Cadeau d’un inconnu Un message dans le chat de groupe a surgi au-dessus des tableaux Excel et des emails urgents, comme une figurine colorée oubliée dans un tiroir de bureau : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux lors du pot de fin d’année. Budget : 30 €. Formulaire ci-dessous. » Arnaud relut le texte et jeta un regard machinal à l’horloge dans le coin de l’écran. Dix jours de travail avant la fin d’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant l’échéance du crédit immobilier. Son quotidien était rythmé par ce genre de décomptes. Dans le chat, les réactions fusaient déjà. GIF de renne, « Encore ?! », questions sur le budget. Katia, la RH, précisa aussitôt : « Participation facultative, mais fortement conseillée. On crée l’esprit de Noël ! » Arnaud finit son café tiède et cliqua sur le lien. Nom, département, consentement RGPD… En bas, le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une bougie ou une tasse de plus sur son bureau encombré. Puis il se dit que sa case resterait vide s’il n’entrait pas. Il valida. — T’es de la partie aussi ? demanda Sébastien du bureau d’à côté, passant la tête par son box. J’espère tomber sur un(e) collègue avec de l’humour, j’ai déjà l’idée parfaite… Un livre sur le time-management pour le chef. — C’est anonyme, tu sais, — rappela Arnaud. — Justement ! Imagine sa tête… — Sébastien fit une mimique dramatique et éclata de rire. Arnaud sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres se fondaient en une masse grise. Un peu plus loin, des collègues discutaient des paniers pour les partenaires : chocolats haut-de-gamme ou économies. À la machine à café, ce matin, ça parlait prime : aura-t-on, sera-t-elle réduite, sera-t-elle « en nature » — sous forme de paniers gourmands ? Tout flottait autour de lui comme une déco de Noël sans début ni fin : l’arbre artificiel dans le hall, les boules en plastique, les cartes standardisées « Chers partenaires, meilleurs vœux… ». Cette année, Arnaud avait deux objectifs. Toucher le bonus du plan. Ne pas s’emporter contre son fils pour ses notes. Les deux lui paraissaient aussi ardus. Le soir, il reçut un mail intitulé « Ton binôme Secret Santa ». Il l’ouvrit dans le métro, compressé entre manteaux et sacs à dos. « Bonjour Arnaud ! Ton binôme : Arnaud Morel, département analyse. » Il lut et relut la ligne. Le métro tangua, quelqu’un le bouscula. Les captures d’écran illuminaient déjà le chat : « Bug ? » « Moi aussi, je me suis tiré au sort. » « Niveau supérieur d’introspection… » Katia réagit vite : « Oui, la machine a planté, tout est lié aux identifiants, impossible de changer. Prenez cela comme un test ! Apportez votre cadeau, gardez la surprise et l’ambiance festive. » « Quelle surprise si on sait que c’est soi ? » « Imagine qu’un inconnu te comprend mieux que personne. » — répondit Katia avec un émoticône sapin. Arnaud ferma le chat et rangea son téléphone. Dans le wagon, quelqu’un récitait sa « fin d’année » en haut-parleur. Il regarda son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les cheveux résistent, mais les tempes blanchissent. Visage fatigué, pas vieux. Veste de l’enseigne, montre achetée à crédit, portable modèle du chef. Un cadeau à soi-même, comme de la part d’un inconnu — pensa-t-il. — Et que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune réponse. Le lendemain, à la pause clope, ça ne parlait que de ça. — Je dis qu’il faut annuler, — grogna Paul du juridique, secouant sa cendre. — C’est contre la règle ! Un Secret Santa pas secret, ce n’est plus la fête. — Moi j’adore, répondit Anne du marketing. Pour une fois, je peux choisir vraiment le bon cadeau, pas une écharpe à rennes pour collectionner la poussière. — Tu t’achètes déjà tout ce que tu veux, — remarqua quelqu’un. — Presque tout. Il y a des petits plaisirs qu’on s’interdit. — Anne sourit. — Justement, c’est ça l’intérêt. Arnaud écoutait en silence. Il pensait aux écouteurs, une powerbank, une nouvelle souris. Il pouvait s’offrir tout ça n’importe quand. Ça ne ressemblait pas à un cadeau, juste un accessoire de plus. — Et toi, tu vas prendre quoi ? — interrogea Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, — avoua Arnaud. — Rho, tu abuses ! Moi, j’aurais pris une PlayStation direct. Mais le budget… — Il rit. — Bon, j’opte pour un coffret de bières artisanales, estampillé « du Père Noël ». Mais moi, je veux quoi vraiment ? pensa Arnaud en regagnant son poste. Qu’est-ce qui me ferait plaisir si on me voyait vraiment, pas juste comme salarié, payeur d’emprunts, père trop rare à la maison ? Comme… qui ? Juste comme une personne ? Il ne trouva pas le mot juste. Le soir, direction centre commercial. Trop de lumières, musique pop, promos « cadeaux parfaits », « coffrets pour homme réussi », « idées pour lui ». Sur chaque affiche : homme chic, manteau de luxe, regard assuré. Aucun cernes, pas de trait de fatigue ni d’emprunts. Rayon high-tech : écouteurs sans fil, « best-sellers ». Le vendeur vantait les mérites d’un modèle à un ado. Pratique. Podcasts, musique, se chouchouter, réfléchit Arnaud. Il examina une boîte, prix dans le budget. Mais… c’est moi qui me l’achète. Pourquoi ? J’achète déjà tout ce dont « un homme de mon âge et de mon statut » est censé disposer. Smartphone, montre, belles chaussures, manteau honnête. Est-ce vraiment un cadeau ? Il reposa la boîte et quitta le magasin. Le rayon livres était plus apaisant. Piles de guides « Deviens la meilleure version de toi », « Bien gérer son temps », « Le bonheur en kit ». Il feuilleta machinalement, lu les classiques « zone de confort » et « efficacité » et se sentit las. Dans un coin, romans et nouvelles. Il passa la main sur les dos, repérant des noms familiers. Il lisait beaucoup autrefois. À la fac, il enchaînait des romans sur une nuit, puis débarquait en amphi les yeux rougis. Puis boulot, prêt, naissance du fils, et la lecture devint un point à la liste des « à faire ». Peut-être un livre ? Mais lequel ? Un inconnu offrirait-il une lecture alors que je ne trouve jamais le temps ? Il ressortit du magasin, mains vides, abattu par le bruit ambiant et la publicité. À la maison, sa femme demanda : — Pourquoi tu fais la tête ? — Rien de spécial, — répondit-il en retirant ses chaussures. — On fait un jeu à la boîte, des cadeaux. — Encore des bougies et des tasses ? — fit-elle en souriant. — Cette fois, chacun s’offre à soi-même. Genre, la machine a planté. — Mais c’est génial ! — elle servit les pâtes. — Prends-toi enfin ce qui te fait envie, que tu n’oses pas payer. — Quoi, par exemple ? — Je ne sais pas, tu le sais mieux que moi. Il ne dit rien. Leur fils faisait mine de réviser devant son livre. — Eh bien ? — insista-t-elle. — D’habitude tu as toujours une liste : nouveau téléphone, montre, sac. T’aimes bien les gadgets ! — Je les achète quand je dois, tout simplement. — Alors, essaie un cadeau immatériel, — proposa-t-elle. — Un massage, une journée off… — Pas besoin de bon pour une journée, — la coupa-t-il. — Juste un chef qui ne m’appelle pas le dimanche. Elle éclata de rire : — Voilà ! Demande ça à ton Père Noël. — Hors budget ! — plaisanta-t-il. Cette nuit-là, il tourna longtemps en rond. Il revit vitrines, slogans, vœux classiques : « carrière », « réussites », « stabilité financière ». Tout cela avait son importance mais semblait aussi futile que les guirlandes retirées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne jugeait ? Ni collègues, ni famille, ni banques ? Toujours aucune réponse. Une semaine avant le pot, l’entreprise vibrait plus fort. Les premiers paquets étaient sur les bureaux. Certains les planquaient, d’autres les exposaient fièrement. Menu, code vestimentaire, concours sur le chat. Katia annonça un DJ, un animateur, « un moment spécial Secret Santa ». Arnaud n’avait toujours pas de cadeau. — Qu’est-ce que tu attends ? — Sébastien s’enquit. — Après, il restera que des trucs bidons. — Je réfléchis. — À quoi donc ? Tu peux te gâter utile ! Moi, j’ai commandé un kit barbecue, j’en rêvais, je n’avais jamais franchi le pas. À midi, Arnaud descendit au café du rez-de-chaussée. Queue vers la caisse, discussions rapports, enfants, bouchons. Sur l’écran : « Faites-vous plaisir ! Coffrets de fête ». Seul à une table, il ouvrit son téléphone, chercha « cadeau homme 40 ans » dans un site marchand. Résultat : montre, portefeuille, gadgets, coffrets alcool, bon