IL VIVRA AVEC NOUS
La sonnette stridente retentit un soir de septembre, annonçant une visite. Lucienne ôta son tablier, sessuya les mains et savança vers la porte de lappartement. Sur le seuil, sa fille se tenait aux côtés dun jeune homme. La mère leur ouvrit de grands yeux en les invitant à entrer.
Bonsoir, maman, fit la fille en embrassant sa joue. Je te présente voici Gérald, il va vivre avec nous désormais.
Bonjour, murmura le garçon.
Cest ma mère, tante Lucienne, dit la fille.
Lucienne Dubois, corrigea-t-elle en rectifiant doucement sa fille.
Maman, quest-ce quon mange ce soir ?
Purée de pois cassés et saucisses, répondit calmement Lucienne.
Je ne mange pas de purée de pois, lança le garçon en laissant tomber ses chaussures dans lentrée avant de traverser le salon.
Tu entends, maman ? Gérald naime pas les pois, sexclama la jeune fille, les yeux agrandis dincrédulité.
Gérald sinstalla confortablement sur le canapé, balançant son sac à dos sur le sol.
Cest pourtant ma chambre, indiqua Lucienne dun ton sec.
Gérald, viens, je vais te montrer notre future chambre, cria la fille, prénommée Maëlys.
Je préfère rester ici, marmonna Gérald, tout en se levant enfin.
Maman, tu pourrais trouver quelque chose que Gérald aime.
Franchement, je ne sais pas Il reste une demi-boîte de saucisses, admit Lucienne en soupirant.
Parfait ! Avec un peu de moutarde, du ketchup, et du bon pain, ça suffira, répliqua-t-il gaiement.
Eh bien, cest la fête, marmonna Lucienne en se dirigeant vers la cuisine. Avant, elle ramenait des chatons ou des chiots abandonnés, maintenant elle mamène ça à nourrir.
Lucienne se servit une assiette de sa purée de pois, y déposa deux saucisses grillées, rapprocha le saladier de carottes râpées, puis attaqua son dîner avec appétit.
Maman, pourquoi tu manges toute seule ? demanda sa fille en entrant en cuisine.
Je viens de finir ma journée jai faim, répondit Lucienne en mâchant. Qui veut dîner se sert ou cuisine lui-même. Et puis jai une question : pourquoi Gérald va-t-il habiter ici ?
Pourquoi ? Parce quil est mon mari, annonça Maëlys.
Lucienne avala de travers.
Ton mari ?
Exactement. Ta fille nest plus une enfant, elle sait si elle veut se marier ou non. Jai déjà dix-neuf ans, tu sais.
Vous ne mavez même pas invitée au mariage.
Il ny a pas eu de mariage, juste un passage à la mairie. Et comme on est mariés, on va vivre ensemble, ajouta Maëlys en évitant le regard de sa mère.
Bien, félicitations. Et pourquoi pas de fête ?
Si tu as de largent pour une réception, donne-le-nous, on saura comment le dépenser.
Je comprends, répondit Lucienne, continuant son repas. Mais pourquoi vivre ici ?
Parce quils habitent tous les quatre dans un studio, cest invivable.
Un appartement à louer naurait pas été une option ?
Pourquoi payer un loyer alors que jai ma propre chambre ici ? objecta la fille.
Très bien.
Tu veux nous donner à manger, alors ?
Maëlys, la casserole est sur la plaque, les saucisses dans la poêle. Il en reste des demi. Servez-vous, et mangez.
Maman, tu oublies que tu as un GENDRE, sexclama Maëlys en soulignant le mot.
Et alors ? Dois-je me mettre à danser la bourrée pour fêter ça ? Jai travaillé toute la journée, je suis fatiguée, pas envie de ces rituels. Vous avez des mains, servez-vous seuls.
Voilà pourquoi tu ne tes jamais remariée !
Maëlys lança un regard noir à sa mère, puis se retira dans sa chambre en claquant la porte. Lucienne termina son repas, fit sa vaisselle, essuya la table et partit dans sa chambre. Elle se changea, prit son sac de sport et se rendit à la salle de fitness. Femme libre, elle soffrait, plusieurs soirs par semaine, des moments à la salle ou à la piscine.
