Fenêtre pour deux : Une nuit du Nouvel An coincés dans l’ascenseur, deux voisins parisiens découvrent, entre canard rôti et mandarines, qu’il suffit parfois d’un simple coup du destin pour partager plus que des salutations dans un immeuble — un peu de solitude, quelques confidences et la chaleur humaine inattendue d’un réveillon à deux.

Fenêtre pour deux

Elle quitta son appartement, un sac à la main, se réjouissant du calme rare qui régnait dans le hall dentrée. Sur lhorloge de la cuisine, il était onze heures moins cinq ; le canard rôti refroidissait sur la cuisinière, une guirlande clignotait dans le salon. Il ne restait à la maison que la télévision, diffusant éternellement des variétés, et une assiette de clémentines. Son mari était parti aider son frère à Orléans pour un chantier, lui promettant de revenir avant les douze coups de minuit, mais elle savait déjà quil rentrerait au petit matin, fatigué et jovial. Son fils, lui, était avec des amis, quelque part au centre-ville de Paris. Elle navait pas cherché à le retenir.

Devant lascenseur, elle ajusta son foulard, appuya sur le bouton, et, dans la petite cabine, jeta un regard machinal à son reflet dans la glace lorsque les portes souvrirent. À cet instant, son voisin du cinquième apparut, portant deux sacs doù séchappaient les effluves de clémentines et de sapin.

Oh, vous descendez ? demanda-t-il, légèrement essoufflé. Moi aussi, au rez-de-chaussée.

Elle acquiesça et se poussa dans un coin. Voilà plus de dix ans quils partageaient le même palier ; leurs échanges se limitaient à des bonjours polis. Tout ce quelle savait de lui, cest quil travaillait par roulement, rentrait tard parfois, et quil avait un chien quelle entendait parfois le matin.

Lascenseur démarra, grimpa, puis sarrêta brusquement entre deux étages. La lumière ne séteignit pas, mais la cabine vibra, puis se figea. Un silence tendu sinstalla.

Eh bien souffla le voisin, appuyant sur le bouton pour le rez-de-chaussée. Rien. On dirait quon est coincés.

Un nœud sec se forma dans sa gorge ; elle se rappela ses peurs denfant, les histoires de gens enfermés des heures dans les ascenseurs.

Attendez, dit-il en pressant la sonnette dalerte. Allô ? Oui, immeuble rue des Camélias, ascenseur bloqué entre le troisième et le deuxième, deux personnes dedans. Oui, on patiente.

Il raccrocha, la regarda.

Ils disent vingt à trente minutes dattente, annonça-t-il avec calme.

Formidable, laissa-t-elle échapper. Jétais juste venue jeter les ordures.

Il ricana doucement, montrant ses sacs.

Je nai rien de festif non plus, fit-il. Je récupérais une commande en bas. Je pensais monter vite.

Un silence gênant tomba. Elle se surprit à détailler son visage ce visage quelle navait regardé jusque-là quen passant. Il avait lair éreinté, les yeux plissés de rides, à la fois maladroit et sûr de lui.

Quelquun doit vous attendre, chez vous, hasarda-t-elle pour briser la glace.

Le téléviseur attend, fit-il en souriant. Je vis seul. Enfin, avec le chien. Mais il nest pas doué pour dresser la table.

Elle esquissa un sourire.

Et vous ? demanda-t-il. Beaucoup de monde ce soir ?

La télé et mon canard, répondit-elle. Mon mari est chez son frère, mon fils avec ses copains. Je comptais accueillir minuit avec mon taboulé et du champagne.

Cest pas mal, répondit-il après un court silence. Au moins, personne ne discute sur le choix du programme.

À sa propre surprise, elle rit, et lécho de son rire rebondit sur les parois de la cabine.

Au fait, je mappelle Antoine, dit-il soudain. Un peu étrange, non ? On habite côte à côte et vous ne savez sûrement pas mon prénom.

Elle hésita.

Je le sais, grâce aux boîtes aux lettres. Je mappelle Inès.

Oui, jai lu votre nom sur la porte, acquiesça-t-il. Mais je nosais pas me présenter dans lescalier.