barbier… Tout ça parle de l’image, pas de ce qu’on ressent. Il ferma la page et ouvrit la messagerie personnelle. Offres de sites oubliés : « Profitez de nos réductions », « Nouvelle année, nouvelle version de vous ». Un email d’une plateforme d’apprentissage : « Nouveau cours de photographie, inscrivez-vous avant la fin de la semaine ». Photographie. Il se revit dix ans plus tôt, achetant un reflex, avant le fils et le prêt. Le week-end, parcourant Paris et photographiant immeubles, passants, vitrines. Puis l’appareil fut rangé au placard. Plus le temps, puis la fatigue. Ridicule, se disait-il. Cliché : le quadra qui renoue avec un ancien hobby ? Tout laisser tomber pour devenir « artiste » ? Non, risible. Il repoussa son plateau. Malaise. Je ne veux pas tout changer. Je veux juste… Un SMS du chef : « chiffres du T3 avant ce soir ! » Arnaud soupira, remonta. Le soir, il fouilla le placard, dénicha le vieil appareil. Lourds, froid. Baterie à plat. Il la retrouva dans un tiroir. Sa femme leva les sourcils : — Tu vas photographier, là ? — Je vérifie si ça marche encore, — répondit-il. Après recharge, il sortit sur le balcon. Quelques clichés du parking, des murs, de la neige, des lampadaires. Banal. Mais en cadrant, le bruit de sa tête diminuait. Il respira plus doucement. C’est peut-être ça, le cadeau ? Pas l’objet, mais l’autorisation d’y consacrer du temps. Une heure par semaine. Sans se sentir coupable. Idée simple, dérangeante. La voix critique se moqua : « Prends un cours photo, tu verras si ça change vraiment. » Mais une autre voix plus paisible répondit : « Pourquoi pas ? Tu dépenses ton argent dans des objets déjà oubliés après un an. Là, tu retrouves quelque chose qui te plaisait. » Il ouvrit le mail du cours. Module sur la composition, la lumière, le paysage urbain. Deux soirs par semaine, en ligne. Le prix rentrait dans le budget Secret Santa, option basic. Un cadeau à soi, comme d’un inconnu qui se souviendrait de ce qu’on aimait, sans trouver ça futile. Il cliqua « Acheter ». Ne restait qu’une formalité : le rendre matériel pour le pot. La règle : un cadeau physique à remettre en main propre. Il acheta un carnet bleu sobre et une enveloppe. À la maison, il imprima la confirmation de son inscription, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet : « Pour les clichés à venir ». Son écriture était maladroite mais lisible. Pour le mot, il voulait éviter la version « coach » ou le slogan tout-fait, imaginer quelqu’un qui connaissait sa vie. Après plusieurs brouillons, il écrivit : « Arnaud, Parfois, il ne faut pas oublier que tu n’es pas qu’un rapport ou une réunion. Prends du temps pour regarder le monde autrement qu’à travers des tableaux Excel. J’espère que tu sauras le saisir. Ton Santa » Il relut, ému. Pas du pathos : le sentiment qu’on lui disait quelque chose qu’il avait besoin d’entendre. Ce « Santa » était plus conciliant envers lui-même qu’il ne l’est habituellement. Il mit la confirmation du cours dans l’enveloppe, l’enveloppe dans le carnet, le carnet dans un papier kraft, noué d’un ruban rouge. Un cadeau modeste, sans logos ni pubs. La fête eut lieu dans la salle de réception du rez-de-chaussée, nappes blanches, guirlandes, DJ, tubes éculés. Vêtements de fête ou chemises ordinaires (sans badge !). Les cadeaux sur un buffet, chacun portant l’étiquette du destinataire. Arnaud posa son colis, regarda la pile : paquets vifs, boites à nœuds, formes étranges sous alu… — Prêt pour la grande révélation ? — lui lança Katia avec un clin d’œil. — Autant que possible, — répondit-il. À mi-soirée, l’animateur lança « le moment spécial ». Musique plus douce, lumières tamisées. L’ambiance déjà pétillante, rires francs partout. — Amis, — débuta l’animateur — cette année, notre Secret Santa est doublement secret : chacun est devenu son propre magicien ! Mais chut, on fait comme si personne ne savait, d’accord ? Le public rit. — À tour de rôle, venez chercher votre cadeau et ouvrez-le ici. Souvenez-vous, le plus important n’est pas ce qu’il y a dedans, mais ce que vous découvrez sur vous-même… Encore un qui parle en slogans, pensa Arnaud. Quand son tour vint, la tension lui serra la gorge. Il récupéra l’enveloppe « Arnaud Morel », retourna s’asseoir. — Alors ? — Sébastien se pencha. — J’espère que ce ne sont pas des chaussettes. Arnaud détacha la ficelle, déballa le papier. Un carnet et une enveloppe à son nom. Ses mains tremblaient doucement. — Pas un kit barbecue, en tout cas, — plaisanta Sébastien. Arnaud ouvrit l’enveloppe, déplia le feuillet. Autour, exclamations : « J’ai eu un bon spa ! », « jeux de société ici ! » La comptable Svetlana cachait maladroitement un manuel de yoga, Katia éclatait de rire sur la tasse « Employé du mois ». Il lut la note. Et relut. Tu n’es pas qu’un rapport ou une réunion. Un pincement intérieur ; honte, comme si l’on découvrait sa vulnérabilité. Et en même temps — apaisement, personne ne juge. — Qu’est-ce que c’est ? — insista Sébastien. — Un cours, — souffla Arnaud. — De photo, avec carnet. — Y’en a qui se sont creusé la tête ! Du créatif, sûrement. On n’a pas le droit de chercher qui ? — Surtout pas, — dit Arnaud. Sébatien filait déjà vers sa bière. — Tu feras les clichés du prochain événement alors ! Arnaud referma le carnet. L’animateur enchaînait les plaisanteries, certains se lançaient sur la piste. Autour, le brouhaha ; en lui, le calme. Il croisa le regard de sa femme dans la messagerie : « Alors, c’était comment ? » Il répondit : « Correct. Cadeaux marrants. Je me suis offert un cours photo. » Puis il effaça, remplaçant par : « Je te raconterai. » Il rentra vers minuit. Dans la cage d’escalier, juste le bruit discret d’une porte. La lumière chaude de la cuisine, odeur de clémentines. Sa femme lisait, leur fils dormait. — Qu’est-ce qu’on t’a offert ? Il posa le carnet, l’enveloppe à côté. — C’est tout ? — Il y a un truc dedans, — dit-il en ouvrant. Elle lut la note, le regarda doucement. — Tu l’as écrite toi-même ? — Oui, — confia-t-il. Et le cours, je l’ai payé — un atelier photo. Elle hocha la tête, sans moquerie : — Beau cadeau. T’aimais ça. — Ça fait longtemps. — Et alors ? Ce n’est pas fini pour autant. Il haussa les épaules, mais à l’intérieur, quelque chose bougea enfin — comme un meuble qu’on réussit à déplacer. — On verra… Le 1er janvier, il se réveilla sans réveil. Dehors, matin gris, parking encombré, palmes de givre. Tête lourde, mais pas douloureuse. Femme et fils partis la veille, il les suivra demain. Silence inhabituel. Il se fit un café, ouvrit le carnet. Page : « Pour les clichés à venir ». Sur l’ordi, il retrouva l’email du cours : premier module dispo, séance dans une semaine. Il lança la vidéo. La voix douce du professeur parlait d’ombre et de lumière, pas de « productivité ». Il réalisa qu’il ne vérifiait pas ses mails pro. Le téléphone restait dans la pièce d’à côté. Après l’intro, il attrapa l’appareil et descendit dans la cour. Air vif, pas glacé. Certains jetaient les poubelles, d’autres promenaient un chien. Une mèche de cotillon traînait sur l’aire de jeux. Il leva l’appareil, regarda dans le viseur. Branchages, fils, balcons. Rien de spécial. Mais en déclenchant, il eut l’impression de faire un tout petit geste — important. Pour lui, pas pour le rapport, ni le KPI. Pour soi. Quelques clichés, retour à l’appart, transfert sur ordi. Beaucoup ratés, quelques banals. Mais une image : dans la vitre d’une voiture, se reflètent les fenêtres d’en face. Il zoome. Dans le reflet : silhouette à l’appareil. Cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Inconnu qui n’est autre que moi. Et finalement, c’est bien comme ça. Il ferme le logiciel, termine son café. Le premier jour de boulot approche, dossiers non bouclés, réunions, mails — et le cours qui débute. Et l’heure qu’il tentera désormais de préserver pour lui seul. Il ouvre le carnet, inscrit la date. Puis : « Cour, matin, reflet sur la vitre ». Modeste, mais tellement personnel. Il pose le stylo. Pour la première fois, il envisage l’avenir autrement qu’en échéances bancaires ou deadlines. Là, il y a une toute petite place pour lui. C’est peu. Mais suffisant pour respirer. Il se ressert un café, vérifie les dates du cours. En bas du planning, il écrit : « Ne pas annuler pour le travail ». Puis il sourit : la vie chamboulera sûrement ses plans. Mais il a gagné le droit d’essayer. Et ça aussi, c’est un cadeau.

