Egor et le dernier soir à la maternelle : Quand l’attente d’une maman absente rapproche deux âmes esseulées dans un appartement parisien où l’odeur des tartes et la tendresse d’un chat réconfortent le cœur d’un enfant

Maman nest toujours pas arrivée. Tous les autres enfants sont déjà repartis avec leurs parents, il ne reste plus que moi, Hugo. Je joue en silence dans un coin de la salle avec une petite voiture, tandis quAgnès Moreau, léducatrice, jette fréquemment un regard inquiet à sa montre. Je soupire, je regarde dehors à travers la fenêtre déjà plongée dans lobscurité, puis vers la porte.

Madame Agnès, tout à lheure, jai vu un gros chien près du portail, je lui dis timidement. Il doit certainement être encore là. Peut-être que maman a peur de rentrer à cause de lui. On pourrait sortir et le faire partir, non ?

Mais non, Hugo, il ny a pas de chien. Tu inventes des histoires. Attends, je vais appeler ta maman une nouvelle fois.

Agnès Moreau attrape son téléphone et compose une fois de plus le numéro de ma mère. Personne ne répond. Elle inspecte, anxieuse, lheure affichée.

« Il lui est sûrement arrivé quelque chose » pense-t-elle. « Ça ne lui ressemble pas du tout. Elle na jamais oublié Hugo. Il na plus de père, sa maman est très dévouée, elle adore son fils. Même en cas de retard, elle aurait appelé ou prévenu. »

Hugo, va chercher ton manteau. Tu viens passer la soirée chez moi.

Et maman ? je maffole un peu Elle va arriver et il ny aura plus personne.

On va lui écrire un mot, assure Agnès Moreau. Elle le lira, trouvera mon adresse et mon numéro de téléphone. Il est tard, allons-y. Mon chat doit avoir faim.

Mais cest vrai, vous avez un chat ? Un vrai ? Je pourrai jouer avec ?

Oui, bien sûr, viens.

Je découvre lappartement dAgnès Moreau. Il y fait bon, cest chaleureux. Ça sent la tarte tout juste sortie du four. Un énorme chat roux paresseux accepte mes caresses avec une patience attendrissante, même quand je suis un peu remuant. Après du thé bien chaud, je mendors sans résister.

Agnès me porte doucement sur son lit avant de filer à la cuisine, téléphone à la main. Après de longs appels avec la police et les urgences, elle apprend quune jeune femme, gravement blessée dans un accident de voiture, vient dêtre admise à lhôpital. Elle est inconsciente.

Dès quelle se réveillera, transmettez-lui, je vous en prie, que son petit garçon va bien. Il reste chez moi pour linstant. Quelle ne sinquiète pas, nous viendrons la voir.

Après ces paroles réconfortantes au téléphone, Agnès revient vers moi. Je suis assis sur le lit, les yeux humides, effrayé. Les larmes sillonnent mes joues.

Où est ma maman ? sangloté-je. Je veux rentrer chez moi, retrouver maman. Je ne veux plus rester ici. À la maison, maman mattend et mon lit aussi Mes jouets espèrent mon retour. Allons-y, sil vous plaît Je veux rentrer.

Mon petit Hugo, ne pleure pas, tente de me rassurer Agnès, troublée. Maman travaille, elle est occupée. Tout va bien ici, je taime beaucoup, et mon chat aussi.

Non, elle mattend, je continue à pleurer. Je peux pas vivre sans maman. Je lève les yeux vers elle, inquiet Elle nest pas partie au ciel, maman ? Vraiment pas ?

Non, Hugo, elle nest pas partie. Pourquoi tu demandes ça ?

Mon papa, lui, il est parti au ciel et ma grand-mère aussi. Ils mobservent de là-haut. Quand je suis sage, je crois quils sont fiers. Mais si maman sen va aussi ?

Agnès me serre très fort contre elle, maternelle. Je pose ma tête sur son épaule, apaisé.

Ne tinquiète pas, ta maman est forte. Demain, en se levant, on ira tout de suite la voir. Elle nest pas au travail, elle est à lhôpital, elle est tombée malade.