Vers vingt-deux heures, revenue chez elle, elle rêvait dun bon thé chaud. Au lieu de cela, elle découvrit la cuisine dévastée : manifestement quelquun avait tenté, sans succès, de cuisiner. Le couvercle de la casserole disparut on ne sait où, la purée de pois était asséchée et fissurée, lemballage vide des saucisses trainait sur la table, où gisait aussi un pain rassis. La poêle était cramée, rayée à la fourchette, et la vaisselle sentassait dans lévier tandis quune flaque sucrée sétalait sur le carrelage. Une odeur de tabac emplissait lappartement.
Ben ça alors, cest du nouveau. Jamais Maëlys ne se serait permis ça, songea la mère.
Lucienne ouvrit la porte de la chambre. Les deux jeunes buvaient du vin et fumaient.
Maëlys, va nettoyer la cuisine. Demain, tu achèteras une nouvelle poêle, lança Lucienne en regagnant sa chambre sans refermer la porte.
Maëlys se précipita derrière elle.
Pourquoi ce serait à nous de nettoyer ? Et où veux-tu que je trouve de largent pour une poêle ? Je ne travaille pas, jétudie ! Ce nest que de la vaisselle, tu exagères !
Maëlys, tu connais les règles : tu manges, tu nettoies ; tu salis, tu nettoies. Tu casses, tu remplaces. Chacun soccupe de ses affaires. Et oui, la poêle me fait de la peine, elle ne coûtait pas rien, et maintenant elle est fichue.
Tu ne veux pas quon reste ici, hein ? lâcha sa fille à demi-mot.
Non, répondit Lucienne paisiblement.
La dispute ne lattirait guère, et ce nétait pas dans les habitudes de Maëlys.
Mais jai ma part ici !
Non, lappartement est à moi, entièrement. Je lai acheté, payé, il est à mon nom. Tu es juste domiciliée ici. Si vous voulez rester, respectez les règles, affirma Lucienne dun ton égal.
Toute ma vie jai suivi tes règles. Maintenant, je suis mariée, tu nas plus à me commander, hurla Maëlys. Tu as déjà eu ta vie, cède-nous la place.
Je vous laisse tout le couloir, ainsi quun banc dans le square. Tu es mariée ? Bravo, tu ne mas rien demandé. Tu peux dormir ici seule, ou avec monsieur ailleurs. Mais il ne vivra pas ici, rétorqua Lucienne, sans appel.
Garde donc ton appartement, hurla Maëlys. Gérald, on sen va !
Cinq minutes plus tard, Gérald entra dans la chambre de Lucienne.
Bon, la vieille, fais pas desclandre, et tout ira comme sur des roulettes, bredouilla-t-il, visiblement ivre. Nous, on compte pas partir cette nuit. Comporte-toi bien, et on fera même ça discrètement, hein.
Pour qui tu me prends, moi ta maman ? Tes parents sont chez toi, va donc y retourner et emmène ta femme, répliqua Lucienne, furieuse.
Tu veux voir ? attaqua-t-il en levant le poing devant son visage.
Voyons ça.
Lucienne le saisit à pleines mains, plantant ses ongles manucurés dans sa chair.
Aïe, lâche-moi, hystérique !
Maman, quest-ce que tu fais ? tenta Maëlys darracher sa mère des mains de Gérald.
Lucienne écarta sa fille puis, dun coup de genou bien placé, fit plier Gérald, lui assenant le coude au cou.
Je vais faire constater les coups ! Je vais porter plainte ! hurla Gérald.
Un instant, je vais appeler la police pour faciliter les démarches, répondit Lucienne, implacable.
Les jeunes quittèrent lappartement parfaitement entretenu.
Tu nes plus ma mère, glapit Maëlys, tu ne verras jamais tes petits-enfants !
Quel drame, ironisa Lucienne. Je vais enfin goûter à la tranquillité.
Elle observa ses mains : plusieurs ongles étaient cassés.
Rien que des tracas avec eux, marmonna-t-elle.
Après leur départ, elle récura la cuisine, jeta la purée et la poêle vouée à la poubelle, puis changea la serrure de lappartement. Trois mois plus tard, alors quelle sortait du travail, sa fille lattendit à la sortie. Maëlys avait minci, ses joues creusées, et affichait un air malheureux.
Maman, quest-ce quon dîne ? demanda-t-elle dune voix menu.
Je ne sais pas, répondit Lucienne en haussant les épaules, je ny ai pas réfléchi. Quas-tu envie de manger ?
Du poulet au riz, et une salade piémontaise, murmura Maëlys en avalant sa salive.
Alors allons acheter du poulet, fit la mère. Pour la piémontaise, tu la feras toi-même.
Lucienne ne lui posa aucune question, et Gérald ne reparut jamais dans leur vie.