Cadeau dun inconnu

Un message a surgi dans la discussion générale, flottant au-dessus des tableaux Excel et des courriels urgents comme une boule brillante tombée dans une pile de documents :

« Chers collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux à la fête dentreprise. Budget : 30 max. Le lien vers le formulaire est en bas. »

Jai relu le texte, jeté machinalement un œil à lhorloge dans le coin de lécran. Il restait dix jours ouvrés avant la fin dannée, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant le prélèvement du crédit immobilier. Ma vie sétait depuis longtemps fractionnée en ces échéances.

Le fil de discussion sanimait déjà. Gif dun renne, commentaire « Encore ? », question sur le montant du budget. Camille, la RH, a aussitôt répliqué : « La participation nest pas obligatoire, mais fortement encouragée ! On veut instaurer lambiance de Noël. »

Jai avalé mon café devenu tiède, puis cliqué sur le lien. Le formulaire demandait nom, service, consentement sur les données. En bas, le bouton « Participer » clignotait. Jai hésité, imaginé une énième bougie ou tasse inutile ornant mon bureau déjà encombré. Puis jai visualisé ma case vide dans la liste des volontaires.

Jai appuyé.

Tu tes inscrit aussi à la loterie ? a demandé Pierre, du service commercial, passant la tête dans mon box. Jespère que je tomberai sur quelquun qui a de lhumour. Jai déjà lidée : le livre sur la gestion du temps pour le chef.

Mais cest anonyme, non ? ai-je rappelé.

Justement, cest plus marrant. Imagine sa tête quand il louvre Pierre a mimé une expression interloquée, hilare.

Jai souri poliment et replongé dans mon rapport. Les chiffres défilaient en un flot gris et monotone. À côté, on discutait des coffrets à offrir aux partenaires, hésitant entre chocolats haut de gamme ou économiser. À la pause clope du matin, on spéculait sur la prime : en espèces ou, pire, en coffrets.

Tout autour devenait toile de fond, comme chaque année : le sapin artificiel à laccueil, les boules en plastique, les cartes génériques « Cher partenaire, nous vous souhaitons ».

Cette année, javais deux objectifs : décrocher la prime de performance ; ne pas memporter contre mon fils à cause de ses notes. Autant dire : deux défis quasi équivalents.

Le soir, jai reçu un mail : « Votre Secret Santa ». Ouvert sur mon portable dans le RER, coincé entre manteaux et sacs.

« Bonjour, Antoine ! Votre bénéficiaire : Antoine Dubreuil, service analyse. »
Jai relu. Puis une deuxième fois.

