À ma manière

À leur façon

Quand ils ont acheté ce petit appartement du 12ᵉ, ils navaient que trente ans. Le papier peint à petits pois semblait mignon, le linoléum pratique, et la cuisine aux armoires couleur cerise était presque du luxe. Aujourdhui, tous les deux ont dépassé la quarantaine, leur fils Étienne étudie à luniversité et rentre de moins en moins souvent. Le papier peint se détache en lanières, comme pour dire quil est temps de changer quelque chose.

Le soir, après le boulot, ils sinstallent à la cuisine. La hotte bourdonne au-dessus de la cuisinière, la bouilloire se refroidit sur le comptoir et il ne reste quune petite étoile en pain dépice dans lassiette. André tourne sa tasse entre ses mains et regarde le coin près de la fenêtre où le plâtre sest gonflé et sécaille.

«Ça suffit de regarder ça,» lance-til enfin. «On fait quoi? Soit on sy met, soit on accepte de vivre dans ce musée.»

Capucine, les pieds repliés sous la petite chaise, feuillette sur son téléphone des photos de décors modernes. On y voit des murs blancs, du bois clair, des luminaires design.

«Je ne veux pas me résigner,» répondelle. «Je veux du normal, mais pas comme dans les catalogues. À notre façon. Et sans» elle balance la main vers la fenêtre. «Ces roses.»

«Alors appelons une équipe,» propose André. «On paie, ils font.»

Capucine fronce les sourcils.

«Je ne veux pas quun inconnu vienne plâtrer et nous dire: «Ce nest pas comme ça quon fait». Je veux choisir où mettre les prises, où poser les étagères. Et surtout» elle cherche ses mots. «Je veux que ce soit notre affaire, pas juste un chèque à régler.»

André sourit.

«Donc tu proposes que je plâtre après le boulot pendant que tu décides des prises?»

«Pas du tout,» soffenseelle. «Je vais aussi my mettre. Je peux poncer, peindre. On le fait ensemble. Ce nest pas une question dargent.»

Il regarde son visage fatigué, les fines rides autour des yeux, et se souvient de la fois où ils ont cru pouvoir se payer une rénovation clé en main. Le simple mot clé en main lui donne encore des frissons.

«Daccord,» ditil. «On le fait nousmêmes, mais intelligemment. Pas nimporte comment.»

Capucine sourit, et la cuisine séclaircit un peu. Elle attrape son carnet.

«Alors il nous faut un plan. Pièce par pièce, une liste, un budget.»

De leur chambre, Antoine, le fils, surgit avec ses écouteurs et ses cheveux en bataille.

«Vous préparez une révolution?» demandetil.

«Une rénovation,» répond André. «À la force des bras. On te fera un petit coup de pouce, étudiant.»

Antoine hausse les épaules.

«Je passe mes exams, mais si vous avez besoin dun bras, appelezmoi.»

Capucine le fixe.

«Pas seulement porter: tu toccuperas des plans informatiques, et peutêtre de la déco de ta chambre.»

Antoine arque un sourcil.

«Tout seul? Sans papier peint à pois?»

«Tout seul,» confirmeelle. «Dans les limites du budget.»

Il hausse les épaules et disparaît dans sa chambre, mais André perçoit une pointe de curiosité dans sa voix.

Le weekend, ils vont au grand magasin de bricolage LeroyMerlin. Le vaste hall rempli de lampes, de sacs, de seaux et de rouleaux de papier peint les submerge. Capucine saccroche au chariot comme à un gouvernail.

«Dabord la liste,» rappelle André. «Enduit, apprêt, rouleau, papier»

«Et la peinture,» ajoute Capucine. «Je veux des murs blancs dans la chambre. Pas crème, pas beige, mais blanc vrai.»

«Un blanc, cest un hôpital,» rétorqueil. «Un petit ton chaud, au moins.»

Ils sarrêtent devant les pots de peinture. Les étiquettes annoncent des teintes comme «lait concentré», «brume du matin», «nuage de coton».

«Celuici,» saisitil un pot. «Cest presque blanc, mais pas tout à fait.»

«Je veux du blanc pur,» insistetelle. «Regarde ce nuage sur la photo.»

