Cadeau d’un inconnu Un message dans le chat d’équipe a surgi au-dessus des tableurs et des mails urgents, comme un jouet coloré au milieu des dossiers : «Chers collègues, lancement du Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux lors de la fête de fin d’année. Budget : jusqu’à 30 euros. Lien vers le formulaire ci-dessous.» Arnaud relut le texte et jeta machinalement un œil à l’horloge de l’ordinateur. Il restait dix jours de travail avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prélèvement du crédit immobilier. Sa vie s’articulait depuis longtemps autour de ce genre de repères. Les réactions fusaient déjà sur le fil : GIF de rennes, « Encore ? », questions sur le budget. Katia, la RH, précisa aussitôt : « Participation facultative mais fortement recommandée. Offrons-nous une ambiance de fête ! » Arnaud finit son café froid et cliqua sur le lien. Il remplit nom, département, accepte le traitement des données. En bas, la touche « Participer » clignote. Il hésita, imagina une nouvelle bougie ou tasse inutile sur son bureau déjà encombré. Puis imagina que son nom figurerait sans cadeau sur la liste. Il valida. — Alors, toi aussi tu joues à la loterie ? — lança Sébastien du service voisin en glissant la tête dans son box. — Pourvu que je tombe sur quelqu’un avec de l’humour. J’ai déjà choisi mon cadeau : un livre de gestion du temps pour le chef… — C’est anonyme pourtant, — rappela Arnaud. — Justement, c’est plus drôle ! Imagine sa tête… — Sébastien fit une grimace, hilare. Arnaud sourit poliment et replongea dans son rapport. Les colonnes de chiffres se fondaient en un flot gris. Plus loin, on discutait des paniers cadeaux pour les partenaires, on se chamaillait pour choisir les chocolats premium ou économiser sur le prix. Au café ce matin on parlait de la prime de Noël : existera-t-elle ? Sera-t-elle rabotée ? Sous forme de coffrets de fêtes ? Tout tournait en boucle dans une ambiance de Noël d’entreprise : sapin en plastique dans le hall, boules colorées, cartes impersonnelles « Cher partenaire, Joyeuses fêtes… ». Arnaud avait deux objectifs pour cette fin d’année : décrocher la prime de performance et ne pas s’emporter contre son fils à cause des mauvaises notes. Aussi difficiles l’une que l’autre. Le soir venu, un mail attendait dans sa boîte : « Votre destinataire Secret Santa ». Il l’ouvrit sur son téléphone dans le métro, coincé entre les doudounes et les sacs à dos. «Bonjour Arnaud, votre destinataire : Arnaud Dubois, département Analytique.» Il relut la ligne. Puis encore. Secousse dans le métro, quelqu’un bouscula son épaule. Sur le chat, on commençait à publier des captures d’écran : «C’est quoi ce bug ?» «Moi aussi, je suis tombé sur moi-même.» «On passe un cap dans la découverte de soi !» Katia intervint vite : «Oui, il y a eu un couac système. Trop tard pour corriger, l’informatique dit que tout repose sur les IDs. Prenons ça comme une expérience ! Les cadeaux s’échangent quand même, faites mine de rien. Gardons l’ambiance et le suspense.» «Quel suspense si je sais que c’est moi ?» demanda-t-on. «Imagine que l’inconnu qui te connaît si bien t’offre un cadeau» répondit Katia, emoji sapin. Arnaud rangea le téléphone. Dans le wagon, quelqu’un racontait fort comment il «bouclait son année». Il regarda son reflet dans la fenêtre noire : quarante-et-un ans, cheveux corrects mais des mèches claires sur les tempes, visage fatigué mais pas vieux. Veste de prêt-à-porter, montre en crédit, portable «comme celui du chef». Un cadeau à soi-même, signé d’un inconnu, pensa-t-il. Qu’est-ce que cet inconnu pourrait m’offrir ? Pas de réponse. Le lendemain au café, on ne parlait que de ça : — Il faut tout annuler ! — estima Paul, le juriste, en tapotant sa cigarette. — Ça casse le principe. Un Secret Santa sans anonymat, c’est absurde. — Moi je trouve ça génial ! — rétorqua Anne du marketing. — Pour une fois, on peut se faire un vrai cadeau. Pas un énième mug ou foulard à motif cerf. — Tu t’achètes déjà tout toi-même, — nota quelqu’un. — Pas tout. Il y a des choses pour lesquelles j’ose pas mettre le prix, — sourit Anne. — C’est justement ça qui est chouette. Arnaud écoutait, silencieux. Il tournait en tête : écouteurs, batterie externe, nouvelle souris. Il pourrait les acheter n’importe quand sans jouer au Santa. Ce n’était pas des cadeaux, juste des accessoires de plus. — Tu vas t’offrir quoi ? — lança Sébastien devant l’ascenseur. — Je sais pas, — avoua Arnaud. — Ah ben alors ! Moi, j’aurais pris une PlayStation. Mais le budget limite… Je vais choisir un coffret de bières artisanales et signer « De la part du Père Noël ». Et moi ? — pensa Arnaud, regagnant son bureau. — Qu’est-ce que je voudrais vraiment recevoir, si on me voyait — vraiment ? Pas comme un salarié, un payeur d’emprunt ou un père souvent jugé « peu présent », mais… qui ? Un vrai homme ? Il ne trouvait pas le mot juste. Le soir, il erra dans un centre commercial : vitrines scintillantes, musique festive. Des enseignes prônaient «Le cadeau idéal», «Pour lui», «Pour l’homme accompli». Ici, un mannequin en manteau chic à la mine confiante. Toujours bien rasé, ni poches sous les yeux, ni dettes. Il entra dans une boutique d’électronique. Stand d’écouteurs sans fil : «Best-seller». Un vendeur vantait les mérites d’un modèle à un ado. Voilà, des écouteurs. Pratique. Musique, podcasts. On se donne l’impression de prendre soin de soi, songea Arnaud. Il prit la boîte : le prix rentre dans le budget, quitte à éviter le haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est le sens ? J’achète déjà ce qu’un homme comme moi «doit» avoir : téléphone, montre, chaussures correctes, manteau pas bradé. Est-ce vraiment un cadeau ? Il reposa la boîte et sortit. La librairie était plus calme. À l’entrée, empilement de livres «Soyez la meilleure version de vous», «Savoir tout faire», «Le bonheur planifié». Il feuilleta un ouvrage, retrouva les conseils attendus sur le «confort zone» et l’«efficacité» : la lassitude le gagna. Au fond, rayon roman. Il passa un doigt sur les tranches, retrouva de vieilles connaissances. Il avait tant lu jadis, avalant des romans en une nuit à la fac. Puis le boulot, le prêt, l’arrivée du fils : la lecture était devenue un «faut que». Un livre ? — pensa-t-il. Oui, mais lequel ? Est-ce qu’un inconnu m’offrirait un livre alors que je n’arrive plus à trouver le temps de lire ? Il ressortit les mains vides, la tête assourdie par les pubs et la musique. À la maison : — Pourquoi tu fais cette tête ? demanda sa femme. — Non rien, — répondit-il en enlevant ses chaussures. — Il y a un jeu à la fête d’entreprise. Des cadeaux. — Encore des mug et des bougies ? — s’amusa-t-elle. — Cette fois chacun doit s’offrir à soi-même. Genre, la machine a bugué. — Mais c’est super ! — dit-elle en posant les pâtes sur la table. — Offre-toi quelque chose que tu hésites à acheter. — Comme quoi ? — Je sais pas. Tu sais mieux que moi. Il se tut. Le fils semblait lire, concentré sur son manuel. — Alors ? — insista sa femme. — D’habitude tu veux quelque chose : nouveau téléphone, montre, sac. Tu aimes bien les gadgets. — Je les achète quand il le faut, — expliqua Arnaud. — Alors, essaye de choisir autre chose qu’un objet, — suggéra-t-elle. — Un bon pour un massage, un bon pour une journée… — Je n’ai pas besoin d’un bon pour une journée off, — la coupa-t-il. — Juste d’un chef qui ne mail pas le dimanche. Elle sourit. — Demande ça à ton Père Noël. — Hors budget ! — plaisanta-t-il. La nuit, il tourna longtemps dans son lit. Revoient les vitrines, les slogans, les vœux convenus : «carrière», «succès», «prospérité». Tout important, mais si superficiel, comme les guirlandes que l’on range en janvier. Qu’est-ce que je voudrais, si on n’attendait rien de moi ? Ni collègues, ni femme, ni fils, ni parents, ni banque ? Toujours pas de réponse. Une semaine avant la fête, le bureau bruisse. Les premiers paquets apparaissent. Certains dissimulés dans les meubles, d’autres exposés. Dress-code, menu, concours sur le chat. Katia annonce soirées DJ et «moment spécial Secret Santa». Arnaud n’a toujours pas de cadeau. — Tu traînes ! — s’amusa Sébastien. — Après il ne restera rien de bien. — Je réfléchis, — répondit Arnaud. — À quoi bon réfléchir ? — Sébastien hausse les épaules. — Prends quelque chose d’utile. Moi j’ai commandé un set pour le barbecue. J’en voulais un depuis toujours, jamais eu le temps. Maintenant j’aurai. À la pause, Arnaud descend au café du rez-de-chaussée. File devant la caisse, discussions sur enfants, rapports, embouteillages. Au-dessus du bar : «Faites-vous plaisir ! Coffrets cadeaux». Il s’assied, allume son portable. Cherche «cadeau homme 40 ans». La liste sort instantanément : montres, portefeuilles, gadgets, paniers