Le wagon a brusquement ralenti, quelquun ma bousculé. Le chat senflammait déjà avec captures décran :

« Tout le monde sest auto-donné, cest quoi ce bug ? »
« Moi aussi je me suis tiré au sort ! »
« Éveil de soi version 2.0 ? »

Camille a vite clarifié : « Oui, bug technique. Impossible déchanger, IT dit que tout est calé sur les identifiants. Prenez ça comme une expérience, on fait comme si de rien nétait, limportant cest la surprise et lesprit. »

« Surprise ? On sait que cest nous ! »
« Imagine que cest un inconnu qui te connaît à la perfection », répondit Camille, avec emoji sapin.

Jai rangé mon téléphone. Quelquun au fond du wagon commentait bruyamment sa « clôture dexercice ». Je me suis regardé dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les cheveux tenaient encore, mais des mèches claires apparaissaient aux tempes. Visage fatigué, sans être vieux. Veste de chez Galeries Lafayette, montre payée en dix fois, téléphone acheté pour « ressembler au chef ».

Un cadeau de soi à soi, déguisé en geste dinconnu Quest-ce que cet inconnu me donnerait ?

Aucune réponse.

Le lendemain, à la pause fumeurs, cétait LE sujet.

Pour moi, faut tout annuler, plaidait Paul, le juriste, tapotant son mégot. Secret Santa sans le secret, cest absurde.

Moi, jaime bien, contrait Lise du marketing. Enfin, on peut soffrir quelque chose de correct, pas un énième foulard à rennes.

Tu tachètes déjà tout, non ? a lancé quelquun.

Pas tout. Il y a toujours des choses quon nose pas se payer, Lise sourit. Cest là que ça devient intéressant.

Jai écouté, silencieux. Dans ma tête : écouteurs, batterie externe, nouvelle souris. Tout achetable nimporte quel soir. Mais rien de tout ça ne ressemblait à un cadeau, juste des accessoires de plus pour mon bureau.

Tu te ferais quoi comme cadeau ? Pierre ma demandé dans lascenseur.

Franchement, je sais pas.

Tes fort, toi. Perso, je me prendrais la PlayStation. Mais le budget est trop serré, alors ça sera kit bière artisanale, signé Santa.

Et moi ? me suis-je demandé en regagnant mon siège. Quest-ce que jaimerais recevoir, si quelquun me voyait vraiment ? Pas comme salarié, ni payeur de crédit, ni père quon blâme pour ne pas passer assez de temps mais comme quoi, au fait ? Comme personne ?

Impossible de mettre un mot.

Le soir, au centre commercial, lumières partout, musique festive, vitrines criant « Idées cadeaux », « Pour lui », « Pour lhomme accompli ». Dans chaque affiche, ces hommes en manteaux élégants, lair assuré. Aucun navait la mine fatiguée ni de crédits plein le dos.

Jai testé le rayon high-tech. Des écouteurs sans fil « best seller » suspendus au présentoir. Un vendeur expliquait à un type les subtilités des modèles.

Pratique, les écouteurs. Musique, podcasts, ça fait genre « je prends soin de moi », ai-je réfléchi. Jai pris la boîte, considéré le prix. Ça passait dans le budget, sauf le haut de gamme.

Mais je me les achète déjà quand jen ai besoin. Où est lintérêt ? Ce nest pas un cadeau, juste un nouveau truc « dhomme raisonnable ». Téléphone, montre, chaussures correctes, manteau pas décati. Vraiment, ça compte comme cadeau ?

Jai reposé et quitté le magasin.

La librairie offrait une chaleur feutrée. À lentrée, piles de livres « Devenez la meilleure version de vous-même », « Comment tout gérer », « Le bonheur planifié ». Jen ai feuilleté un et refermé, lassé des slogans de « zone de confort » et « efficacité ».

Au fond, la littérature. Jai caressé des tranches des noms connus. Autrefois, javalais les romans dune nuit. Luniversité, les yeux rouges au matin. Puis boulot, crédit, naissance du fils la lecture devenue un « devrait ».

Un livre, peut-être ? Mais quel titre, et cet inconnu men offrirait-il, sachant que je ne trouve jamais le temps ?

Je suis ressorti sans rien. La tête résonnait du tintamarre publicitaire.

À la maison, Justine ma accueilli :

Tu as lair sombre, tout va bien ?

Oui, ça va, jai dit en ôtant mes chaussures, On fait une animation au boulot. Échange de cadeaux.

Encore les bougies et les mugs ?

Cette fois, chacun soffre à soi-même. La machine est tombée en panne.

Eh bien, cest génial, elle a servi les pâtes. Prends-toi ce que tu noses jamais acheter.

Quoi, par exemple ?

Tu sais mieux que personne

Je me suis tu. Notre fils feuilletait un manuel, simulant les révisions.

Alors ? a insisté Justine. Tu veux toujours une nouveauté : téléphone, montre, sac à dos Tu aimes les gadgets.

Je les achète au besoin, tout simplement.

Dans ce cas, pense à autre chose quun objet suggéra-t-elle, Un bon pour un massage, une sortie, ou

« Sortie », je la prends sans coupon, jai tranché. Il me faudrait juste un chef qui ne mécrive pas le dimanche.

Elle sourit.

Voilà : demande ça à ton Santa.

Hors budget, ai-je plaisanté.

Cette nuit-là, jai tourné longtemps. Dans ma tête passaient les vitrines, les slogans, les vœux formatés : « progression », « nouvelles réussites », « réussite financière ». Tout ce qui compte, certes, mais ne dure guère plus quune guirlande rangée début janvier.

Que voudrais-je si personne ne me juge ni collègues, ni famille, ni banque ?

Toujours pas de réponse.

À une semaine de la fête, le bureau bourdonnait. Premiers paquets posés sur les bureaux, certains cachés dans les tiroirs, dautres bien en vue. On débattait tenue, menu, jeux. Camille annonça un animateur, un DJ, et un « moment spécial Secret Santa ».

Toujours sans idée, je trainais.

Tu vas finir par te retrouver avec rien, me lança Pierre. Faut se décider, sinon ce sera du réchauffé.

Jy réfléchis.

Pas besoin de réfléchir, Pierre haussa les épaules. Prends quelque chose de pratique. Moi, jai commandé un kit barbecue. Je me disais toujours « plus tard », ben voilà, cest fait.

À midi, au café du rez-de-chaussée, la file serpentinait. On parlait boulot, enfants, bouchons. Au-dessus du comptoir, pub : « Faites-vous plaisir ! Coffrets de fête ».

Installé à la fenêtre, jai pris mon téléphone, cherché « cadeau homme quarante ans ». Résultats flamboyants : montres, portefeuilles, gadgets, alcools, bons coiffure.

Tout axé sur limage de lhomme, pas sur son ressenti.

Jai fermé la page, ouvert la boîte personnelle : notifications de sites délaissés, promos aguichantes, « commencez lannée avec votre version améliorée ».

Parmi le lot, un courriel dune plateforme éducative oubliée : « Nouvelle session : cours de photographie. Inscrivez-vous avant la fin de semaine. »

La photographie.

