Une sonnerie stridente retentit dans lappartement paisible de Nancy, brisant le silence du début de soirée. Elle posa son torchon, ôta son tablier à carreaux, sessuya les mains, et savança vers lentrée. Sur le seuil, sa fille Élise, une grande brunette aux yeux inquiets se tenait au bras dun jeune homme. Nancy les fit entrer dun geste las.
Salut, maman, fit Élise en embrassant la joue de sa mère. Je te présente Christophe, il va vivre avec nous.
Bonsoir, madame, salua poliment le garçon dune voix timide.
Voici ma maman, madame Nancy, reprit Élise.
Nancy Dubois, corrigea-t-elle froidement, lançant un regard appuyé à sa fille.
Maman, quas-tu prévu pour le dîner ce soir ?
Purée de pois cassés et saucisses, répondit Nancy.
Je ne mange pas de pois cassés, coupa Christophe, en retirant ses baskets dun air distrait. Il traversa le couloir et déposa son sac à dos sur le tapis du salon.
Mais maman, tu sais bien que Christophe naime pas cela ! protesta Élise, les yeux grands ouverts comme deux soucoupes.
Il saffala sur le canapé, jetant son sac à ses pieds.
Cest ma chambre, tout de même, fit remarquer Nancy, la gorge serrée.
Christophe, viens, je vais te montrer où on va sinstaller, sexclama Élise dun ton excité.
Non, moi ici ça me va, grogna le jeune homme, se levant finalement, nonchalamment.
Maman, trouve-nous un truc à manger pour Christophe, sil te plaît !
Je ne sais même pas, il doit rester une demi-barquette de saucisses, répondit Nancy en haussant les épaules.
Ça fera laffaire ! Avec un peu de moutarde, du ketchup, et du bon pain, intervint Christophe.
Très bien, marmonna Nancy, en se dirigeant vers la cuisine. Avant, elle ramenait des chatons et des chiots, maintenant elle amène ça ! Et il faut encore le nourrir ! songea-t-elle amèrement.
Elle se prépara un bol de purée de pois cassés, ajouta deux saucisses dorées sur son assiette, se servit une portion de salade maison, puis attaqua son repas avec appétit.
Un peu plus tard, Élise débarqua dans la cuisine, lair outré.
Tu dînes seule, maman ?
Oui, jai bossé toute la journée, jai faim, répondit Nancy, mâchonnant sa saucisse. Sils ont faim, quils se servent eux-mêmes ou quils cuisinent. Jai juste une question : pourquoi Christophe doit vivre ici ?
Parce que, cest mon mari.
Nancy manqua de sétrangler.
Mari ?!
Oui, maman. Ta fille est adulte, elle choisit ce quelle veut. Jai dix-neuf ans, cest tout à fait légal.
On ne ma même pas invitée à la noce.
Y a pas eu de mariage, juste un passage à la mairie, dit Élise, les yeux fuyants. Donc comme on est mariés, on vit ensemble.
Eh bien, félicitations Mais pourquoi pas de fête ?
Si tas de largent pour un mariage, tu peux nous le donner, on saura quoi en faire.
Bien sûr, soupira Nancy, continuant son dîner. Mais pourquoi habiter ici ?
Parce que ses parents vivent à quatre dans un studio à Montreuil.
Et louer un deux-pièces, ça ne vous a pas effleuré ?
À quoi bon payer un loyer quand jai ma chambre ici ? sétonna Élise.
Très bien.
Alors, tu nous prépares quelque chose, maman ?
Élise, la casserole est sur la plaque, les saucisses dans la poêle. Sil ny en a pas assez, il reste une demi-barquette au frigo. Servez-vous.
Maman, tu comprends pas : tas un GENDRE ! insista Élise, appuyant sur le mot.
Et alors ? Je devrais danser la bourrée en rond pour fêter ça ? Non, je suis rentrée, je suis crevée, alors pas de cérémonies. Vous avez des bras, servez-vous.
Voilà pourquoi tes seule !
Dun coup de colère, Élise claqua la porte de sa chambre. Nancy finit son plat, nettoya la vaisselle, rangea la cuisine dun geste méthodique, puis gagna sa chambre, se changea, attrapa son sac de sport et partit à la salle de fitness, laissant derrière elle un appartement chargé de tensions.