alcoolisés, bons chez le barbier. Tout cela parle d’apparence, — pense-t-il. — Pas de ressenti. Il ferme la page, ouvre ses mails perso. Spams commerciaux : «Promo à saisir», «Nouvelle année, nouvelle version de vous». Soudain, un mail perdu d’une plateforme de cours en ligne : «Nouvelles sessions de photographie, inscription jusqu’à dimanche». La photo. Il repense à son vieil appareil reflex, acheté dix ans plus tôt, quand le fils n’était pas là et le crédit n’en était qu’un concept flou. À l’époque, il arpentait Paris le week-end pour capturer rues, visages, vitrines. L’appareil a fini au placard. D’abord le manque de temps, puis de courage, puis la conviction que c’était trop futile. Trop cliché, se dit-il : le quadra qui se remet à la photo, va tout plaquer pour devenir artiste. Ridicule. Il écarte son plateau, gêné. Je ne veux rien plaquer. Je veux juste… Il ne termine pas sa pensée. Son chef l’interrompt d’un SMS : «Besoin des chiffres du 3e trimestre ce soir.» Soupir. Il remonte à son bureau. Le soir, il fouille le placard et ressort le reflex poussiéreux. Il l’allume : batterie vide. Au fond du tiroir, il retrouve le chargeur. Sa femme arque un sourcil : — Tu vas te remettre à la photo ? — Juste voir si ça marche encore, — explique-t-il. La batterie chargée, il va sur le balcon et prend quelques clichés dehors : voitures, neige, lampadaires. Rien d’exceptionnel, mais en cadrant, le brouhaha dans sa tête s’estompe. Sa respiration devient plus douce. C’est peut-être ça, le cadeau : pas l’appareil, mais l’autorisation de consacrer deux heures par semaine à ça, sans se sentir ridicule. La pensée est simple mais effrayante. Le critique intérieur ironise : Achète-toi un cours photo, comme si ça changeait quelque chose. Mais une autre source plus douce lui dit : Pourquoi pas ? On dépense tant pour des objets vite oubliés. Au moins ça, ça me plaisait vraiment. Il rouvre le mail et lit le programme du cours : composition, lumière, paysages urbains. Deux soirs par semaine, en ligne. Le prix rentre dans le budget du Secret Santa, sauf pack premium. Un cadeau à soi-même, offert par un inconnu : se souvenir de ce qui me plaisait autrefois, et ne pas juger. Il clique sur «Payer». Il reste la formalité : rendre ce cadeau concret. La règle du jeu précise qu’il faut apporter un objet emballé. Pas juste dire «J’ai suivi un cours». Il lui faut une boîte. À la papeterie, il achète un carnet bleu foncé sans motifs et une enveloppe. Chez lui, il imprime la confirmation d’inscription et la range. Sur la première page du carnet, il écrit : «Pour les photos que tu prendras encore.» Son écriture n’est pas parfaite, mais lisible. Il réfléchit à la carte. Il veut éviter la façonneur motivational, écrire comme quelqu’un qui connaît sa vie. Après plusieurs brouillons, il trouve : «À Arnaud. Il est bon parfois de se rappeler que tu n’es pas que des rapports et des réunions. Offre-toi un peu de temps pour regarder le monde autrement que par des tableaux Excel. J’espère que tu en profiteras. Ton Santa.» En relisant, une légère émotion monte. Pas tant de la fierté, mais parce que ses mots lui semblent étrangers et bienvenus. Le «Santa» est plus bienveillant qu’il ne l’est envers soi. Il glisse l’attestation du cours dans l’enveloppe, glisse l’enveloppe dans le carnet, emballe le tout dans un papier kraft sobre et noue un ruban rouge. Le cadeau fait modeste, sans marque ni slogan. La fête a lieu dans la salle à manger d’un centre d’affaires parisien. Tables dressées, DJ en playlist best of, collègues en robe à paillettes ou chemises civiles. Les cadeaux sont déposés sur une table spéciale. Arnaud place son paquet et examine la pile colorée de sacs de magasins, boîtes à ruban, emballages argentés. — Prêt pour le déballage ? — lance Katia, de passage. — Autant que possible, — sourit Arnaud. Au milieu de la soirée, l’animateur annonce «le moment du Secret Santa». La musique baisse, la lumière s’adoucit. Certains rient, d’autres déjà au bar. — Mes amis, lance-t-il, cette année le Secret Santa est vraiment secret. Chacun devient son propre magicien ! Mais on fait semblant, d’accord ? Quelques applaudissements dans la salle. — Approchez l’un après l’autre, prenez votre cadeau, ouvrez-le ici. Rappelez-vous : l’important n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pense Arnaud. Vient son tour : nervosité insoupçonnée. Il prend le paquet «Arnaud Dubois», retourne à sa place. — Alors, t’as quoi ? — s’approche Sébastien. — Pas des chaussettes j’espère. Arnaud dénoue le ruban, ouvre l’emballage. À l’intérieur sont le carnet et une enveloppe à son nom. Sa main tremble un peu. — C’est pas le kit barbecue, — remarque Sébastien. Arnaud ouvre l’enveloppe, déplie la feuille. Autour de lui, les exclamations : «Un bon au spa !», «Un jeu de société !». Il aperçoit la comptable, qui cache ses yeux en recevant un livre de yoga, Katia rit devant un mug «Meilleur collègue». Il relit la carte. Puis encore. Les mots qu’il a écrits résonnent comme s’il s’adressait vraiment à lui-même. Tu n’es pas que des rapports et des réunions. Il ressent un léger malaise : comme si on l’épiait dans sa vulnérabilité. Et simultanément, le soulagement qu’aucun jugement ne tombe. — Alors, c’est quoi ? — insiste Sébastien. — Un cours, — souffle Arnaud. — De photographie. Et un carnet. — Ah oui, là y’a du niveau ! C’est un créatif ! On n’a pas le droit de savoir qui, non ? — Non, — répond Arnaud. — Bon, — Sébastien part admirer son kit barbecue — tu feras les photos du prochain pot alors ! Arnaud referme son carnet. Le DJ lance une blague, certains dansent. C’est le vacarme, mais lui se sent plus calme. Sur son téléphone, le message de sa femme clignote : «Alors ?». Il écrit : «Bien passé. Cadeaux originaux. Je me suis offert un cours», efface — et remplace par : «Je t’en parle plus tard.» Chez lui, en rentrant tard, la cuisine est éclairée, ça sent la mandarine. Sa femme lit, son fils dort. — Et alors ? — demande-t-elle. — Qu’as-tu reçu ? Il dépose le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — s’étonne-t-elle. — Dedans il y a une surprise, — explique-t-il et ouvre l’enveloppe. Elle lit la carte, lève les yeux. — C’est toi qui as écrit ça pour toi ? — murmure-t-elle. — Oui, — avoue-t-il. — Et j’ai payé le cours. De photo. Elle hoche la tête, sans ironie. — Beau cadeau. Tu aimais ça, non ? — Il y a longtemps, — dit-il. — Longtemps, ce n’est pas fini. Il hausse les épaules, mais au fond, quelque chose a bougé, comme un meuble déplacé après des années. — On verra bien, — souffle-t-il. Le premier janvier, il émerge sans réveil. Dehors, matin gris, voitures entassées, restes de neige. La tête lourde, mais claire. Sa femme et son fils sont partis la veille chez sa belle-famille, il les rejoindra demain. Silence rare dans l’appartement. Il prépare du café, s’installe, ouvre le carnet : «Pour les clichés que tu prendras encore». Il allume l’ordi, retrouve son mail de confirmation. Le premier cours débute dans une semaine, mais le module d’introduction est déjà accessible. Il lance la vidéo, écoute ce prof serein qui parle d’observer la lumière plus que de réussir sa vie. Il remarque soudain qu’il ne vérifie ni la messagerie pro, ni son portable. Qu’ils restent loin ne le dérange pas. Il prend son appareil, sort dehors. L’air est frais, pas glacé. Les gens sortent leurs poubelles, promènent leurs chiens. Sur la pelouse, un pétard abandonné. Il cadre : branches d’arbre, fils électriques, balcons. Rien de spécial. Mais en déclenchant, il a l’impression de faire quelque chose d’insignifiant — mais d’essentiel. Pas pour un rapport, ni pour des résultats. Pour lui seul. Il prend d’autres photos, rentre, les transfère sur l’ordinateur. Plusieurs sont ratées ou banales. Mais une, reflet d’immeubles dans la vitre d’une voiture, le trouble. Il agrandit : son propre reflet, appareil en main. Cadeau d’un inconnu, pense-t-il. Qui est moi-même. Et cela va. Il ferme le logiciel, finit son café. Bientôt la reprise, les tâches, les mails, les réunions. Et ce cours qui commence dans une semaine. Et une plage horaire, qu’il tentera de garder pour lui. Il ouvre le carnet, date la page, note «Cour, matin, reflet sur une vitre». Ce n’est rien, mais c’est à lui. Il pose son stylo et réalise que, pour la première fois depuis longtemps, il envisage l’avenir autrement qu’en termes de dettes et de rapports. Il y a, à peine, un petit endroit où il pourra choisir. C’est peu, mais suffisant pour respirer mieux. Il se sert encore un café, ouvre le planning du cours. En bas, une case «notes». Il écrit : «Ne pas l’annuler pour le boulot». Sourit, conscient que la vie bougera tout — mais il se donne au moins la permission d’essayer. Et c’est aussi un cadeau.