Je me suis souvenu du vieux reflex, acheté à lépoque où ni enfant ni crédit navaient encore envahi ma vie. Jarpentais Paris les samedis, capturant façades, passants, vitrines. Puis lappareil sest fait oublier dans un placard. Dabord par manque de temps, puis dénergie, puis par autocritique : tout ça, ça ne sert à rien.

Cliché souffla aussitôt mon critique intérieur. Un quadra qui redécouvre sa passion délaissée, va finir par plaquer tout pour devenir artiste Ridicule.

Jai repoussé mon plateau. Un pincement intérieur, souvenir de gêne subite.

Je ne veux pas tout quitter. Juste

Pensée inachevée, interrompue par une vibration : le chef voulait des chiffres avant la soirée.

Jai soupiré, me suis levé.

Le soir, jai fouillé le placard de lentrée, tiré le vieux sac. Le reflex attendait, lourd, froid. Je lallume : batterie morte. Après un fouille dans le tiroir, jai extirpé le chargeur.

Justine, les sourcils relevés :
Tu vas te remettre à la photo ?

Juste vérifier sil marche encore.

Batterie chargée, je sors sur le balcon, prends deux photos de la cour. Rien dextraordinaire : voitures, fenêtres, neige, lampadaires. Mais en regardant par le viseur, le brouhaha mental sest atténué.

Respiration enfin apaisée.

Peut-être, cest ça le cadeau : non lappareil, mais lautorisation de sy consacrer. Une heure, deux, sans se juger.

Ça semblait à la fois simple et effrayant. Mon critique intérieur en rajouta : Bah, prends ton cours photo ! Comme si ça changeait tout.

Mais une voix plus douce souffla : Et pourquoi pas ? Tu dépenses bien des sous pour des choses vite oubliées. Au moins là, il y a une part qui résonne.

Jai rouvert le mail du cours. Module sur la lumière, la composition, le paysage urbain. Deux soirs par semaine, en ligne. Le prix passait dans les 30 du Secret Santa, hors options.

Cadeau de soi à soi, offert par un inconnu qui sait ce que tu aimes, qui ne trouve pas ça stupide.

Jai payé.

Reste la mise en forme pour léchange festif. Le règlement exige un objet à offrir. Pas question darriver en disant « Jai le cours », il fallait quelque chose à glisser dans une boîte.

Jai pris un carnet bleu nuit, simple, sans motifs, et une enveloppe. À la maison, jai imprimé lattestation du cours, soigneusement pliée. Sur la première page du carnet : « Pour les clichés qui restent à prendre. » Mon écriture tremblait mais restait lisible.

Ensuite, la carte daccompagnement. Je voulais un ton personnel, pas un message « coaching » daffiche publicitaire.

Après plusieurs brouillons, jai abouti à :

« Antoine,
Parfois, il est bon de se rappeler que tu nes pas seulement des rapports et des réunions. Accorde-toi du temps pour observer le monde autrement que par des tableurs. Profites-en.
Ton Santa. »

Jai relu, un léger pincement au cœur. Aucun pathos, juste précisément ce dont javais besoin.

Un Santa plus bienveillant que je ne létais envers moi-même.

Jai glissé lattestation du cours dans lenveloppe, rangée dans le carnet, emballé le tout dans du papier kraft brun, noué dun ruban rouge.

Ça faisait modeste. Pas de marque, pas de slogan.

La soirée se déroulait dans la salle du rez-de-chaussée du centre daffaires. Grandes nappes blanches, guirlandes, DJ aux classiques. Chacun arrive, certains en robe à paillettes, dautres en chemise ordinaire, juste sans badge de service.

Les cadeaux, regroupés sur une table, chacun étiqueté. Jai déposé mon paquet, regardé le tas. Papier coloré, boîtes à ruban, formes insolites emballées de papier alu.

Prêt pour lauto-découverte ? lance Camille en passant.

Autant que faire se peut.

À mi-soirée, lanimateur annonce le « moment spécial ». Musique en fond, lumière tamisée, la salle déjà animée : rires, débats au bar.

Chers amis, cette année le Secret Santa est plus secret que jamais car chacun est son propre magicien ! Faisons comme si de rien nétait, nest-ce pas ?

Rires dans lassistance.

Chacun se lève, prend son paquet à son nom, louvre ici, et souvenez-vous : le principal nest pas ce qui est dedans, mais ce que vous découvrez sur vous-même.

Encore un qui ne parle quen punchlines, ai-je pensé.

À mon tour, jai senti une drôle démotion me serrer la gorge. Jai attrapé mon paquet étiqueté « Antoine Dubreuil », regagné ma chaise.

Quest-ce que tas reçu ? demande Pierre, Jespère pas des chaussettes !

Jai défait le ruban, déballé le papier. Un carnet, une enveloppe à mon nom. Mes mains tremblaient un peu.

Pas de barbecue, Pierre constata.

Jai ouvert lenveloppe, déployé la fiche. Autour, on exultait : « Best spa certificate ! », « Jeu de société ! », la comptable Élodie cachait sa gêne devant un livre de yoga, Camille éclatait devant un mug « Employée de lannée ».

Jai lu la note. Relu encore. Les mots écrits par moi-même résonnaient autrement maintenant, comme si linconnu avait vraiment existé.

Tu nes pas que rapport et réunion.

Un mélange de honte, comme surpris dans sa vulnérabilité, et un soulagement, parce quaucun jugement ne laccompagne.

Alors ? Pierre ne lâchait rien.

Un cours de photo. Et un carnet.

Pas mal ! Cest sûrement un créatif du bureau On a le droit de garder le mystère ?

Oui.

Pierre se détourne pour son kit barbecue. Tu pourras faire les photos de la prochaine fête. Voilà qui servira.

Jai remis le carnet en place. Sur scène, ça blaguait, certains dansaient. Bruyant autour, mais soudain plus calme en moi.

Jai croisé le regard de Justine dans mon téléphone, texto en attente : « Ça sest bien passé ? » Jai écrit : « Oui, ambiance marrante. Je me suis offert un atelier photo » puis effacé, réécrit : « Je raconterai plus tard. »

Je suis rentré presque à minuit. Limmeuble silencieux, une porte claque à létage. Lappart baignait dans une lumière chaude et odeur de clémentines. Justine lisait à la table, notre fils dormait.

Alors, quel cadeau ?

Jai posé le carnet et lenveloppe.

Cest tout ?

Il y a autre chose dedans.

Elle a lu la note, ma regardé.

Cest toi qui as écrit ?

Oui, ai-je avoué. Et jai payé le cours. Photo.

Elle a hoché la tête, sans plaisanter ni ironie.

Beau cadeau. Tu aimais ça, avant.

Cétait il y a longtemps.

Et alors. Le goût, ça ne disparaît pas.

Jai haussé les épaules, mais au fond, une chose semblait bouger un meuble quon ose enfin déplacer.

On verra bien.

Le 1er janvier, je me suis levé sans réveil. Dehors, matin gris, voitures enchevêtrées, quelques plaques de neige subsistantes. Tête lourde, mais pas douloureuse. Justine et notre fils étaient partis chez ses parents la veille, je devais les rejoindre le lendemain.