À son retour, vers vingt-deux heures, des envies de thé brûlant la ramenèrent à la cuisine où elle découvrit le chaos. Des miettes, des tâches collantes sur le carrelage, la casserole abandonnée et asséchée, le pain éventré hors de son sachet, une poêle cramée, râpée jusquà lâme par une fourchette, et lodeur entêtante de la cigarette dans tout lappartement.
Génial, murmura Nancy, atterrée. Jamais Élise naurait fait ça
Elle ouvrit la porte de la chambre. Les deux jeunes gens buvaient du Bordeaux tout en fumant.
Élise, va nettoyer la cuisine. Tu rachètes une poêle demain, ordonna-t-elle sèchement avant de retourner dans sa chambre, la porte béante derrière elle.
Élise surgit aussitôt, furieuse.
Et pourquoi je ferais ça ? Où veux-tu que je trouve des euros pour ta poêle ? Je suis étudiante, pas salariée ! Tes jalouse de ta poêle à ce point ?
Élise, tu connais les règles : tu manges, tu nettoies ; tu salis, tu ranges ; tu casses, tu remplaces. Chacun se débrouille. Oui, ça me dérange, cette poêle nétait pas donnée, et maintenant, elle est foutue.
Tu veux pas de nous, cest ça ? cracha sa fille.
Non, répondit Nancy posément. Jai ni lenvie ni la patience ce soir. Tu nas jamais dépassé les bornes avant.
Mais jai mes droits ici !
Pas du tout, lappartement est à moi, à cent pour cent. Je lai payé, je lai acheté. Tu nes quinscrite dessus. Ici, on suit MES règles. Point.
Toute ma vie, jai suivi tes règles ! Maintenant, je suis mariée, tu nas plus à me dire quoi faire ! Et tu pourrais nous laisser lappart, tas assez vécu !
Je vous laisse lentrée et le banc devant limmeuble. Depuis quand tu te maries sans prévenir ta mère ? Tu dors ici seule, ou avec ton mari, mais ailleurs. Il ne sinstallera pas ici, trancha Nancy dun ton implacable.
Garde ton appartement, grogna Élise, Christophe ! On sen va, hurla-t-elle en jetant ses affaires dans ses sacs.
Cinq minutes plus tard, Christophe fit irruption, ivre, les joues rouges.
Écoute, la «belle-mère», calme-toi et tout ira bien On reste avec Élise ce soir, sinon cest toi qui protestes toute la nuit. Sois gentille, on saura rester discrets.
Tes pas chez toi ici. Va donc réclamer à tes parents, prends ta femme avec toi, déclara Nancy.
Il leva le poing devant son visage :
Tu vas voir si je ty oblige
Nancy lui empoigna les doigts, les ongles impeccables, serrant avec une poigne dacier.
Lâche-moi, tes cinglée !
Maman, arrête ! cria Élise, tentant darracher sa mère des bras de Christophe.
Nancy repoussa sa fille sans douceur et donna un violent coup de genou dans lentrejambe du garçon, suivi dun coup de coude.
Jappelle la police, moi ! hurla Christophe.
Parfait, on va faire constater les dégâts, lui lança Nancy.
Dans un fracas de valises, ils désertèrent le confortable F3 de Nancy, la rage et la honte en bandoulière.
Tes plus ma mère ! cria Élise en descendant les marches, Tu ne verras jamais tes petits-enfants !
Quel drame ! glissa Nancy, un sourire malicieux aux lèvres. Au moins, il me reste la paix.
Elle observa ses mains quelques ongles cassés.
Que des pertes avec vous marmonna-t-elle, fatiguée.
Elle lava la cuisine, jeta la purée racornie et la poêle détruite, changea la serrure. Trois mois plus tard, sur le trottoir près de son bureau, elle croisa Élise, changée, amaigrie, le visage cerné, triste à mourir.
Maman quest-ce quon mange ce soir ? souffla-t-elle douloureusement.
Je sais pas. Je ny ai pas réfléchi. Que veux-tu ?
Du poulet avec du riz Et une salade piémontaise.
Alors viens, on va acheter du poulet, répondit Nancy. Mais la salade, cest toi qui la feras.
Elle ne posa pas de questions, et Christophe disparut à jamais de leur vie.
