le meilleur des cas ! Et si ce nétait même pas des voleurs…
Paniquée, Solange bondit hors du lit. Le parquet est froid sous ses pieds, mais son corps ruisselle de frayeur. Son regard tombe sur la table de nuit, où trône une lampe en laiton massif à labat-jour épais, typique des brocantes françaises. Solide. Il faudrait viser juste…
Solange lempoigne, avance aussi silencieusement que possible vers la porte de sa chambre.
Elle lentrouvre dun millimètre. Il fait noir dans le couloir, mais la lumière du lampadaire sur la rue filtre par la fenêtre haute, sculptant des ombres inquiétantes. Les pas sont stoppés. Lintrus (ou les intrus) sest arrêté devant lescalier, près de la cuisine.
Sur la pointe des pieds, Solange descend.
Plaquée contre le mur, elle inspire profondément, se remémorant le seul cours dauto-défense quelle na pas daigné poursuivre. Cest le moment ou jamais.
Elle fonce, la lampe brandie au-dessus de sa tête.
Je vais vous montrer ce que ! hurle-t-elle en visant la silhouette sombre qui lui tourne le dos au pied de lescalier.
La silhouette na pas le temps de se retourner.
Solange manque sa cible.
Dieu merci !
Devant elle, ce nest pas un voleur armé, mais Tante Clémence en personne.
Solange reste figée, la lampe ballante. Puis, elle reprend ses esprits et allume linterrupteur.
Tante Clémence ?
Clémence serre contre elle son vieux sac en tissu, les yeux écarquillés face à Solange, vêtue dun t-shirt ridicule et dun pantalon de pyjama.
Ma Solange ! Oh, mon Dieu ! Tante Clémence se cramponne le poignet là où bat son pouls. Mon cœur bat la chamade ! Tu as failli me tuer…
Solange soupire comme elle na pas soupiré depuis ses résultats au bac.
Mais, tante, je croyais à des voleurs ! Vous mavez fait une peur bleue Jai cru ma vie défilait devant mes yeux pendant la descente !
Elle repose la base en laiton de la lampe sur la première marche.
Ta vie a défilé ? Imagine si tu navais pas raté tremble Clémence.
Et comment êtes-vous entrée ici ?
Tante Clémence se souvient quelle doit sexpliquer.
Excuse-moi, mon trésor. Je ne voulais pas te réveiller. Je croyais que tu dormais profondément. Je suis entrée tout discrètement…
Discrètement ? répète Solange. On aurait dit un vacarme monstre.
Jai fait tomber le porte-manteau dans le couloir… Et puis je cherchais où poser mes sacs…
Des sacs ? Solange jette un œil : plusieurs sacs de courses tassés dans le corridor. Mais pourquoi vous arrivez ici à trois heures du matin ?
Enfin, je ne débarque pas vraiment se défend Clémence Cest juste une visite.
Une visite ? Vous aviez gardé des clés ? Solange réalise.
Oups. Le secret a été percé.
Oh, enfin, on peut dire ça…
Quand vous mavez vendu cette maison, jai récupéré TOUS les jeux de clés. Vous avez promis quil ny en avait plus.
Clémence ricane, évoquant sa mémoire sélective.
Tu sais, Solange En rangeant mes affaires récemment, jai fouillé les poches du vieux manteau et là, hop, je tombe sur un jeu de clés ! Par hasard ! Javais complètement oublié !
Solange se laisse tomber contre le mur. Rire ou pleurer?
Daccord, lâche-t-elle, sèche Vous avez retrouvé un jeu. Mais pourquoi venir ici, si tard ? Sans prévenir ? Vous savez bien que la nuit et la solitude mangoissent.
Tante Clémence, tout en explorant le salon, jette un œil partout.
Oh, cest tellement propre maintenant ! Bravo, Solange. Je ne suis venue que parce quon a un grand imprévu.
Quel genre ? interroge Solange.
Clémence gagne la cuisine, visible depuis le salon, et sans allumer, ouvre le frigo tout naturellement. La lumière éclaire sa silhouette penchée.
Tu comprends, Antoine et sa femme sont arrivés dun coup ! Avec les petits enfants…
Et donc, quel rapport avec ma maison ?
Clémence, qui a déjà déniché le bocal de cornichons et du fromage, se retourne.
Eh bien ? La petite pièce où je dors est en plein chantier ! Le fils, la belle-fille, les enfants partout ! Je nai plus de place. Je suis donc venue dormir ici, je partirai demain matin, je gère les travaux, tout roule.
Solange se retient de frapper avec la lampe.
Tante Clémence Je ne veux pas paraître désagréable, mais, techniquement, cette maison est à moi.