Lappartement résonnait dun silence inhabituel. Jai fait mon café, ouvert le carnet. Première page : « Pour les clichés qui restent à prendre ».

Jai lancé lordi, retrouvé le mail daccès au cours. Première séance dans une semaine, mais déjà le module dintro accessible. Un formateur calme, qui parlait dobserver lumière et ombres, pas dautoperfectionnement.

Je me suis surpris à ne pas checker ma boîte pro simultanément. Mon portable restait dans lautre pièce, sans envie daller le chercher.

Après la vidéo, jai saisi le reflex, descendu dans la cour. Air frais, sans être glacial. Quelques voisins sortaient les poubelles, dautres promenaient leur chien. Sur le terrain de jeu, un reste de pétard fêtard.

Jai relevé lappareil, visé. Branches, fils, balcons dans le cadre. Rien dextraordinaire. Mais en appuyant, un drôle de sentiment minuscule, mais précieux.

Pas pour un rapport, pas pour des objectifs, juste pour moi.

Jai pris plusieurs photos, remonté, transféré les images à lordi. Certaines ratées, dautres banales. Mais une, où la vitre de voiture reflétait les fenêtres den face, ma arrêté.

Je lai agrandie, cherché les détails. Et mon ombre, appareil à la main, dans le reflet.

Un cadeau dinconnu qui se révélait être moi-même. Et ça semblait normal, finalement.

Jai fermé le logiciel, bu le café refroidi. Le boulot attendait, les mails et échéances. Mais aussi le cours, et ce créneau réservé juste pour moi.

Jai ouvert le carnet, noté la date. Puis : « Cour, matin, reflet sur vitre ». Sobre, mais cétait moi.

Jai déposé mon stylo, et pour la première fois depuis longtemps, je pensais à lavenir autrement quen tableaux et paiements. Il sy ouvrait une minuscule place destinée à lenvie, au choix à moi.

Cétait peu, mais suffisant pour respirer plus librement.

Jai rempli ma tasse, ouvert le planning du cours. Un encadré « notes ». Jy ai écrit : « À ne pas annuler pour le travail. » Sourire en coin, sachant que la vie me corrigerait probablement. Mais au moins, javais gagné le droit dessayer.

Et cétait aussi un vrai cadeau.