Un léger agacement monte en André. Discuter de la couleur paraît futile, mais pour Capucine le blanc symbolisait un nouveau départ.

«Très bien,» souffletil. «Ta chambre, tes murs. Je choisirai pour le salon.»

Elle acquiesce, un peu adoucie, et se tourne vers une autre étagère.

Ils arpentent les allées, débattant sil faut un niveau laser, la largeur du rouleau, ou payer plus cher pour du papier peint «lavable» dans le couloir. Plus tard, Capucine sarrête devant des papiers peints design à motif géométrique.

«Regarde comme cest joli,» ditelle. «Ça irait bien dans le salon.»

André jauge le prix et siffle.

«Pour ça, on pourrait sacheter une cuisine complète. On a dit pas de folie.»

«Mais cest un investissement durable,» répliquetelle. «On ne refait pas les travaux chaque année.»

Les chiffres du prêt auto, les frais de scolarité dAntoine, les vacances quils repoussent depuis deux ans refont surface.

«Capucine, soyons honnêtes,» ditil. «On peut acheter, mais il faudra se serrer la ceinture. Tu es prête?»

Elle reste muette un instant, passe le doigt sur léchantillon.

«Daccord,» conclutelle finalement. «On fera plus simple, mais pas les toutpetits prix, daccord?»

«Entendu,» acquiescetil.

De retour à la maison, les sacs et les pots de peinture remplissent lentrée. Le couloir devient instantanément exigu. Antoine retire ses écouteurs et sexclame.

«Vous avez ouvert un dépôt?»

«Cest ton futur lumineux,» répond André en posant un sac contre le mur. «On commence par ta chambre, cest la plus petite.»

«La mienne?» sinquiète Antoine. «Et mes affaires?»

«Au salon,» indique Capucine. «Tu ty es engagé.»

Antoine grimace, mais ne proteste pas.

Le soir, ils étalent sur la table de la cuisine des plans imprimés dinternet et le carnet dAndré griffonné. Antoine branche son ordinateur et ouvre un petit logiciel 3D de lappartement.

«Regardez,» annoncetil. «On peut déplacer le placard, et le bureau rentre.»

Capucine se penche.

«Et si on mettait des étagères à la place du placard?»

André regarde lécran, sentant que ce nest plus juste du mobilier qui bouge, mais leurs vies qui se redessinent. Ces flèches et carrés racontent le passé, le présent et un futur encore incertain.

Le jour suivant commence le plus pénible: décoller le vieux papier peint. André, sur un escabeau, saisit le couteau à enduire et tire. Le papier se déchire en larges lambeaux jaunâtres. Capucine ramasse les morceaux, Antoine, grognant, pousse le vieux placard.

«Qui a eu lidée de ces fleurs?» marmonne André. «Et pourquoi les avonsnous choisis?»

«Ça nous semblait joli à lépoque,» répond Capucine. «On était toujours au travail, on rentrait juste pour dormir.»

Antoine ricane.

«Romantique.»

Vers midi, André sent son dos se plaindre, les doigts couverts denduit et de colle. Capucine, les manches retroussées, est couverte de taches blanches ; ses cheveux ont quitté la queue de cheval. Antoine disparaît «cinq minutes» et revient trente minutes plus tard.

«Tu devais aider,» lance Capucine sans se retourner.

«Jai aidé,» se fâcheil. «Jai décalé le placard. Et jai une TP.»

«La TP peut attendre,» intervient André. «Ce nest pas seulement pour nous, cest ta chambre aussi.»

Antoine lève les yeux au ciel, mais saisit le couteau.

Le soir, ils seffondrent sur le canapé du salon. Le mur du bureau dAntoine est à moitié découpé, des débris de papier tapissent le sol, une odeur de poussière et de plâtre humide flotte. La télévision est muette. Ils restent là, silencieux.

«Peutêtre quon ferait appel à une équipe,» suggère Antoine. «Ils finiraient tout en un jour.»

Capucine sourit, épuisée.

«Et ils nous enlèveraient le droit de nous chamailler sur chaque centimètre,» rétorquetelle.

André hausse les épaules.

«Ils ne le feraient pas. On se chamaillerait avec eux.»

Ils rient, la tension sallège un peu.