Cadeau dun inconnu

Le message est apparu en haut de la fenêtre Teams, éclatant au milieu dun tableau Excel et des mails urgents, comme un jouet coloré dans un tiroir de dossiers :

« Chers collègues, lancement du Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux lors de la soirée du bureau. Budget jusquà 30 euros. Formulaire dinscription ci-dessous. »

J’ai lu la phrase plusieurs fois, jetant machinalement un regard à lhorloge dans le coin de lécran. Dix jours avant les vacances, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le dernier prélèvement de mon crédit immobilier. Ma vie est devenue une succession de deadlines.

Déjà, le chat sanimait : une gif de renne, des « Encore ? », une question sur le budget. Camille, notre RH, a aussitôt ajouté : « La participation nest pas obligatoire, mais fortement recommandée. On veut instaurer une ambiance de Noël ! »

Jai avalé mon café froid et cliqué sur le lien. Nom, service, consentement pour le traitement des données. Tout en bas, le bouton « Participer » clignotait. Jai hésité, imaginant une bougie ou une tasse de plus atterrissant sur mon bureau déjà envahi. Puis, jai pensé à la liste des participants, et au vide opposé à mon nom.

Jai validé.

Alors, tu te lances dans cette loterie aussi ? ma lancé Julien du service voisin, passant sa tête dans mon open-space. Jespère tomber sur quelquun avec de lhumour. Jai déjà trouvé mon cadeau : un livre sur la gestion du temps pour le chef.

Cest censé être anonyme, lui ai-je rappelé.

Justement, cest ce qui rend la chose plus drôle. Imagine, il ouvre le paquet et Julien a pris une expression outrée, éclatant de rire.

Jai souri poliment puis je suis retourné à mon rapport. Les chiffres se fondaient en une routine grise. À quelques bureaux, on débattait sur les coffrets à offrir aux partenaires, hésitant à prendre des chocolat plus chers ou à économiser. À la pause clope, ce matin, on parlait de la prime : aura-t-on une vraie, ou simplement des cadeaux ?

Autour de moi, tout nétait que décor de fin dannée : sapin artificiel dans le hall, boules en plastique, cartes impersonnelles : « Mes meilleurs vœux à nos partenaires »

Cette année, javais deux objectifs : toucher la prime en réalisant le plan, et ne pas me fâcher à cause des notes de mon fils. Les deux me semblaient aussi difficiles.

Le soir, jai reçu un mail « Votre Secret Santa ». Je lai ouvert sur mon téléphone dans le métro, coincé entre manteaux et sacs à dos.

« Bonjour François ! Votre filleul est : François Dupuis, service analytique ».

Jai relu la phrase. Encore et encore.