Cest bizarre, remarqua-t-elle. On parle plus volontiers aux inconnus au marché quà ceux qui vivent derrière la même cloison.

Il posa son épaule au mur, déposant ses sacs avec précaution.

Peut-être parce quun inconnu disparaît, alors que les voisins restent, suggéra-t-il. Si la conversation tourne mal, cest gênant tous les jours.

Elle songea quil avait raison.

Vous êtes souvent là ? demanda-t-elle. Je vous croise peu.

Je fais des horaires décalés, expliqua-t-il. Parfois jai limpression dêtre un visiteur chez moi. Mais le chien est ravi quand je ressors le promener.

Jentends ses petites griffes le matin sur les marches, avoua-t-elle. Ça me fait sourire.

Elle est pressée, répondit-il en riant. Elle croit que si elle arrive en retard, le monde aura changé sans elle.

Inès jeta un œil au panneau lumineux : il affichait obstinément « 3 ».

Cest fou, murmura-t-elle. Tant dannées côte à côte, et tout ce que je sais de vous, cest la présence de votre chien et vos horaires compliqués.

Je travaille à la station de réparation auto, expliqua-t-il. Ce soir, là-bas aussi, cest la fête, mais au lieu du foie gras, cest de lhuile et des boulons. Ma journée sest finie ce matin, jai dormi, espérant une nuit calme.

Et voilà, dit-elle, avec un geste vain.

Voilà que je suis coincé avec ma voisine, celle à qui je ne disais que bonjour.

Elle sentit une gêne légère, mais pas désagréable.

Et vous, vous faites quoi dans la vie ? demanda-t-il.

Je suis comptable, répondit-elle. Rien de passionnant. Lannée est bouclée, les bilans envoyés, je peux souffler jusquà fin janvier.

On doit vous croire amoureuse des chiffres, observa-t-il.

Ils maiment moins que je les aime, plaisanta-t-elle. Mais, eux, me nourrissent.

Il acquiesça, comme si tout séclairait.

Un frisson démotion lenvahit. Un espace clos, un homme presque inconnu, la nuit du Nouvel An, tous les deux enfermés comme si une main invisible avait voulu quils se parlent enfin.

Vous avez peur ? demanda-t-il, remarquant quelle serrait la lanière de son sac.

Un peu, admit-elle. Jai peur des ascenseurs, depuis mes dix ans. Avec mon amie, on était restées coincées, dans le noir total. Depuis, chaque secousse, mon cœur sarrête.

Ici, la lumière reste, la communication marche. Si besoin, je pourrai crier.

Elle lui sourit.

Vous ne ressemblez pas à quelquun qui crie.

Je ne suis pas très bavard non plus, dit-il. Mais ce soir, je fais exception.

Le silence retomba. Par-dessus, on entendit une porte claquer, des voix lointaines. Il restait une demi-heure avant minuit.

Vous aimez cette fête ? demanda Inès pour briser le silence.

Il haussa les épaules.

Jadis, oui. Quand mon fils était petit. Le sapin, les cadeaux, les cotillons Mais il a grandi, il est parti, ma femme aussi. Maintenant, cest juste une nuit où la télé rediffuse les mêmes émissions.

Je comprends, souffla-t-elle. Avant, cétait animé chez nous. Mes parents venaient, des copains aussi. Maintenant, maman est à Lyon, papa nest plus là, et les amis sont éparpillés. Il ne reste que les routines : salades, guirlandes. Le sentiment de fête sest évaporé.

Il la fixa intensément.

Ça sonne triste, dit-il.

Cest juste vrai, corrigea-t-elle. Mais chaque année je recommence. Comme si arrêter la tradition serait renoncer à quelque chose de trop grand.

Un brin dobstination ? proposa-t-il.

Probablement, répondit-elle doucement. Et vous, vous gardez des habitudes ?

Il réfléchit.

À minuit, chaque année, je vais sur le balcon, dit-il. Je regarde les feux dartifice. Les voisins râlent pour les étincelles, le chien tremble. Mais moi, jy retourne toujours. Je me dis quun jour, quelquun les regardera à côté de moi.