Clémence finit le fromage, range le bocal et regarde Solange avec insistance.
Et alors? Tu ne laisserais pas entrer la tante pour une nuit? Dans la maison que je tai vendue pour presque rien, tu te souviens?
Elle donne limpression davoir fait un cadeau.
Bien sûr que je vous laisse entrer, capitule Solange. Après lémotion nocturne, pas la force de se battre, et puis où la mettre dehors à cette heure? Mais cest la première et la dernière fois. Vous dormez, demain vous partez.
Solange prépare le canapé du salon, acheté pour les invités et toujours inutilisé.
Le matin, Clémence découvre la maison bien installée, fouille les tiroirs.
Oh ! Cest quoi ça? Tu tes offert un nouveau blender ? Le mien, tu te souviens, je te lai donné il marchait encore ! Mais tu disais quil était usé. Je vois que tu ne tiens pas à tes objets
À midi, alors que Solange croit Clémence sur le départ, la tante sinstalle plus que jamais :
Ma Solange ! Tu es bien gentille de ne pas mavoir mise dehors ! Je pense à…
À quoi donc ?
Vous pensez à quoi, tante ?
Les travaux ne sont jamais finis en une journée. Les ouvriers promettent pour mercredi, mais repoussent sans cesse. Ils disent une chose, font le contraire. Et Antoine reste un bon moment, il faut bien quils logent !
Jai mes propres projets réplique Solange.
Comment est-ce que je dérange tes plans ? Jutiliserai juste le canapé, comme hier. Je serai discrète comme une souris ! Tu verras même pas que je suis là, je te jure.
Je vois déjà ! lance Solange.
Et quai-je fait de mal ? gémit Clémence.
Solange ne sait pas dire non, surtout à la famille, surtout pour « quelques jours » seulement, sans compter les années passées dans cette maison…
Très bien, souffle Solange. Mais seulement jusquà mercredi. Et pas dautres invités.
Jusquà mercredi ! Promis !
Mercredi arrive.
Les travaux chez Clémence ne terminent pas.
Une semaine passe encore.
Solange se rend compte quelle vit dans une pension de famille, où laccès à la cuisine dépend de la fin de la tambouille de tante Clémence.
Et elle fait le service !
Solange, tu naurais pas dautres serviettes ? Celles-ci sont sales. Tu penseras à les laver ?
Solange commence à fatiguer. Elle aimerait ne laver que ses propres affaires, ne pas attendre son tour pour la cuisine, profiter de sa chambre en silence. Elle enferme sa chambre, ce qui indigne Clémence.
Tu me crains ou quoi?
Je veux juste être seule
Parce que je tagace?
Oui !
Mais Solange se contente de répondre :
Non.
Finalement, au bout de deux semaines, Antoine et sa famille partent, emportant la moitié du congélateur. Solange décide quil est temps de mettre fin à lhébergement.
Tante Clémence, jespère que ce soir, vous pourrez dormir chez vous?
Bien sûr, ma Solange !
Mais ce nest pas tout.
Je dois vous demander de me rendre les clés avant de partir.
Pourquoi ten aurais besoin?
Elles ne sont plus à vous. Vous mavez vendu la maison. Elle mappartient. Vous ny vivez plus. Je veux que seules mes clés existent.
Tu me mets dehors? avec les yeux du chat du célèbre dessin animé.
Avec tout le respect que je vous dois, vous êtes mon invitée. On ne donne pas les clés aux invités.
Oh, Solange, tu sais, jai vécu ici tant dannées Je connais tous les recoins
Je comprends vos émotions, mais je ne peux rien y faire. Vous me lavez vendue, pas offerte…
Et alors? réplique-t-elle Tu pourrais encore minviter ! Je ne vais pas minstaller pour toujours!
Tante Clémence, ça fait deux semaines que vous vivez là, cuisinez dans mon frigo, dormez sur mon canapé, et maintenant vous ne voulez plus rendre les clés ! Ce nest plus une visite.
On pourrait vivre toutes les deux ici
Il nen est pas question! sexclame Solange.
Alors, furieuse, la tante sort les clés de sa veste.
Voilà, les jette-t-elle Prends-les. Je ne remettrai plus jamais les pieds ici !
Au revoir, tante Clémence.
Le message est clair. Il est temps de faire les valises.
Bon. Ne me rappelle pas. Puisque tu ne veux plus me voir, pourquoi continuer de se parler ? sindigne la tante.
Comme vous voulez.
Impossible de se quitter sereinement, Clémence, pleine de rancœur, tempête pendant quelle rassemble ses affaires. Mais une fois la porte refermée, Solange respire enfin. Pas lombre dun remords.