Le métro a tangué, quelquun ma bousculé. Sur le chat, déjà, les captures décran se multipliaient :

« Cest un bug ? »
« Moi aussi je suis tombé sur moi-même. »
« Cest le nouveau niveau du développement personnel ! »

Camille est intervenue : « Chers collègues, oui, désolée, le logiciel a bugué. Impossible de modifier, IT dit que tout est lié aux identifiants. On propose de prendre ça comme une expérience. On apporte nos cadeaux, on fait comme si de rien n’était. Gardons lintrigue et la bonne humeur ! »

« Quelle intrigue, si on sait que cest nous ? », a écrit quelquun.
« Imagine que cest un inconnu qui te comprend parfaitement », a répondu Camille, accompagnée dun emoji sapin.

Jai refermé le chat et rangé mon téléphone. Une voix forte dans le wagon racontait comment elle « bouclait son année ». Jai regardé mon reflet dans la vitre sombre. Quarante-et-un ans. Les cheveux résistent, mais quelques mèches grises aux tempes. Un visage fatigué, mais pas vieux. Une veste achetée chez Celio, une montre en mensualités, un smartphone dernier cri « comme le chef ».

Un cadeau à soi-même, comme offert par un inconnu. Quest-ce que cet inconnu pourrait bien moffrir ?

Pas de réponse.

Le lendemain, à la pause clope, tout le monde ne parlait que de ça.

Il faut tout annuler, sindignait Paul, le juriste, tapotant sa cigarette. Cest contraire à lesprit du jeu ! Un Secret Santa ne doit pas être démasqué !

Moi, ça me plaît, a rétorqué Élodie du marketing. Enfin un vrai cadeau, pas un énième mug avec un renne !

De toute façon, tu tachètes déjà tout, a lancé quelquun.

Pas tout. Il y a des choses pour lesquelles je trouve toujours une excuse, Élodie a souri. Voilà ce qui rend le jeu intéressant.

Silencieux, jécoutais. Les idées tournaient : écouteurs, batterie externe, nouvelle souris. Je pourrais acheter tout ça sans Santa, juste en passant chez Darty après le boulot. Mais ça ne ressemble pas à un cadeau, juste à un accessoire de plus sur mon bureau.

Et toi, tu vas toffrir quoi ? ma demandé Julien en attendant lascenseur.

Je ne sais pas, ai-je avoué.

Tu abuses. Moi, je voudrais moffrir une PlayStation Mais hors budget, il a ri. Bon, tant pis, je prendrai un coffret de bières et je signerai « du Père Noël ».

Et moi ? De quoi aurais-je envie si quelquun me voyait vraiment ? Pas comme un employé, ni comme lhomme qui paie son crédit, ni comme le père reproché de manquer de temps pour son gamin. Mais comme quoi ? Un homme ?

Impossible de trouver le mot juste.

En fin de journée, jai flâné au centre commercial. Tout brillait, scintillait, la musique de Noël partout. Les magasins proclamaient « Les cadeaux parfaits », « Coffrets pour lui », « Pour lhomme qui réussit ». Dans chaque poster, un mec élégant, déterminé. Aucun navait des cernes ou des dettes.

Au rayon high tech, les écouteurs sans fil attiraient le regard, « best sellers » collés sur la vitrine. Le vendeur vantait les mérites du dernier modèle à un adolescent emmitouflé.

Pratique, me suis-je dit. Pour la musique, les podcasts. Un achat utile, à défaut dêtre festif. Je prends la boîte, la tourne dans mes mains. Le prix colle au budget, sauf la version premium.

Mais jai conscience de macheter encore un objet, sans surprise, sans attente. On ma dit quil fallait des chaussures solides, une montre, un téléphone performant, une veste pas trop cheap. Mais est-ce que ça a le goût dun cadeau ?

Je reviens sur mes pas et repose la boîte.

À la fnac, il fait plus chaud. Les étalages croulent sous les « Devenez la meilleure version de vous-même », « Réussir sans stress », « Le bonheur en 21 étapes ». Jouvre un livre, parcours les conseils sur la zone de confort, l’efficacité, et sens la lassitude menvahir.

Au fond, les romans me font de l’œil. Autrefois, je lisais beaucoup. À la fac, je pouvais avaler un tome en une nuit, réveillé au matin avec les yeux rouges. Puis le travail, le crédit, larrivée de mon fils La lecture est devenue un « à faire ».

Peut-être un livre ? Mais lequel ? Un inconnu moffrirait-il un livre, alors que je ne prends jamais le temps de lire ?

Je suis reparti les mains libres, la tête pleine de slogans et de jingles.

À la maison, ma femme, Sophie, ma accueilli :

Tu fais une drôle de tête.

Rien de spécial, ai-je dit en retirant mes chaussures. Jeu de cadeaux au bureau.

Encore des bougies et des mugs ? elle a souri.

Cette fois, on doit se faire un cadeau à soi-même. La machine a planté.

Mais cest génial, elle apportait un plat de pâtes sur la table. Fais-toi plaisir, offre-toi ce que tu tinterdis souvent.

Quoi, par exemple ?

Je ne sais pas. Tu en as lidée, forcément.

Jai haussé les épaules. Mon fils parcourait son manuel en prétendant réviser.

Alors ? Sophie me scrutait. Dhabitude tu veux du concret. Un nouveau téléphone, une montre, un sac. Tu aimes les gadgets.

Mais tout ça, je les achète déjà dès que cest nécessaire.

Dans ce cas, essaie quelque chose dimmatériel. Un bon pour un massage, un dimanche off, ou

Un jour off ne dépend pas dun bon, ai-je coupé. Juste dun chef qui ne poste pas sur WhatsApp le dimanche.

Elle a souri.

Demande donc ça à ton Santa.

Hors budget, ai-je plaisanté.

La nuit, jai eu du mal à dormir. Images des boutiques, slogans, vœux rabâchés : « succès professionnel », « réalisations », « sécurité financière ». Important, oui Mais tout me semble extérieur, comme des guirlandes quon range en janvier.

Quaimerais-je vraiment recevoir, si personne ne me jugeait ? Ni collègues, ni épouse, ni enfant, ni parents, ni banquier ?

Toujours pas de réponse.

Une semaine avant la fête, le bureau sagitait davantage. Les paquets colorés commençaient à envahir les bureaux. Certains les cachaient, dautres les exhibaient. Discussions enflammaient le chat : dress code, menu, animation. Camille prévenait : DJ, animateur et « moment spécial Secret Santa » au programme.

Toujours pas de cadeau sur mon table.

Tu attends quoi ? a demandé Julien. Tu vas finir avec rien de sympa.

Je réfléchis.

Il ny a pas à réfléchir, haussa-t-il les épaules. Prends-toi quelque chose dutile. Moi, jai commandé un kit barbecue. Depuis le temps que je voulais Cest loccasion.

À midi, je suis descendu au café du rez-de-chaussée. La file sétirait, les gens parlaient boulot, enfants, bouchons. Au-dessus du bar, la pub défilait : « Faites-vous plaisir ! Coffrets spéciaux ».

Je me suis posé près de la fenêtre avec mon plateau, sorti mon téléphone, et tapé : « Cadeau homme, 40 ans ». Les suggestions sont venues : montres, portefeuilles, gadgets, whisky, barber shop.

Tout parle de ce que je devrais incarner, pas de ce que je ressens.

Je ferme longlet, ouvre ma boîte perso. Des promos, des relances : « Vous nêtes pas venu depuis longtemps », « Profitez de la nouvelle année ». Parmi elles, la newsletter dun site dapprentissage auquel javais souscrit : « Nouveau cours de photographie, inscriptions ouvertes jusquà dimanche ».