Un pincement la traversa. Elle imagina sa silhouette solitaire sur leur balcon commun, dans une doudoune, des éclats dans le ciel, des voix étrangères en contrebas.

On est peut-être là, chacun de notre côté, à la même heure, dit-elle. Moi avec un verre à la main, vous avec le chien. Et on lignore.

Maintenant, on le sait, répondit-il posément.

Elle esquissa un sourire.

Vous avez déjà pensé à commença-t-elle, puis hésita.

À quoi ? souffla-t-il, doux.

À frapper à la porte du voisin et dire : « Viens, on boit un thé, cest le Nouvel An ! » ?

Il rit, sans ironie.

Jy ai pensé, oui. Plusieurs fois. Surtout en entendant le silence chez vous. Mais jimaginais que vous regarderiez par la chaîne, et penseriez « Quest-ce quil veut celui-là ? ». Alors je laissais tomber.

Je naurais pas pensé ça, répondit-elle, étonnée dêtre si sûre.

Vous nauriez pas su que cétait moi, fit-il remarquer. On ne sétait jamais appelés par nos prénoms.

Elle soupira.

Parfois, jentends vos clés cliqueter le soir, avoua-t-elle. Je me dis : « Je vais ouvrir et proposer de laide, jai un gâteau qui traîne » Mais jimaginais que ça vous gênerait. Du coup, on le mangeait à deux, avec mon mari.

Drôle, murmura-t-il. Tant dinvitations jamais lancées de part et dautre du mur.

Leurs sourires devinrent amers.

On est trop polis, remarqua-t-elle. On craint dêtre envahissants.

Ou trop prudents, ajouta-t-il. On vit en faisant attention à ne déranger personne.

Un bruit sourd retentit au-dessus, métallique.

On dirait que, ce soir, le destin a décidé autrement, dit-il en levant les yeux. Pour une fois, le hasard nous a enfermés ensemble.

Inès eut un petit rire.

On dirait une scène de film, non ? demanda-t-elle. La nuit du réveillon, deux voisins bloqués dans un ascenseur.

Dans les films, ils se confient tout de suite leurs secrets, remarqua-t-il.

Nous, on ne parle que de chiens et de bilans, sourit-elle.

Il se tut un moment, puis plus bas :

Je garderai quand même une part de secret. Mais je peux dire ceci : cette année, plusieurs fois, je vous ai croisée dans lescalier, fatiguée. Jai voulu demander si ça allait, mais je nosais pas, de peur de paraître intrusif.

Elle baissa les yeux.

Jétais épuisée, confia-t-elle. Au boulot, la charge, à la maison aussi La routine : compter largent des autres, laver des assiettes. Personne pour sinquiéter de moi. Mari toujours pris, fils éloigné. Même pour la santé, je traînais : pas de raison daller voir un médecin, personne pour sinquiéter.

Vous y êtes allée finalement ? questionna-t-il.

Oui, acquiesça-t-elle. Simplement besoin de repos. Difficile à faire.

Il la dévisagea avec une attention inhabituelle.

Si jamais, dit-il, vous pouvez toujours dire à votre voisin dans lescalier que vous avez mal à la tête. Je ne suis pas bon conseiller, mais jécoute bien.

Un nœud monta en elle.

Et vous ? interrogea-t-elle. On vous le dit parfois, que vous êtes fatigué ?

Il eut un sourire triste.

Mon chien. Elle sassoit près de moi après le boulot, avec un regard qui comprend tout. Les gens, cest plus rare. Mon fils, on sappelle, mais il a son univers.

Il a quel âge ? demanda-t-elle.

Vingt-trois ans, répondit-il. Il trace sa route. Jen suis heureux. Mais parfois, quand il écrit « Je te rappelle plus tard », puis oublie, je tourne dans lappartement, sans savoir quoi faire de moi.

Je comprends, répéta-t-elle. Mon fils aussi file. Japprends à ne plus me vexer. Cest normal, ils vivent leur vie. Mais ce soir, jai mis une assiette en plus quand même.