Оцените статью
Cadeau d’un inconnu Un message dans le chat de groupe a surgi au-dessus des tableaux Excel et des emails urgents, comme une figurine colorée oubliée dans un tiroir de bureau : « Collègues, on lance le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux lors du pot de fin d’année. Budget : 30 €. Formulaire ci-dessous. » Arnaud relut le texte et jeta un regard machinal à l’horloge dans le coin de l’écran. Dix jours de travail avant la fin d’année, deux semaines avant la clôture du trimestre, trois jours avant l’échéance du crédit immobilier. Son quotidien était rythmé par ce genre de décomptes. Dans le chat, les réactions fusaient déjà. GIF de renne, « Encore ?! », questions sur le budget. Katia, la RH, précisa aussitôt : « Participation facultative, mais fortement conseillée. On crée l’esprit de Noël ! » Arnaud finit son café tiède et cliqua sur le lien. Nom, département, consentement RGPD… En bas, le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant une bougie ou une tasse de plus sur son bureau encombré. Puis il se dit que sa case resterait vide s’il n’entrait pas. Il valida. — T’es de la partie aussi ? demanda Sébastien du bureau d’à côté, passant la tête par son box. J’espère tomber sur un(e) collègue avec de l’humour, j’ai déjà l’idée parfaite… Un livre sur le time-management pour le chef. — C’est anonyme, tu sais, — rappela Arnaud. — Justement ! Imagine sa tête… — Sébastien fit une mimique dramatique et éclata de rire. Arnaud sourit poliment et retourna à son rapport. Les chiffres se fondaient en une masse grise. Un peu plus loin, des collègues discutaient des paniers pour les partenaires : chocolats haut-de-gamme ou économies. À la machine à café, ce matin, ça parlait prime : aura-t-on, sera-t-elle réduite, sera-t-elle « en nature » — sous forme de paniers gourmands ? Tout flottait autour de lui comme une déco de Noël sans début ni fin : l’arbre artificiel dans le hall, les boules en plastique, les cartes standardisées « Chers partenaires, meilleurs vœux… ». Cette année, Arnaud avait deux objectifs. Toucher le bonus du plan. Ne pas s’emporter contre son fils pour ses notes. Les deux lui paraissaient aussi ardus. Le soir, il reçut un mail intitulé « Ton binôme Secret Santa ». Il l’ouvrit dans le métro, compressé entre manteaux et sacs à dos. « Bonjour Arnaud ! Ton binôme : Arnaud Morel, département analyse. » Il lut et relut la ligne. Le métro tangua, quelqu’un le bouscula. Les captures d’écran illuminaient déjà le chat : « Bug ? » « Moi aussi, je me suis tiré au sort. » « Niveau supérieur d’introspection… » Katia réagit vite : « Oui, la machine a planté, tout est lié aux identifiants, impossible de changer. Prenez cela comme un test ! Apportez votre cadeau, gardez la surprise et l’ambiance festive. » « Quelle surprise si on sait que c’est soi ? » « Imagine qu’un inconnu te comprend mieux que personne. » — répondit Katia avec un émoticône sapin. Arnaud ferma le chat et rangea son téléphone. Dans le wagon, quelqu’un récitait sa « fin d’année » en haut-parleur. Il regarda son reflet dans la vitre sombre. Quarante et un ans. Les cheveux résistent, mais les tempes blanchissent. Visage fatigué, pas vieux. Veste de l’enseigne, montre achetée à crédit, portable modèle du chef. Un cadeau à soi-même, comme de la part d’un inconnu — pensa-t-il. — Et que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune réponse. Le lendemain, à la pause clope, ça ne parlait que de ça. — Je dis qu’il faut annuler, — grogna Paul du juridique, secouant sa cendre. — C’est contre la règle ! Un Secret Santa pas secret, ce n’est plus la fête. — Moi j’adore, répondit Anne du marketing. Pour une fois, je peux choisir vraiment le bon cadeau, pas une écharpe à rennes pour collectionner la poussière. — Tu t’achètes déjà tout ce que tu veux, — remarqua quelqu’un. — Presque tout. Il y a des petits plaisirs qu’on s’interdit. — Anne sourit. — Justement, c’est ça l’intérêt. Arnaud écoutait en silence. Il pensait aux écouteurs, une powerbank, une nouvelle souris. Il pouvait s’offrir tout ça n’importe quand. Ça ne ressemblait pas à un cadeau, juste un accessoire de plus. — Et toi, tu vas prendre quoi ? — interrogea Sébastien dans l’ascenseur. — Je ne sais pas, — avoua Arnaud. — Rho, tu abuses ! Moi, j’aurais pris une PlayStation direct. Mais le budget… — Il rit. — Bon, j’opte pour un coffret de bières artisanales, estampillé « du Père Noël ». Mais moi, je veux quoi vraiment ? pensa Arnaud en regagnant son poste. Qu’est-ce qui me ferait plaisir si on me voyait vraiment, pas juste comme salarié, payeur d’emprunts, père trop rare à la maison ? Comme… qui ? Juste comme une personne ? Il ne trouva pas le mot juste. Le soir, direction centre commercial. Trop de lumières, musique pop, promos « cadeaux parfaits », « coffrets pour homme réussi », « idées pour lui ». Sur chaque affiche : homme chic, manteau de luxe, regard assuré. Aucun cernes, pas de trait de fatigue ni d’emprunts. Rayon high-tech : écouteurs sans fil, « best-sellers ». Le vendeur vantait les mérites d’un modèle à un ado. Pratique. Podcasts, musique, se chouchouter, réfléchit Arnaud. Il examina une boîte, prix dans le budget. Mais… c’est moi qui me l’achète. Pourquoi ? J’achète déjà tout ce dont « un homme de mon âge et de mon statut » est censé disposer. Smartphone, montre, belles chaussures, manteau honnête. Est-ce vraiment un cadeau ? Il reposa la boîte et quitta le magasin. Le rayon livres était plus apaisant. Piles de guides « Deviens la meilleure version de toi », « Bien gérer son temps », « Le bonheur en kit ». Il feuilleta machinalement, lu les classiques « zone de confort » et « efficacité » et se sentit las. Dans un coin, romans et nouvelles. Il passa la main sur les dos, repérant des noms familiers. Il lisait beaucoup autrefois. À la fac, il enchaînait des romans sur une nuit, puis débarquait en amphi les yeux rougis. Puis boulot, prêt, naissance du fils, et la lecture devint un point à la liste des « à faire ». Peut-être un livre ? Mais lequel ? Un inconnu offrirait-il une lecture alors que je ne trouve jamais le temps ? Il ressortit du magasin, mains vides, abattu par le bruit ambiant et la publicité. À la maison, sa femme demanda : — Pourquoi tu fais la tête ? — Rien de spécial, — répondit-il en retirant ses chaussures. — On fait un jeu à la boîte, des cadeaux. — Encore des bougies et des tasses ? — fit-elle en souriant. — Cette fois, chacun s’offre à soi-même. Genre, la machine a planté. — Mais c’est génial ! — elle servit les pâtes. — Prends-toi enfin ce qui te fait envie, que tu n’oses pas payer. — Quoi, par exemple ? — Je ne sais pas, tu le sais mieux que moi. Il ne dit rien. Leur fils faisait mine de réviser devant son livre. — Eh bien ? — insista-t-elle. — D’habitude tu as toujours une liste : nouveau téléphone, montre, sac. T’aimes bien les gadgets ! — Je les achète quand je dois, tout simplement. — Alors, essaie un cadeau immatériel, — proposa-t-elle. — Un massage, une journée off… — Pas besoin de bon pour une journée, — la coupa-t-il. — Juste un chef qui ne m’appelle pas le dimanche. Elle éclata de rire : — Voilà ! Demande ça à ton Père Noël. — Hors budget ! — plaisanta-t-il. Cette nuit-là, il tourna longtemps en rond. Il revit vitrines, slogans, vœux classiques : « carrière », « réussites », « stabilité financière ». Tout cela avait son importance mais semblait aussi futile que les guirlandes retirées en janvier. Qu’est-ce que je voudrais si personne ne jugeait ? Ni collègues, ni famille, ni banques ? Toujours aucune réponse. Une semaine avant le pot, l’entreprise vibrait plus fort. Les premiers paquets étaient sur les bureaux. Certains les planquaient, d’autres les exposaient fièrement. Menu, code vestimentaire, concours sur le chat. Katia annonça un DJ, un animateur, « un moment spécial Secret Santa ». Arnaud n’avait toujours pas de cadeau. — Qu’est-ce que tu attends ? — Sébastien s’enquit. — Après, il restera que des trucs bidons. — Je réfléchis. — À quoi donc ? Tu peux te gâter utile ! Moi, j’ai commandé un kit barbecue, j’en rêvais, je n’avais jamais franchi le pas. À midi, Arnaud descendit au café du rez-de-chaussée. Queue vers la caisse, discussions rapports, enfants, bouchons. Sur l’écran : « Faites-vous plaisir ! Coffrets de fête ». Seul à une table, il ouvrit son téléphone, chercha « cadeau homme 40 ans » dans un site marchand. Résultat : montre, portefeuille, gadgets, coffrets alcool, bon barbier… Tout ça