Une semaine plus tard, il devient clair que leur rythme était trop optimiste. Après le travail, André rentre, mange vite, et se dirige vers la chambre. Capucine ponce les murs, lave le sol, cherche sur internet comment apprêter correctement. Antoine aide quand il peut, sinon il part à la fac ou chez des amis.

Un soir éclate une dispute à propos dune petite chose. Capucine veut une étagère murale au-dessus du bureau dAntoine. André sy oppose.

«Il ne fera que mettre du bazar dessus,» ditil en mélangeant lenduit. «Ça finira par tomber.»

«Cest sa chambre,» réplique Capucine. «Il décidera ce quil veut.»

«Et moi, je devrai tout percer,» grogne André. «Je dois exaucer chaque caprice?»

Antoine, assis au rebord de la fenêtre avec son ordinateur, lève la tête.

«Je suis là,» ditil. «Vous pouvez me demander.»

Ils se tournent tous deux vers lui.

«Tu veux létagère?» demande André.

Antoine réfléchit.

«Oui, mais petite, fine, pour les bouquins.»

«Pas beaucoup de livres,» grogne André.

«Ils arriveront,» répondil calmement.

Capucine regarde son mari.

«Alors, on la laisse à son choix?»

André sent la fatigue combattre son désir de tout contrôler. Il sait que céder signifie revenir au magasin, choisir des fixations, percer. Mais dans les yeux du fils, il voit une demande de confiance.

«Très bien,» conclutil. «Tu peindras et entretiendras ton étagère. Daccord?»

Antoine hoche la tête.

«Accord.»

Ils reprennent le travail, mais latmosphère est désormais plus détendue.

Le salon reste le plus difficile. Un vieux canapé où André sendormait tard le soir, des photos de famille, une étagère à livres, et le buffet que la mère dAndré avait offert.

«Le buffet ne restera pas,» déclare fermement Capucine. «Il prend la moitié du mur.»

«Cest le cadeau de maman,» proteste André. «Elle serait fâchée.»

«On ne vit pas dans un musée du goût de maman,» rétorque Capucine. «On veut notre propre appartement.»

Le père serre les lèvres. La pièce est remplie de souvenirs, mais le buffet est devenu un tas de vaisselle inutile.

«On pourrait garder la base,» propose Antoine. «Des tiroirs en bas, des étagères ouvertes en haut.»

André le regarde, surpris.

«Tu te mets à la menuiserie?»

«Je déteste gaspiller,» haussetil les épaules. «Mais je ne veux pas non plus tout jeter.»

Le soir, André téléphone à sa mère.

«Maman, on pense à démonter le buffet,» expliquetil. «Il est lourd et encombrant.»

Une pause.

«Faites comme vous voulez,» répondelle. «Cest votre appartement, mon fils.»

Sa voix trahit une légère blessure, mais aussi une reconnaissance de leur autonomie. André raccroche avec un sentiment de responsabilité plus claire: le chantier nest pas seulement des murs.

Le lendemain, les trois démonte le buffet. Les planches sont soigneusement empilées, une partie rangée dans le débarras.

«On pourra en faire une étagère pour le couloir,» suggère André, se frottant le front. «Et deux petites, pourquoi pas.»

«Renouveau,» commente Capucine.

Quand les murs du salon sont enduits et poncés, vient la peinture. André insiste sur un gris doux.

«Un blanc éclatant serait trop agressif,» expliquetil. «Ce ton neutre ira avec nimporte quel canapé.»

Capucine grogne un peu, mais accepte.

Ils peignent au son de la radio. Un seau de peinture repose sur le tabouret, les rouleaux crissent sur les murs. Antoine, toujours avec ses écouteurs, passe le pinceau dans les coins.

«Regarde les coulées,» signale André.

«Je corrige,» répond Capucine, en repassant le rouleau.

Après deux heures, ils séloignent du mur, admirent le résultat. La pièce paraît plus spacieuse, les vieilles taches et fissures ont disparu.

«Cest mieux,» observe Capucine. «On dirait quon a respiré.»

«Cest nous qui avons respiré,» rétorque André.

Assis par terre, ils boivent du thé dans un thermos que Capucine a préparé. Antoine feuillette sur son téléphone des photos de canapés.