Ils se turent. Un vacarme à létage, puis une voix :

Hé, tout va bien ? On ouvre tout de suite !

Tout va bien ! répondit Antoine fort. Ne vous pressez pas, on parle !

Inès rit, la voix plus légère.

Écoutez, dit-elle, faisons ainsi. Si on sort avant minuit, venez boire le thé chez moi. Jai du canard, des salades, des clémentines. Je ne vais pas finir seule.

Il haussa les sourcils, surpris.

Vous êtes sûre ? demanda-t-il doucement.

Pas à cent pour cent, avoua-t-elle. Mais si je ne dis rien, demain je joue à lindifférente dans lescalier, comme si rien navait existé. Je nen ai pas envie.

Il acquiesça, comme sil avait tranché.

Alors, à vous de venir chez moi ensuite, proposa-t-il. Le balcon offre une meilleure vue sur les feux dartifice. Et le chien adorera de la compagnie.

Marché conclu, déclara-t-elle.

Lascenseur grinça, les portes souvrirent un peu puis se refermèrent.

On va forcer les portes manuellement, annonça la voix. Ne paniquez pas.

Après une minute, les portes sécartèrent, et le visage du technicien apparut sous son bonnet.

Les héros du réveillon, vous voilà libres, lança-t-il.

Antoine ramassa ses sacs, la laissa passer.

Bonne année à lavance, lança le technicien.

Merci, à vous aussi, répondirent-ils en chœur, se croisant du regard.

Le couloir accueillit leur retour avec sa fraîcheur et la lumière jaune du plafonnier. Ils gravirent les marches vers leur palier, chacun ses sacs, mais déjà le silence était rompu.

Alors vous à droite, moi à gauche, déclara-t-il devant sa porte. Comme au jeu déchecs.

Sauf que les pièces ne bougeaient plus depuis longtemps, répondit-elle.

Elle ouvrit sa porte, le parfum du canard et de la clémentine séchappa vers le palier. La télé bourdonnait au salon.

Je commença-t-elle en se retournant. Je pose tout, dix minutes à peine. Venez sans frapper, si vous navez pas changé davis.

Il jeta un œil à sa porte, puis vers elle.

Si je ne viens pas, dit-il, cest que le chien ma kidnappé. Mais ça reste improbable.

Elle sourit, rentra, la porte entrouverte. Son cœur battait plus fort. Elle dressa le canard, arrangea les salades, mit une assiette de plus. Deux verres apparurent au lieu dun.

À onze heures cinquante-cinq, des pas feutrés traversèrent lentrée. La porte souvrit prudemment, et il entra.

Je peux ? demanda-t-il.

Je veux, répondit-elle, indiquant la table.

Face à face, ils trinquèrent, gênés et heureux, sans grand discours. À lécran, le Président sapprêtait pour les vœux, dehors déjà quelques pétards fusaient.

Vous savez, dit-il, cest le plus mémorable blocage dascenseur de ma vie.

Pour moi aussi, sourit-elle. La panne la plus utile.

Ils savancèrent sur la loggia, lorsque débuta le compte à rebours à lécran. Lair froid leur piqua les joues, dehors des gerbes de lumière jaillirent. Elle se rendit compte que la solitude semblait séloigner.

Lan prochain, dit-elle, les yeux vers les étoiles, on nattendra pas que lascenseur se bloque. Si jamais lenvie de parler, un coup frappé dans le mur suffira.

Marché conclu, dit-il. Mais je préfère sonner.

Ils restèrent côte à côte, écoutant les éclats des feux dans la nuit. Le nouvel an entrait sans faste, mais avec la présence inattendue dun autre. Cétait suffisant. Cette nuit, la fenêtre de la loggia était enfin ouverte pour deux.

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Fenêtre pour deux : Une nuit du Nouvel An coincés dans l’ascenseur, deux voisins parisiens découvrent, entre canard rôti et mandarines, qu’il suffit parfois d’un simple coup du destin pour partager plus que des salutations dans un immeuble — un peu de solitude, quelques confidences et la chaleur humaine inattendue d’un réveillon à deux.
Madame Pichouline