Photographie.

Je repense à mon vieux reflex acheté il y a dix ans, avant le crédit, avant lenfant. À lépoque, je me baladais le week-end, capturant des gens, des boutiques, des façades. Puis lappareil a fini au placard. Plus le temps, plus lénergie puis limpression que cétait futile.

Cliché, sest moqué ma petite voix intérieure. Un homme de quarante ans se souvient quil aimait faire des photos ? On croirait une crise, à se rêver artiste.

Jai repoussé mon plateau, gêné.

Je ne compte pas tout plaquer. Je

La pensée sest interrompue. Mon chef a texté : « Jattends les chiffres du T3 avant ce soir ».

Jai soupiré.

Le soir, jai retrouvé le vieux sac dans larmoire. Lappareil mattendait, froid, massif. Il ne sallumait pas, batterie vide. Jai remis à charger.

Sophie a haussé un sourcil :

Tu vas faire des photos ?

Juste voir sil marche encore.

Batterie remontée, je suis sorti sur le balcon faire quelques clichés. Les voitures, les fenêtres, la neige et les lampadaires Rien dextraordinaire. Mais au travers du viseur, le brouillard dans ma tête sest levé. Pas disparu, mais calmé un instant.

Jai remarqué que mon souffle sétait apaisé.

Est-ce ça, le cadeau ? Pas lappareil, mais lautorisation de saccorder du temps. Une heure par semaine. Ou deux. Sans culpabilité.

La pensée ma surprise et effrayée à la fois. Aussitôt, le critique a raillé : sérieux, inscris-toi à un cours photo ? Comme si ça changerait quoi que ce soit.

Mais un autre moi, plus discret, a soufflé : pourquoi pas ? On dépense tant dans des objets vite oubliés. Mais là, ce serait pour quelque chose qui me plaisait, autrefois.

Jai rattrapé lemail pour le cours. Composition, lumière, paysages urbains. Deux soirées par semaine, en ligne. Prix dans le budget du Secret Santa, tant quon najoute pas loption premium.

Un cadeau de linconnu, se suis-je dit. Un inconnu qui se rappellerait ce qui manimait et ne jugerait pas.

Jai cliqué « Payer ».

Restait la formalité : lemballer comme un vrai cadeau de Santa.

La consigne disait dapporter un objet, pas juste une inscription. Il fallait quelque chose à mettre dans une boîte.

Jai acheté un carnet bleu sombre et une enveloppe chez Monoprix. Jai imprimé le mail de confirmation, plié soigneusement la feuille. Sur la première page du carnet, jai écrit : « Pour les photos que tu nas pas encore prises ». Mon écriture tremblait, mais restait lisible.

Jai réfléchi à la note à glisser. Je voulais éviter la phrase toute faite, écrire comme à quelquun qui comprend ta vie.

Après plusieurs essais, jai gardé :

« À François.
Parfois, il faut se rappeler quon nest pas juste des rapports et des réunions. Accorde-toi un peu de temps pour regarder le monde autrement que par les tableaux Excel. Jespère que tu en profiteras.
Ton Santa. »

Jai relu. Un pincement au cœur. Ce nétait ni martial ni grandiloquent. Des mots simples. Ceux que je nemploie jamais pour moi-même.

Santa me semblait plus bienveillant que moi envers moi-même.

Jai rangé l’imprimé dans lenveloppe, glissé lenveloppe dans le carnet, emballé le tout dans un simple papier brun, noué dun ruban rouge fin.

Le cadeau paraissait modeste. Mais il navait ni logo, ni slogan.

La fête avait lieu dans la salle du rez-de-chaussée du centre daffaires. Nappes blanches, guirlandes, DJ passant les tubes du moment. Les collègues arrivaient tour à tour : paillettes, chemises, badges oubliés.

Sur une table à part, les cadeaux. Chaque paquet avec une étiquette. Jai posé le mien, observé la pile. Sacs colorés, boîtes à rubans, paquets surprises.

Prêt pour la révélation en solo ? ma glissé Camille en souriant.

Du mieux que je peux ai-je répondu.

Vers le milieu de la soirée, lanimateur a annoncé le « moment spécial ». Musique abaissée, lumière tamisée. Lambiance était détendue : certains riaient fort, dautres discutaient au bar.

Mes amis, a lancé lanimateur, ce Secret Santa a atteint un nouveau niveau : chacun est devenu son propre magicien ! Mais nous faisons mine de rien, nest-ce pas ?

Rires dans la salle.

À tour de rôle, venez chercher votre présent et ouvrez-le devant tout le monde. Rappelez-vous, le plus important, cest ce que vous aurez appris sur vous-même.

Encore un qui parle comme un slogan, ai-je pensé, lassé.

Mon tour venu, jai ressenti un petit trac. Je me suis avancé, récupéré mon paquet estampillé « François Dupuis » et suis retourné à ma table.

Alors, tu as eu quoi ? sest penché Julien. Dis-moi que ce ne sont pas des chaussettes.

Jai dénoué le ruban, ouvert le papier. Le carnet et une enveloppe. Mon nom sur lenveloppe. Un léger tremblement dans les doigts.

Pas franchement le kit barbecue a remarqué Julien.

Jai sorti la feuille. Autour, certains scandaient : « Un bon pour un spa ! », dautres brandissaient des jeux de société. Mélanie, la comptable, rougissait en ouvrant un manuel de yoga, Camille riait devant sa tasse « Meilleure collègue ».

Jai lu la note. Relu. Les mots que javais écrits, résonnaient comme envoyés par un autre.

Tu nes pas que des rapports et des réunions.

Quelque chose sest réveillé en moi, entre gêne et soulagement. Comme si on mavait surpris dans un moment de vulnérabilité, mais sans reproche.

Cest quoi alors ? insistait Julien.

Un cours ai-je murmuré, la gorge sèche. De photographie. Et un carnet.

Ah ouais, pas mal ! Quelquun sest donné du mal. Faut garder lanonymat, hein ?

Cest le jeu.

Bon. Tu feras les photos du prochain afterwork ! sest écrié Julien, déjà pris par son kit barbecue.

Jai refermé doucement le carnet. Lanimateur plaisantait au micro, certains dansaient déjà. Le brouhaha continuait, mais en moi cétait plus calme.

Jai vu safficher le message de Sophie sur mon téléphone : « Alors, cétait comment ? » Jai répondu : « Sympa. Les cadeaux sont originaux. Je me suis offert un cours » avant deffacer la dernière phrase pour la remplacer par « Je te raconte plus tard ».

Je suis rentré près de minuit. Limmeuble silencieux, une porte claquée à létage. Lappart diffusait une lumière douce et lodeur de clémentines. Sophie lisait, mon fils dormait.

Alors ? Cest tout ?

Jai posé le carnet sur la table, la lettre à côté.

Et dedans ?

Il y a ça ai-je dit en ouvrant lenveloppe.

Elle a lu, ma regardé.

Cest toi qui tes écrit ça ?

Oui Et oui, jai payé le cours de photo.

Elle a acquiescé, sans remarque, sans plaisanterie.

Beau cadeau Tu aimais faire ça.

Il y a longtemps

Et alors ? Ça ne veut pas dire que cest terminé.

Jai haussé les épaules. Quelque chose a bougé en moi, comme l’envie de réaménager les meubles.

