Maman nétait toujours pas venue. Tous les autres enfants avaient déjà été récupérés, il ne restait plus que moi, Étienne. Dans un coin de la salle, je faisais rouler tranquillement une petite voiture. Notre maîtresse, Madame Claire Dubreuil, jetait des regards agacés à lhorloge. Jai poussé un long soupir, les yeux fixés sur la fenêtre assombrie par la nuit, puis sur la porte dentrée.
Madame Dubreuil, tout à lheure, jai vu un gros chien près de la grille, lui ai-je dit, tout bas. Peut-être quil y est toujours. Maman attend sûrement dehors et elle a peur dentrer. On pourrait y aller pour le faire partir ?
Il ny a pas de chien, Étienne. Tu inventes des histoires. Je vais rappeler ta maman.
Madame Dubreuil a sorti son portable et composé une nouvelle fois le numéro de ma mère. Personne na répondu. Avec un froncement de sourcils inquiet, elle a regardé lhorloge encore une fois.
« Il a dû arriver quelque chose, » a-t-elle pensé. « Jamais elle na laissé son fils ainsi. Il na pas de papa, et sa mère est si attentionnée… Elle ladore. Même en cas de retard, elle aurait appelé sans faute pour prévenir. »
Étienne, viens, on va shabiller. Tu vas venir chez moi ce soir.
Mais… et maman ? ai-je balbutié, de plus en plus angoissé. Elle va venir et on ne sera plus là.
On va lui laisser un mot, a répondu Madame Dubreuil du tac au tac. Elle le trouvera et viendra nous rejoindre. Je noterai mon adresse, et mon numéro. Il est tard, viens. Mon chat doit mourir de faim.
Vous avez un chat, pour de vrai ? me suis-je écrié, ravi. Je pourrai jouer avec lui ?
Bien sûr, allez, viens.
Lappartement de Madame Dubreuil était chaleureux. Il faisait bon, ça sentait la tarte. Un énorme chat roux, endormi et placide, acceptait toutes mes caresses et supportait sans rouspéter mes jeux un peu brusques. Je me suis réveillé après avoir avalé un grand bol de chocolat chaud.
Plus tard, Madame Dubreuil ma soulevé pour me déposer dans un vrai lit, puis elle a filé dans la cuisine avec son téléphone. Après avoir parlé longuement avec la police et les urgences, elle a appris quune femme jeune, grièvement blessée lors dun accident de voiture, venait dêtre hospitalisée et se trouvait dans le coma.
Quand elle se réveillera, dites-lui surtout que son fils va bien, il reste chez moi. Quelle ne sinquiète pas, nous viendrons la voir.
Madame Dubreuil revint dans la chambre. Jétais assis sur le lit, les joues trempées de larmes, effrayé et perdu.
Où est ma maman ? ai-je sangloté. Je veux rentrer à la maison, je veux maman. Chez moi, maman doit pleurer toute seule, et même mon lit doit pleurer. Mes jouets mattendent. On rentre ? Je veux maman…
Mon petit Étienne, dit-elle toute remuée, ne pleure pas. Maman travaille, elle reviendra. Calme-toi. Ici, tu es bien, je taime, et le chat taime aussi.
Non, elle mattend, ai-je continué à pleurer. Je ne peux pas rester sans maman…» Puis, regardant Madame Dubreuil, jai demandé, tout bas, plein de tristesse : « Tu crois que maman est partie au ciel ?
Non, ne ten fais pas. Elle nest pas partie. Pourquoi tu me demandes ça ?
Papa est parti au ciel. Et puis, mamie aussi… Ils me regardent den haut. Quand je suis sage, ils sont contents. Et si maman y va aussi ?
Elle ma serré fort dans ses bras, mon nez senfouissant contre son épaule.
Naie pas peur, ta maman est solide. Tout va sarranger. Demain matin, la première chose quon fera, cest daller la voir. Elle nest pas au travail, elle est à lhôpital. Elle est souffrante.