parle de l’image, pas de ce qu’on ressent. Il ferma la page et ouvrit la messagerie personnelle. Offres de sites oubliés : « Profitez de nos réductions », « Nouvelle année, nouvelle version de vous ». Un email d’une plateforme d’apprentissage : « Nouveau cours de photographie, inscrivez-vous avant la fin de la semaine ». Photographie. Il se revit dix ans plus tôt, achetant un reflex, avant le fils et le prêt. Le week-end, parcourant Paris et photographiant immeubles, passants, vitrines. Puis l’appareil fut rangé au placard. Plus le temps, puis la fatigue. Ridicule, se disait-il. Cliché : le quadra qui renoue avec un ancien hobby ? Tout laisser tomber pour devenir « artiste » ? Non, risible. Il repoussa son plateau. Malaise. Je ne veux pas tout changer. Je veux juste… Un SMS du chef : « chiffres du T3 avant ce soir ! » Arnaud soupira, remonta. Le soir, il fouilla le placard, dénicha le vieil appareil. Lourds, froid. Baterie à plat. Il la retrouva dans un tiroir. Sa femme leva les sourcils : — Tu vas photographier, là ? — Je vérifie si ça marche encore, — répondit-il. Après recharge, il sortit sur le balcon. Quelques clichés du parking, des murs, de la neige, des lampadaires. Banal. Mais en cadrant, le bruit de sa tête diminuait. Il respira plus doucement. C’est peut-être ça, le cadeau ? Pas l’objet, mais l’autorisation d’y consacrer du temps. Une heure par semaine. Sans se sentir coupable. Idée simple, dérangeante. La voix critique se moqua : « Prends un cours photo, tu verras si ça change vraiment. » Mais une autre voix plus paisible répondit : « Pourquoi pas ? Tu dépenses ton argent dans des objets déjà oubliés après un an. Là, tu retrouves quelque chose qui te plaisait. » Il ouvrit le mail du cours. Module sur la composition, la lumière, le paysage urbain. Deux soirs par semaine, en ligne. Le prix rentrait dans le budget Secret Santa, option basic. Un cadeau à soi, comme d’un inconnu qui se souviendrait de ce qu’on aimait, sans trouver ça futile. Il cliqua « Acheter ». Ne restait qu’une formalité : le rendre matériel pour le pot. La règle : un cadeau physique à remettre en main propre. Il acheta un carnet bleu sobre et une enveloppe. À la maison, il imprima la confirmation de son inscription, la glissa dans l’enveloppe. Sur la première page du carnet : « Pour les clichés à venir ». Son écriture était maladroite mais lisible. Pour le mot, il voulait éviter la version « coach » ou le slogan tout-fait, imaginer quelqu’un qui connaissait sa vie. Après plusieurs brouillons, il écrivit : « Arnaud, Parfois, il ne faut pas oublier que tu n’es pas qu’un rapport ou une réunion. Prends du temps pour regarder le monde autrement qu’à travers des tableaux Excel. J’espère que tu sauras le saisir. Ton Santa » Il relut, ému. Pas du pathos : le sentiment qu’on lui disait quelque chose qu’il avait besoin d’entendre. Ce « Santa » était plus conciliant envers lui-même qu’il ne l’est habituellement. Il mit la confirmation du cours dans l’enveloppe, l’enveloppe dans le carnet, le carnet dans un papier kraft, noué d’un ruban rouge. Un cadeau modeste, sans logos ni pubs. La fête eut lieu dans la salle de réception du rez-de-chaussée, nappes blanches, guirlandes, DJ, tubes éculés. Vêtements de fête ou chemises ordinaires (sans badge !). Les cadeaux sur un buffet, chacun portant l’étiquette du destinataire. Arnaud posa son colis, regarda la pile : paquets vifs, boites à nœuds, formes étranges sous alu… — Prêt pour la grande révélation ? — lui lança Katia avec un clin d’œil. — Autant que possible, — répondit-il. À mi-soirée, l’animateur lança « le moment spécial ». Musique plus douce, lumières tamisées. L’ambiance déjà pétillante, rires francs partout. — Amis, — débuta l’animateur — cette année, notre Secret Santa est doublement secret : chacun est devenu son propre magicien ! Mais chut, on fait comme si personne ne savait, d’accord ? Le public rit. — À tour de rôle, venez chercher votre cadeau et ouvrez-le ici. Souvenez-vous, le plus important n’est pas ce qu’il y a dedans, mais ce que vous découvrez sur vous-même… Encore un qui parle en slogans, pensa Arnaud. Quand son tour vint, la tension lui serra la gorge. Il récupéra l’enveloppe « Arnaud Morel », retourna s’asseoir. — Alors ? — Sébastien se pencha. — J’espère que ce ne sont pas des chaussettes. Arnaud détacha la ficelle, déballa le papier. Un carnet et une enveloppe à son nom. Ses mains tremblaient doucement. — Pas un kit barbecue, en tout cas, — plaisanta Sébastien. Arnaud ouvrit l’enveloppe, déplia le feuillet. Autour, exclamations : « J’ai eu un bon spa ! », « jeux de société ici ! » La comptable Svetlana cachait maladroitement un manuel de yoga, Katia éclatait de rire sur la tasse « Employé du mois ». Il lut la note. Et relut. Tu n’es pas qu’un rapport ou une réunion. Un pincement intérieur ; honte, comme si l’on découvrait sa vulnérabilité. Et en même temps — apaisement, personne ne juge. — Qu’est-ce que c’est ? — insista Sébastien. — Un cours, — souffla Arnaud. — De photo, avec carnet. — Y’en a qui se sont creusé la tête ! Du créatif, sûrement. On n’a pas le droit de chercher qui ? — Surtout pas, — dit Arnaud. Sébatien filait déjà vers sa bière. — Tu feras les clichés du prochain événement alors ! Arnaud referma le carnet. L’animateur enchaînait les plaisanteries, certains se lançaient sur la piste. Autour, le brouhaha ; en lui, le calme. Il croisa le regard de sa femme dans la messagerie : « Alors, c’était comment ? » Il répondit : « Correct. Cadeaux marrants. Je me suis offert un cours photo. » Puis il effaça, remplaçant par : « Je te raconterai. » Il rentra vers minuit. Dans la cage d’escalier, juste le bruit discret d’une porte. La lumière chaude de la cuisine, odeur de clémentines. Sa femme lisait, leur fils dormait. — Qu’est-ce qu’on t’a offert ? Il posa le carnet, l’enveloppe à côté. — C’est tout ? — Il y a un truc dedans, — dit-il en ouvrant. Elle lut la note, le regarda doucement. — Tu l’as écrite toi-même ? — Oui, — confia-t-il. Et le cours, je l’ai payé — un atelier photo. Elle hocha la tête, sans moquerie : — Beau cadeau. T’aimais ça. — Ça fait longtemps. — Et alors ? Ce n’est pas fini pour autant. Il haussa les épaules, mais à l’intérieur, quelque chose bougea enfin — comme un meuble qu’on réussit à déplacer. — On verra… Le 1er janvier, il se réveilla sans réveil. Dehors, matin gris, parking encombré, palmes de givre. Tête lourde, mais pas douloureuse. Femme et fils partis la veille, il les suivra demain. Silence inhabituel. Il se fit un café, ouvrit le carnet. Page : « Pour les clichés à venir ». Sur l’ordi, il retrouva l’email du cours : premier module dispo, séance dans une semaine. Il lança la vidéo. La voix douce du professeur parlait d’ombre et de lumière, pas de « productivité ». Il réalisa qu’il ne vérifiait pas ses mails pro. Le téléphone restait dans la pièce d’à côté. Après l’intro, il attrapa l’appareil et descendit dans la cour. Air vif, pas glacé. Certains jetaient les poubelles, d’autres promenaient un chien. Une mèche de cotillon traînait sur l’aire de jeux. Il leva l’appareil, regarda dans le viseur. Branchages, fils, balcons. Rien de spécial. Mais en déclenchant, il eut l’impression de faire un tout petit geste — important. Pour lui, pas pour le rapport, ni le KPI. Pour soi. Quelques clichés, retour à l’appart, transfert sur ordi. Beaucoup ratés, quelques banals. Mais une image : dans la vitre d’une voiture, se reflètent les fenêtres d’en face. Il zoome. Dans le reflet : silhouette à l’appareil. Cadeau d’un inconnu, pensa-t-il. Inconnu qui n’est autre que moi. Et finalement, c’est bien comme ça. Il ferme le logiciel, termine son café. Le premier jour de boulot approche, dossiers non bouclés, réunions, mails — et le cours qui débute. Et l’heure qu’il tentera désormais de préserver pour lui seul. Il ouvre le carnet, inscrit la date. Puis : « Cour, matin, reflet sur la vitre ». Modeste, mais tellement personnel. Il pose le stylo. Pour la première fois, il envisage l’avenir autrement qu’en échéances bancaires ou deadlines. Là, il y a une toute petite place pour lui. C’est peu. Mais suffisant pour respirer. Il se ressert un café, vérifie les dates du cours. En bas du planning, il écrit : « Ne pas annuler pour le travail ». Puis il sourit : la vie chamboulera sûrement ses plans. Mais il a gagné le droit d’essayer. Et ça aussi, c’est un cadeau.
Tu m’as pris mon fils, et je te prendrai tout» – la terrible vengeance d’une belle-mère