On verra, ai-je dit.

Le premier janvier, je me suis levé tard. Dehors, matin gris, cour encombrée, quelques restes de neige. La tête lourde, mais pas cassée. Sophie et mon fils étaient partis voir ses parents, je les rejoindrai le lendemain.

Lappartement semblait vide. Jai fait couler un café, me suis assis avec le carnet ouvert. Sur la première page, les mots : « Pour les photos que tu nas pas encore prises ».

Jai allumé lordi, retrouvé le mail de bienvenue au cours. La première séance était dans une semaine, mais le module dintro était dispo. Jai mis le son : la voix douce du prof parlait non defficacité ou de productivité, mais de lumière, dombres, du plaisir de regarder.

Je me suis étonné de ne pas checker mon mail pro. Le téléphone traînait ailleurs, je nai pas eu envie de le prendre.

Après la vidéo, jai saisi le reflex et suis sorti. Il faisait frais, pas glacé. Des gens sortaient les poubelles, dautres promenaient leur chien. Sur laire de jeux, un pétard oublié.

Jai levé lappareil. Branches nues, fils, balcons rien dimpressionnant. Mais en appuyant sur le déclencheur, jai ressenti une discrète, mais réelle, satisfaction.

Pas pour la feuille de calcul, le KPI, ou une présentation. Juste pour moi.

Jai pris quelques clichés encore, puis suis rentré. Transfert sur lordi. Beaucoup ratés, certains insipides. Mais lun, sur le reflet des fenêtres dans une voiture, a attiré mon attention.

En zoomant, jai vu mon ombre avec lappareil dans le reflet.

Un cadeau venu dun inconnu, ai-je pensé. Dont jétais le seul auteur. Et cétait bien.

Jai refermé la fenêtre, fini mon café. Demain, le retour du boulot, les mails, les deadlines. Et le début du cours, lheure que je maccorderai chaque semaine.

Jai ouvert le carnet, noté la date et « Cour, matin, reflet sur la vitre ». Une phrase simple, mais à moi.

Jai posé le stylo, découvrant une sensation rare : penser à lavenir autrement quà travers les échéances et factures. Quil y ait, enfin, une petite place pour mes vrais désirs.

Cest peu, mais suffisant pour respirer à nouveau.

Jai servi un second café, ouvert le planning du cours. En bas, une case « Notes ». Jy ai écrit : « Ne pas annuler pour le boulot ». Jai souri, conscient que la vie aura toujours son mot à dire. Mais cette fois, javais au moins le droit de tenter.

Et ça aussi, cest un cadeau.