Comme moi, la dernière fois ? Elle a mal à la gorge ? je demande en souriant à travers mes larmes.

Oui, un peu mal à la gorge et au bras. Mais tout ira bien, elle va guérir et tu pourras rentrer avec elle.

Il faut lui apporter du lait chaud avec du miel. On pourra lui en apporter ?

Bien sûr, Hugo. Maintenant, allonge-toi et ferme tes petits yeux, je vais te raconter une histoire.

Madame Agnès, pourquoi vous vivez toute seule ? soudain, ma question la prend au dépourvu.

Elle hésite, puis, sans sy attendre, elle se met à pleurer.

Javais un fils et un mari. Un jour, ils sont partis à la maison familiale à la campagne, moi je suis restée pour faire du ménage Il y a eu un accident de voiture. Maintenant je vis ici, avec mon chat. Jaurais aimé être avec eux à ce moment-là. On aurait pu être tous ensemble encore.

Ils sont partis eux aussi au ciel ?

Oui, souffle Agnès, émue.

Faut pas pleurer, dit-je en essuyant ses larmes avec mes petits doigts. Ils te regardent eux aussi. Quand tu souris, ils sourient. Quand tu pleures, ils sont tristes, cest ce que maman me disait On ne va pas les rendre tristes, hein ? On ne pleure plus ensemble.

Agnès me serre fort, me dépose un baiser sur la tête.

Allez, on dort. Demain il faut se lever tôt. Tu resteras un peu avec moi et le chat pendant que ta maman est soignée. Daccord ?

Daccord, je réponds en hochant énergiquement la tête. Jaiderai à la maison. Je sais faire la vaisselle. Et est-ce que je peux tappeler mamie ici, mais pas à lécole ?

Bien sûr, mon petit Hugo. Dors maintenant.

Agnès sest attardée longtemps devant la fenêtre avant de sécher ses larmes. Je dormais, paisible, dans son grand lit.

Les années ont passé.

Ce matin, je me suis réveillé tôt. Je me suis levé dun bond, métirant de tout mon long. Lodeur des petits pains chauds flotte depuis la cuisine. Je jette un coup dœil dans la pièce.

Mamie, pourquoi tu tes levée si tôt ? je demande en embrassant la joue dAgnès.

Je narrivais pas à dormir. Je voulais que, quand toi et ta maman vous vous lèverez, il reste des petits pains. Ça te fait plaisir, et ça men fait aussi. Installe-toi, je te sers un grand verre de lait. Repose-toi. Moi je dormirai longtemps le moment venu, là-haut

Lydie MallardJe minstalle à la table, les pieds ballotant, le cœur léger. Mamie Agnès dépose devant moi une assiette de petits pains dorés et tout chauds mon odeur denfance. La porte de la chambre souvre doucement: maman apparaît, les cheveux encore en bataille, mais le sourire doux.

Bonjour, mes amours, murmure-t-elle, et elle sassied près de nous.

La lumière du matin glisse sur la nappe. Je ris en voyant le chat qui saute sur mes genoux, bousculant un peu mon verre de lait.

On dirait que cest la fête aujourdhui, dit maman en croquant dans un pain.

Mamie Agnès me regarde, ses yeux brillants dune tendresse immense. Je lui rends son sourire, puis je tends la main pour la serrer dans la sienne.

Tu sais, mamie, je me souviens du soir où tu mas gardé, quand javais si peur Maintenant, jai plus peur du noir, ni des absences: je sais que, quoi quil arrive, on ne se perd jamais vraiment. Pas tant quon saime encore très fort. Ça compte, hein?

Mamie pose sa main sur ma tête ; maman essuie discrètement une larme. On reste un moment ensemble, liés par lamour, le parfum du pain chaud, la lumière de la cuisine. Le passé na pas disparu, il est devenu le terreau de nos racines. Et parfois, entre deux bouchées, jentends presque la voix lointaine de ceux quon aime, souffler: «On veille sur vous. Continuez à sourire.»

Alors je serre un peu plus fort la main dAgnès, et je ris, rassuré prêt à inventer demain, entouré de tous mes soleils.

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