Comme moi, lautre jour ? Elle a mal à la gorge ?
Oui, à la gorge. Un peu à la main aussi. Mais tout sarrangera, elle va guérir, et bientôt tu pourras rentrer avec elle.
Il lui faudra du lait chaud avec du miel. On lui en apportera, dis ?
Cest promis. Maintenant, allonge-toi. Ferme les yeux, et je vais te raconter une histoire.
Madame Dubreuil, pourquoi vous vivez toute seule ? ai-je soudain demandé.
Ma question la prit au dépourvu. Son visage se figea, puis elle se mit à pleurer, à sa grande surprise.
Javais un petit garçon, et aussi un mari. Un jour, ils sont allés à la campagne, je suis restée en ville pour faire le ménage. Et il y a eu un accident. Maintenant, je vis seule avec mon chat. Jaurais tant voulu être avec eux. On serait restés ensemble…
Ils sont eux aussi partis au ciel ?
Oui, soupira-t-elle.
Madame Dubreuil, ne pleurez pas, lui dis-je en la consolant. Ils vous regardent. Quand vous riez, ils rient aussi. Quand vous pleurez, ils pleurent. Cest ce que maman ma toujours dit. Il faut pas les rendre tristes. On restera ensemble et on ne pleurera plus.
Elle essuya ses larmes, me serra fort et membrassa.
Allez, dodo, demain il faudra se lever tôt. Jaimerais te demander de rester un peu chez moi, le temps que ta maman aille mieux à lhôpital. Nous serons moins seuls, le chat et moi. Daccord ?
Daccord, ai-je hoché la tête. Je sais faire la vaisselle, je pourrai aider. Et… je pourrais tappeler Mamie, rien que chez toi, pas à lécole ?
Oui, Étienne. Bonne nuit, mon petit.
Longtemps, cette nuit-là, Madame Dubreuil est restée assise près de la fenêtre, à essuyer ses larmes. Je dormais profondément dans son lit.
Des années ont passé.
Je me suis réveillé tôt. Rapidement, jai sauté hors du lit, tout en métirant. Une délicieuse odeur de tarte chaude flottait depuis la cuisine. Je suis allé voir.
Mamie, pourquoi tu es déjà debout ? ai-je demandé en déposant un bisou sur sa joue.
Impossible de dormir. Je me suis dit : tu vas te lever, toi et ta mère, et il y aura des tartes toutes chaudes. Ça vous fera plaisir, et moi ça me fait du bien. Viens, je tapporte un verre de lait. Dormir, je le ferai bien assez tôt, quand je serai là-haut.
Lydie MalherbeÀ ce moment-là, la porte s’ouvrit doucement. Maman entra dans la cuisine, ses cheveux relevés, les joues pleines de sourires fatigués et tendres.
Mmm ça sent la tarte quon ne peut manger que chez Mamie Claire, dit-elle en venant mébouriffer les cheveux.
Mamie eut ce regard quelle avait toujours, un mélange de fierté et de nostalgie.
Ma recette secrète, glissa-t-elle avec un clin dœil. Mais ce matin, il te faudra la deviner.
On a ri tous les trois, le vieux chat roux ronflant au pied de la table. Un rayon de soleil entrait par la fenêtre et dansait sur la nappe.
Pour un instant, tout était simple : le passé douloureux, les cicatrices, les peurs anciennes seffaçaient devant la chaleur de la cuisine, les parfums sucrés, et la promesse de ce jour nouveau quon partagerait ensemble.
Je me suis dit que parfois, les familles se recomposaient, comme on recoud un tissu déchiré chaque point un souvenir, chaque fil un éclat damour. On noublie jamais ceux qui nous manquent. Ils sont là, invisibles, dans la lumière du matin, dans la chaleur dune main serrée, dans la douceur dun sourire, juste au creux du cœur.
Jai serré la main de Mamie Claire sous la table, fort, très fort, pour quelle le sente quelle sache, plus jamais, quelle nétait seule.
Et, dehors, le jour se levait, paisible et prometteur.