Оцените статью
Cadeau d’un inconnu Un message dans le chat d’équipe a surgi au-dessus des tableurs et des mails urgents, comme un jouet coloré au milieu des dossiers : «Chers collègues, lancement du Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux lors de la fête de fin d’année. Budget : jusqu’à 30 euros. Lien vers le formulaire ci-dessous.» Arnaud relut le texte et jeta machinalement un œil à l’horloge de l’ordinateur. Il restait dix jours de travail avant la fin de l’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prélèvement du crédit immobilier. Sa vie s’articulait depuis longtemps autour de ce genre de repères. Les réactions fusaient déjà sur le fil : GIF de rennes, « Encore ? », questions sur le budget. Katia, la RH, précisa aussitôt : « Participation facultative mais fortement recommandée. Offrons-nous une ambiance de fête ! » Arnaud finit son café froid et cliqua sur le lien. Il remplit nom, département, accepte le traitement des données. En bas, la touche « Participer » clignote. Il hésita, imagina une nouvelle bougie ou tasse inutile sur son bureau déjà encombré. Puis imagina que son nom figurerait sans cadeau sur la liste. Il valida. — Alors, toi aussi tu joues à la loterie ? — lança Sébastien du service voisin en glissant la tête dans son box. — Pourvu que je tombe sur quelqu’un avec de l’humour. J’ai déjà choisi mon cadeau : un livre de gestion du temps pour le chef… — C’est anonyme pourtant, — rappela Arnaud. — Justement, c’est plus drôle ! Imagine sa tête… — Sébastien fit une grimace, hilare. Arnaud sourit poliment et replongea dans son rapport. Les colonnes de chiffres se fondaient en un flot gris. Plus loin, on discutait des paniers cadeaux pour les partenaires, on se chamaillait pour choisir les chocolats premium ou économiser sur le prix. Au café ce matin on parlait de la prime de Noël : existera-t-elle ? Sera-t-elle rabotée ? Sous forme de coffrets de fêtes ? Tout tournait en boucle dans une ambiance de Noël d’entreprise : sapin en plastique dans le hall, boules colorées, cartes impersonnelles « Cher partenaire, Joyeuses fêtes… ». Arnaud avait deux objectifs pour cette fin d’année : décrocher la prime de performance et ne pas s’emporter contre son fils à cause des mauvaises notes. Aussi difficiles l’une que l’autre. Le soir venu, un mail attendait dans sa boîte : « Votre destinataire Secret Santa ». Il l’ouvrit sur son téléphone dans le métro, coincé entre les doudounes et les sacs à dos. «Bonjour Arnaud, votre destinataire : Arnaud Dubois, département Analytique.» Il relut la ligne. Puis encore. Secousse dans le métro, quelqu’un bouscula son épaule. Sur le chat, on commençait à publier des captures d’écran : «C’est quoi ce bug ?» «Moi aussi, je suis tombé sur moi-même.» «On passe un cap dans la découverte de soi !» Katia intervint vite : «Oui, il y a eu un couac système. Trop tard pour corriger, l’informatique dit que tout repose sur les IDs. Prenons ça comme une expérience ! Les cadeaux s’échangent quand même, faites mine de rien. Gardons l’ambiance et le suspense.» «Quel suspense si je sais que c’est moi ?» demanda-t-on. «Imagine que l’inconnu qui te connaît si bien t’offre un cadeau» répondit Katia, emoji sapin. Arnaud rangea le téléphone. Dans le wagon, quelqu’un racontait fort comment il «bouclait son année». Il regarda son reflet dans la fenêtre noire : quarante-et-un ans, cheveux corrects mais des mèches claires sur les tempes, visage fatigué mais pas vieux. Veste de prêt-à-porter, montre en crédit, portable «comme celui du chef». Un cadeau à soi-même, signé d’un inconnu, pensa-t-il. Qu’est-ce que cet inconnu pourrait m’offrir ? Pas de réponse. Le lendemain au café, on ne parlait que de ça : — Il faut tout annuler ! — estima Paul, le juriste, en tapotant sa cigarette. — Ça casse le principe. Un Secret Santa sans anonymat, c’est absurde. — Moi je trouve ça génial ! — rétorqua Anne du marketing. — Pour une fois, on peut se faire un vrai cadeau. Pas un énième mug ou foulard à motif cerf. — Tu t’achètes déjà tout toi-même, — nota quelqu’un. — Pas tout. Il y a des choses pour lesquelles j’ose pas mettre le prix, — sourit Anne. — C’est justement ça qui est chouette. Arnaud écoutait, silencieux. Il tournait en tête : écouteurs, batterie externe, nouvelle souris. Il pourrait les acheter n’importe quand sans jouer au Santa. Ce n’était pas des cadeaux, juste des accessoires de plus. — Tu vas t’offrir quoi ? — lança Sébastien devant l’ascenseur. — Je sais pas, — avoua Arnaud. — Ah ben alors ! Moi, j’aurais pris une PlayStation. Mais le budget limite… Je vais choisir un coffret de bières artisanales et signer « De la part du Père Noël ». Et moi ? — pensa Arnaud, regagnant son bureau. — Qu’est-ce que je voudrais vraiment recevoir, si on me voyait — vraiment ? Pas comme un salarié, un payeur d’emprunt ou un père souvent jugé « peu présent », mais… qui ? Un vrai homme ? Il ne trouvait pas le mot juste. Le soir, il erra dans un centre commercial : vitrines scintillantes, musique festive. Des enseignes prônaient «Le cadeau idéal», «Pour lui», «Pour l’homme accompli». Ici, un mannequin en manteau chic à la mine confiante. Toujours bien rasé, ni poches sous les yeux, ni dettes. Il entra dans une boutique d’électronique. Stand d’écouteurs sans fil : «Best-seller». Un vendeur vantait les mérites d’un modèle à un ado. Voilà, des écouteurs. Pratique. Musique, podcasts. On se donne l’impression de prendre soin de soi, songea Arnaud. Il prit la boîte : le prix rentre dans le budget, quitte à éviter le haut de gamme. Mais c’est moi qui me l’achète. Où est le sens ? J’achète déjà ce qu’un homme comme moi «doit» avoir : téléphone, montre, chaussures correctes, manteau pas bradé. Est-ce vraiment un cadeau ? Il reposa la boîte et sortit. La librairie était plus calme. À l’entrée, empilement de livres «Soyez la meilleure version de vous», «Savoir tout faire», «Le bonheur planifié». Il feuilleta un ouvrage, retrouva les conseils attendus sur le «confort zone» et l’«efficacité» : la lassitude le gagna. Au fond, rayon roman. Il passa un doigt sur les tranches, retrouva de vieilles connaissances. Il avait tant lu jadis, avalant des romans en une nuit à la fac. Puis le boulot, le prêt, l’arrivée du fils : la lecture était devenue un «faut que». Un livre ? — pensa-t-il. Oui, mais lequel ? Est-ce qu’un inconnu m’offrirait un livre alors que je n’arrive plus à trouver le temps de lire ? Il ressortit les mains vides, la tête assourdie par les pubs et la musique. À la maison : — Pourquoi tu fais cette tête ? demanda sa femme. — Non rien, — répondit-il en enlevant ses chaussures. — Il y a un jeu à la fête d’entreprise. Des cadeaux. — Encore des mug et des bougies ? — s’amusa-t-elle. — Cette fois chacun doit s’offrir à soi-même. Genre, la machine a bugué. — Mais c’est super ! — dit-elle en posant les pâtes sur la table. — Offre-toi quelque chose que tu hésites à acheter. — Comme quoi ? — Je sais pas. Tu sais mieux que moi. Il se tut. Le fils semblait lire, concentré sur son manuel. — Alors ? — insista sa femme. — D’habitude tu veux quelque chose : nouveau téléphone, montre, sac. Tu aimes bien les gadgets. — Je les achète quand il le faut, — expliqua Arnaud. — Alors, essaye de choisir autre chose qu’un objet, — suggéra-t-elle. — Un bon pour un massage, un bon pour une journée… — Je n’ai pas besoin d’un bon pour une journée off, — la coupa-t-il. — Juste d’un chef qui ne mail pas le dimanche. Elle sourit. — Demande ça à ton Père Noël. — Hors budget ! — plaisanta-t-il. La nuit, il tourna longtemps dans son lit. Revoient les vitrines, les slogans, les vœux convenus : «carrière», «succès», «prospérité». Tout important, mais si superficiel, comme les guirlandes que l’on range en janvier. Qu’est-ce que je voudrais, si on n’attendait rien de moi ? Ni collègues, ni femme, ni fils, ni parents, ni banque ? Toujours pas de réponse. Une semaine avant la fête, le bureau bruisse. Les premiers paquets apparaissent. Certains dissimulés dans les meubles, d’autres exposés. Dress-code, menu, concours sur le chat. Katia annonce soirées DJ et «moment spécial Secret Santa». Arnaud n’a toujours pas de cadeau. — Tu traînes ! — s’amusa Sébastien. — Après il ne restera rien de bien. — Je réfléchis, — répondit Arnaud. — À quoi bon réfléchir ? — Sébastien hausse les épaules. — Prends quelque chose d’utile. Moi j’ai commandé un set pour le barbecue. J’en voulais un depuis toujours, jamais eu le temps. Maintenant j’aurai. À la pause, Arnaud descend au café du rez-de-chaussée. File devant la caisse, discussions sur enfants, rapports, embouteillages. Au-dessus du bar : «Faites-vous plaisir ! Coffrets cadeaux». Il s’assied, allume son portable. Cherche «cadeau homme 40 ans». La liste sort instantanément : montres, portefeuilles, gadgets, paniers alcoolisés, bons chez le barbier. Tout cela parle