«Jai trouvé un modèle pas cher mais correct,» ditil. «Il a un tiroir pour le linge.»

André regarde le téléphone.

«Couleur étrange,» remarquetil.

«Mais pas tachable,» intervient Capucine. «Et la taille convient.»

«Et le prix,» ajoute Antoine.

Ils se regardent.

«Très bien,» décide André. «On le prend. AuAinsi, le nouveau canapé fut commandé, et la petite famille sentit enfin que leur maison reprenait vie.

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À ma manière
MON MALHEUR, MON BONHEUR — Anne, jusqu’à quand comptes-tu boire ? Je suis épuisé de te sauver. Que dois-je faire pour que tu dis adieu à la bouteille, une bonne fois pour toutes ? Regarde-toi : tu ressembles à un arbre desséché, — je suppliais, une fois de plus, ma femme de retrouver la raison. Mais est-ce que cela a déjà arrêté quelqu’un ? Je savais que mes paroles ne servaient à rien. Anne va jurer, une fois de plus, qu’elle ne touchera plus une goutte d’alcool. Et la semaine d’après, tout recommencera… — Éric ! Ne t’inquiète pas pour moi. Ce n’est rien. Mon amie m’a appelée, on a bavardé. On s’est vues… — bredouillait ma femme. — Tu tiens à peine debout, Anne ! Va dormir. Anne a failli m’embrasser, a raté sa cible. Je me suis écarté, gêné par son haleine. Résignée, elle est allée se coucher sans même se changer. …Parfois, je portais ma femme jusqu’au lit comme une sirène inerte, ramassée à même le sol. Quel tableau… Je passais la journée suivante à errer seul dans notre appartement. Quand Anne se réveillait, elle venait vers moi d’un pas hésitant, les yeux baissés : — Pardonne-moi, Éric. Je n’ai pas tenu le coup. C’est la faute de mon amie, elle inventait des toasts absurdes et m’obligeait à boire cul sec. Je restais silencieux et agacé. Anne se mettait alors à faire le ménage frénétiquement, à nettoyer la vaisselle, à lessiver le linge… — Éric, qu’est-ce que tu veux pour déjeuner ? Dis-moi, je ferai tout ! — Anne retrouvait des accents charmants, presque enfantins. Le déjeuner se déroulait dans une ambiance pleine d’humour, la cuisine était délicieuse, généreuse. Ensuite, nous allions nous promener, acheter des douceurs. On essayait de savourer la vie. La nuit était à nous : passionnée, douce, brûlante. J’avais le temps de me languir de ses caresses, de ses mots tendres… L’idylle durait une à deux semaines, puis Anne redevenait irritable, imprévisible, rancunière. Je savais que le moment approchait où elle allait replonger et boire comme un trou. Les crises reprenaient, les accusations, les larmes. Ce scénario familial se répétait depuis des années. …Anne et moi, nous nous sommes rencontrés à l’âge de sept ans. Nous étions à l’école ensemble. En première, je lui ai avoué mon amour fou. Elle m’a répondu avec la même intensité. Nous aurions pu avoir un enfant. Mais Anne a préféré poursuivre ses études. Et moi, à vrai dire, je n’étais pas pressé de devenir papa. J’ai même été soulagé quand Anne m’a annoncé en revenant de la clinique : — C’est fini. Je ne veux pas m’encombrer, ni t’encombrer, avec des couches et des biberons. On a la vie devant nous ! Nos chemins se sont alors séparés pendant dix ans. Anne s’est mariée, j’ai pris femme aussi. Cinq ans plus tard, nous nous sommes retrouvés à une réunion d’anciens élèves. J’ai littéralement perdu la tête pour Anne. Elle était exquise. Une déferlante de souvenirs sucrés m’a envahi. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, ne jamais la lâcher. Mais la soirée s’est vite terminée. Nous avons échangé nos numéros, puis nous nous sommes à nouveau séparés pour cinq ans. Je n’ai jamais cessé de penser à Anne, de la jalouser en secret. Mais j’avais une femme, une fille. La vie suivait son cours. Un jour, Anne m’appelle, bouleversée : — Éric, il faut qu’on se voie. J’ai foncé la rejoindre, sans poser de questions. Anne était déjà assise sur un banc du parc, elle regardait nerveusement autour d’elle. Je suis arrivé par derrière, lui couvrant les yeux. — Éric ? — Anne a deviné, plaçant ses mains sur les miennes. — Bravo — je lui ai offert un bouquet — Anne, que se passe-t-il ? — Elle semblait sur le point de pleurer. — J’ai divorcé. Mon mari me reprochait de ne pas avoir d’enfants. Il disait que j’étais stérile, comme un désert. Il voulait des héritiers… — et Anne s’est effondrée en larmes. Je l’ai rassurée tant bien que mal. D’une certaine façon, c’était aussi mon histoire si elle était « un désert ». …Bref, peu après, nous nous sommes mariés, Anne et moi. J’ai quitté ma famille. Ce n’était pas parfait de toute façon. Mon riche beau-père ne cessait de me rabaisser et de rappeler que j’étais un bon à rien. Il disait : — Mon garçon, il te faut une autre compagne. Je ne tolérerai pas que ma petite-fille mange des glaces bas de gamme ou porte des vêtements d’occasion ! Prends femme à ta mesure. Il râlait, comme une mouche insupportable. On dit souvent en France : il faut se méfier d’un beau-père trop riche, pire qu’un démon. Ma première femme s’est rangée du côté de son père. Elle n’était jamais satisfaite. …J’ai réuni mes quelques affaires et suis parti vivre dans un studio meublé de peu. Il y avait une armoire, un lit, une table, une chaise. Ça me suffisait. Quand Anne est entrée dans ma vie, j’ai voulu l’habiller, la gâter comme une reine. J’ai eu la chance de trouver un emploi bien rémunéré. Peu à peu, nous avons acheté un appartement, choisi avec soin chaque meuble, acquis une belle voiture étrangère. Je rendais souvent visite à ma fille de mon premier mariage, lui apportant des vêtements exclusifs, des jouets haut de gamme venus de l’étranger. Mon ex-beau-père ricana : — Le pauvre devenu prince… Ma première femme ne s’est jamais remariée. Il faut croire que la crème des prétendants était partie… Je n’ai pas laissé Anne travailler. À elle la maison, à moi le reste. Anne cuisinait divinement, présentait ses plats avec goût. Elle se consacrait beaucoup à elle-même : coiffeur, manucure, esthéticienne. J’encourageais toujours ces attentions. J’adorais quand les hommes se retournaient sur notre passage. Je me sentais fier de ma femme élégante. Je lui déroulais le tapis rouge. Mais ce bonheur n’a pas duré. Anne a commencé à boire. Elle était souvent joyeuse, mais je sentais qu’il y avait un malaise. Pour la distraire, je lui ai trouvé un emploi. Au bout d’un mois, Anne a dû partir — personne ne voulait d’une collègue ivre. Anne n’avait pas besoin de compagnons de beuverie. Elle buvait seule, jusqu’à perdre la raison. Son jeune frère est même décédé devant chez lui — overdose. Après le travail, je traînais pour ne pas rentrer. Je n’avais pas envie de retrouver ma femme saoule. Mes supplications n’avaient aucun effet. Anne refusait toute aide médicale : — Ne fais pas de moi une alcoolique ! Tu ne comprends pas, Éric ! Je suis en prison psychiatrique, sans enfant ! Toi au moins, tu as une fille… Ce jeu dangereux commençait à me lasser. J’ai fini par me réfugier dans les bras d’une jeune femme. 25 ans, fraîche, belle, éperdument amoureuse de moi. J’ai quitté Anne pour elle. Pendant deux ans, j’ai observé la descente aux enfers d’Anne. Elle touchait le fond. Personne pour l’arrêter. Personne, sauf moi. Comme on dit chez nous, quand on se noie, personne n’est là pour prendre la main. Mon chemin est lié à celui d’Anne, qu’il soit droit ou tortueux, nul ne le sait. Séparé d’elle, je me suis morfondu, rongé par la culpabilité. Car je l’aime toujours, cette femme tourmentée. Après un dernier baiser à ma belle compagne, je suis revenu auprès de mon Anne perdue. Elle est mon malheur, mon bonheur…