d’apparence, — pense-t-il. — Pas de ressenti. Il ferme la page, ouvre ses mails perso. Spams commerciaux : «Promo à saisir», «Nouvelle année, nouvelle version de vous». Soudain, un mail perdu d’une plateforme de cours en ligne : «Nouvelles sessions de photographie, inscription jusqu’à dimanche». La photo. Il repense à son vieil appareil reflex, acheté dix ans plus tôt, quand le fils n’était pas là et le crédit n’en était qu’un concept flou. À l’époque, il arpentait Paris le week-end pour capturer rues, visages, vitrines. L’appareil a fini au placard. D’abord le manque de temps, puis de courage, puis la conviction que c’était trop futile. Trop cliché, se dit-il : le quadra qui se remet à la photo, va tout plaquer pour devenir artiste. Ridicule. Il écarte son plateau, gêné. Je ne veux rien plaquer. Je veux juste… Il ne termine pas sa pensée. Son chef l’interrompt d’un SMS : «Besoin des chiffres du 3e trimestre ce soir.» Soupir. Il remonte à son bureau. Le soir, il fouille le placard et ressort le reflex poussiéreux. Il l’allume : batterie vide. Au fond du tiroir, il retrouve le chargeur. Sa femme arque un sourcil : — Tu vas te remettre à la photo ? — Juste voir si ça marche encore, — explique-t-il. La batterie chargée, il va sur le balcon et prend quelques clichés dehors : voitures, neige, lampadaires. Rien d’exceptionnel, mais en cadrant, le brouhaha dans sa tête s’estompe. Sa respiration devient plus douce. C’est peut-être ça, le cadeau : pas l’appareil, mais l’autorisation de consacrer deux heures par semaine à ça, sans se sentir ridicule. La pensée est simple mais effrayante. Le critique intérieur ironise : Achète-toi un cours photo, comme si ça changeait quelque chose. Mais une autre source plus douce lui dit : Pourquoi pas ? On dépense tant pour des objets vite oubliés. Au moins ça, ça me plaisait vraiment. Il rouvre le mail et lit le programme du cours : composition, lumière, paysages urbains. Deux soirs par semaine, en ligne. Le prix rentre dans le budget du Secret Santa, sauf pack premium. Un cadeau à soi-même, offert par un inconnu : se souvenir de ce qui me plaisait autrefois, et ne pas juger. Il clique sur «Payer». Il reste la formalité : rendre ce cadeau concret. La règle du jeu précise qu’il faut apporter un objet emballé. Pas juste dire «J’ai suivi un cours». Il lui faut une boîte. À la papeterie, il achète un carnet bleu foncé sans motifs et une enveloppe. Chez lui, il imprime la confirmation d’inscription et la range. Sur la première page du carnet, il écrit : «Pour les photos que tu prendras encore.» Son écriture n’est pas parfaite, mais lisible. Il réfléchit à la carte. Il veut éviter la façonneur motivational, écrire comme quelqu’un qui connaît sa vie. Après plusieurs brouillons, il trouve : «À Arnaud. Il est bon parfois de se rappeler que tu n’es pas que des rapports et des réunions. Offre-toi un peu de temps pour regarder le monde autrement que par des tableaux Excel. J’espère que tu en profiteras. Ton Santa.» En relisant, une légère émotion monte. Pas tant de la fierté, mais parce que ses mots lui semblent étrangers et bienvenus. Le «Santa» est plus bienveillant qu’il ne l’est envers soi. Il glisse l’attestation du cours dans l’enveloppe, glisse l’enveloppe dans le carnet, emballe le tout dans un papier kraft sobre et noue un ruban rouge. Le cadeau fait modeste, sans marque ni slogan. La fête a lieu dans la salle à manger d’un centre d’affaires parisien. Tables dressées, DJ en playlist best of, collègues en robe à paillettes ou chemises civiles. Les cadeaux sont déposés sur une table spéciale. Arnaud place son paquet et examine la pile colorée de sacs de magasins, boîtes à ruban, emballages argentés. — Prêt pour le déballage ? — lance Katia, de passage. — Autant que possible, — sourit Arnaud. Au milieu de la soirée, l’animateur annonce «le moment du Secret Santa». La musique baisse, la lumière s’adoucit. Certains rient, d’autres déjà au bar. — Mes amis, lance-t-il, cette année le Secret Santa est vraiment secret. Chacun devient son propre magicien ! Mais on fait semblant, d’accord ? Quelques applaudissements dans la salle. — Approchez l’un après l’autre, prenez votre cadeau, ouvrez-le ici. Rappelez-vous : l’important n’est pas ce qu’il y a, mais ce que vous découvrez sur vous-même. Encore un qui parle en slogans, pense Arnaud. Vient son tour : nervosité insoupçonnée. Il prend le paquet «Arnaud Dubois», retourne à sa place. — Alors, t’as quoi ? — s’approche Sébastien. — Pas des chaussettes j’espère. Arnaud dénoue le ruban, ouvre l’emballage. À l’intérieur sont le carnet et une enveloppe à son nom. Sa main tremble un peu. — C’est pas le kit barbecue, — remarque Sébastien. Arnaud ouvre l’enveloppe, déplie la feuille. Autour de lui, les exclamations : «Un bon au spa !», «Un jeu de société !». Il aperçoit la comptable, qui cache ses yeux en recevant un livre de yoga, Katia rit devant un mug «Meilleur collègue». Il relit la carte. Puis encore. Les mots qu’il a écrits résonnent comme s’il s’adressait vraiment à lui-même. Tu n’es pas que des rapports et des réunions. Il ressent un léger malaise : comme si on l’épiait dans sa vulnérabilité. Et simultanément, le soulagement qu’aucun jugement ne tombe. — Alors, c’est quoi ? — insiste Sébastien. — Un cours, — souffle Arnaud. — De photographie. Et un carnet. — Ah oui, là y’a du niveau ! C’est un créatif ! On n’a pas le droit de savoir qui, non ? — Non, — répond Arnaud. — Bon, — Sébastien part admirer son kit barbecue — tu feras les photos du prochain pot alors ! Arnaud referme son carnet. Le DJ lance une blague, certains dansent. C’est le vacarme, mais lui se sent plus calme. Sur son téléphone, le message de sa femme clignote : «Alors ?». Il écrit : «Bien passé. Cadeaux originaux. Je me suis offert un cours», efface — et remplace par : «Je t’en parle plus tard.» Chez lui, en rentrant tard, la cuisine est éclairée, ça sent la mandarine. Sa femme lit, son fils dort. — Et alors ? — demande-t-elle. — Qu’as-tu reçu ? Il dépose le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — s’étonne-t-elle. — Dedans il y a une surprise, — explique-t-il et ouvre l’enveloppe. Elle lit la carte, lève les yeux. — C’est toi qui as écrit ça pour toi ? — murmure-t-elle. — Oui, — avoue-t-il. — Et j’ai payé le cours. De photo. Elle hoche la tête, sans ironie. — Beau cadeau. Tu aimais ça, non ? — Il y a longtemps, — dit-il. — Longtemps, ce n’est pas fini. Il hausse les épaules, mais au fond, quelque chose a bougé, comme un meuble déplacé après des années. — On verra bien, — souffle-t-il. Le premier janvier, il émerge sans réveil. Dehors, matin gris, voitures entassées, restes de neige. La tête lourde, mais claire. Sa femme et son fils sont partis la veille chez sa belle-famille, il les rejoindra demain. Silence rare dans l’appartement. Il prépare du café, s’installe, ouvre le carnet : «Pour les clichés que tu prendras encore». Il allume l’ordi, retrouve son mail de confirmation. Le premier cours débute dans une semaine, mais le module d’introduction est déjà accessible. Il lance la vidéo, écoute ce prof serein qui parle d’observer la lumière plus que de réussir sa vie. Il remarque soudain qu’il ne vérifie ni la messagerie pro, ni son portable. Qu’ils restent loin ne le dérange pas. Il prend son appareil, sort dehors. L’air est frais, pas glacé. Les gens sortent leurs poubelles, promènent leurs chiens. Sur la pelouse, un pétard abandonné. Il cadre : branches d’arbre, fils électriques, balcons. Rien de spécial. Mais en déclenchant, il a l’impression de faire quelque chose d’insignifiant — mais d’essentiel. Pas pour un rapport, ni pour des résultats. Pour lui seul. Il prend d’autres photos, rentre, les transfère sur l’ordinateur. Plusieurs sont ratées ou banales. Mais une, reflet d’immeubles dans la vitre d’une voiture, le trouble. Il agrandit : son propre reflet, appareil en main. Cadeau d’un inconnu, pense-t-il. Qui est moi-même. Et cela va. Il ferme le logiciel, finit son café. Bientôt la reprise, les tâches, les mails, les réunions. Et ce cours qui commence dans une semaine. Et une plage horaire, qu’il tentera de garder pour lui. Il ouvre le carnet, date la page, note «Cour, matin, reflet sur une vitre». Ce n’est rien, mais c’est à lui. Il pose son stylo et réalise que, pour la première fois depuis longtemps, il envisage l’avenir autrement qu’en termes de dettes et de rapports. Il y a, à peine, un petit endroit où il pourra choisir. C’est peu, mais suffisant pour respirer mieux. Il se sert encore un café, ouvre le planning du cours. En bas, une case «notes». Il écrit : «Ne pas l’annuler pour le boulot». Sourit, conscient que la vie bougera tout — mais il se donne au moins la permission d’essayer. Et c’est aussi un cadeau.
Trois silhouettes, telles des personnages d’une ancienne légende, se tenaient immobiles au bord d’un chemin poussiéreux.