Partie pour de bon : l’histoire d’Alena, jeune maman française, qui a fui la violence de son mari et le poids des injonctions familiales, pour recommencer sa vie à Paris grâce au soutien inattendu d’une cousine, malgré les pressions de sa famille et de sa belle-famille persuadées qu’une femme doit tout endurer pour préserver son foyer

Partie à jamais

Tu lui as encore tenu tête ? soupira ma mère en vidant son cabas. Clémence, quand est-ce que tu comprendras enfin ?

Paul est un homme bien, il travaille, il traîne pas dans les bars. Il est un peu vif, daccord, mais cest parce quil porte tout le poids de la maison sur ses épaules. Tu devrais apprendre à ravaler ta fierté.

Maman, il a levé la main sur moi. Juste parce que j’ai osé parler de la maternelle. Tu trouves ça normal ?

Oh, ça y est… lança-t-elle en levant les bras au ciel. Arrête ton cinéma, ce nest pas la fin du monde ! Avant on se faisait corriger à la ceinture, et pourtant les familles tenaient debout. Tu vois bien quil taime, il temmène partout, il te gâte.

Où trouverais-tu mieux, avec une fillette ? Qui voudrait encore de toi ?

Clémence était debout devant la cuisinière, la fatigue tirant sur ses traits, une mèche collée au front. Elle surveillait quatre plats à la fois. Dans la marmite, la soupe frémissait. Sur le feu, la viande grésillait. Un gâteau cuisait doucement au four. Dans la casserole, elle sefforçait dobtenir la sauce que Paul exigeait juste assez épaisse pour retenir la cuillère, mais pas au point quelle tienne debout seule.

Des gouttes coulaient le long de ses tempes. Elle nosait se détourner, même le temps dun souffle.

Dans le salon, la télévision hurlait. Paul ne supportait pas le silence, il disait que ça lui broyait le crâne.

Leur fille dormait à lautre bout de lappartement, et Clémence tendait loreille à chaque éclat de rire télévisé, de peur que Capucine ne séveille.

Paul entra sans bruit, comme un chat. Il lenlaça par-derrière et Clémence sursauta.

Ça sent drôlement bon, souffla-t-il à son oreille. Ma petite ménagère fatiguée ?

Clémence se figea, la cuillère en main. Parfois, dans ces gestes tendres, il lui rappelait lhomme quelle avait épousé trois ans plus tôt : doux, attentionné, solide. Mais

Je suis exténuée, Paul. On pourrait quand même réfléchir à la maternelle ? Capucine a lâge, elle a besoin de voir du monde. Et moi… je pourrais reprendre un emploi.

Paul retira aussitôt ses bras.

Encore avec tes histoires ? On en a déjà parlé, non ? Une semaine à lécole, un mois clouée au lit malade ! Tu veux la sacrifier, cest ça ? Tout ça pour tentasser dans un bureau toute la journée ?

Paul, tous les enfants attrapent un peu tout au début. Cest le temps de sadapter, les médecins…

Je me fiche de ce que piaillent tes médecins, linterrompit-il. Jai dit : pas décole avant lan prochain. Quest-ce quil te faut de plus ? Tu crois être plus maligne que moi ?

Je veux juste avoir mon propre argent, balbutia Clémence, lui faisant face malgré la peur. Je veux pouvoir faire autre chose que mijoter des plats.

Le claquement de la gifle couvrit le crépitement de la poêle. Clémence fut projetée contre lévier, la hanche heurtant violemment. Son oreille bourdonnait.

Ah ! Elle veut son argent maintenant ! siffla Paul en savançant. Je te loge, je thabille, je toffre tout. Tes jamais contente ? Cest la belle vie qui te rend folle ?

Clémence se tut, la main sur sa joue brûlante. Ce regard… Elle savait que toute riposte napporterait que dautres bleus.

À table, ordonna-t-il en sasseyant. Et que je nentende plus parler dun travail. Tu es mère et épouse ! Ta place est ici.

***

Le lendemain, la mère de Clémence arriva, un panier de pommes du verger et un sermon bien rôdé.

En apercevant la trace mauve, mal camouflée par du fond de teint, elle recommença son refrain sur la femme doit obéir.

Je veux divorcer, souffla Clémence dune voix éteinte.

Sa mère resta pétrifiée, une pomme à la main.

Mais tu es tombée sur la tête ! On devrait appeler le docteur ! Tu réalises ce que tu racontes ?

Si jamais tu sors de chez toi, ne compte pas sur moi pour taccueillir ! Compris ? Fais comme tout le monde, supporte et tais-toi !

Un souvenir lassaillit, survenu dans un centre commercial parisien six mois plus tôt.

Paul était parti fumer dehors, la laissant attendre à lentrée dun magasin denfants. Un inconnu, pressé, lavait bousculée, la faisait tomber sur le carrelage.

Plutôt que de sexcuser, il linvectiva, laccusant de gêner la circulation.

Paul surgit de nulle part. Clémence ne lavait jamais vu ainsi il sinterposa, tel un animal furieux, prêt à tout. Il a fallu lintervention du service de sécurité pour les séparer.

Puis il la ramassa, tremblante, sur le sol :

Pardonne-moi, ma petite, jaurais dû rester près de toi. Je pourrais étrangler quiconque te fait du mal.

À lépoque, elle croyait que cétait ça, lamour immense et entier.

Aujourdhui… elle ne sexpliquait pas que cet homme-là et celui qui la frappait pour un tabouret mal placé puissent coexister.

Depuis quatre mois, le chevalier avait disparu.

Paul ne se gênait devant personne : il hurlait sur elle à la caisse, linsultait au supermarché parce quelle cherchait trop longtemps sa carte bancaire.

Tes bonne à rien, Clémence, aboyait-il, attrapant ses sacs. Je me demande comment je fais pour vivre avec toi !

***

Son dernier fil avec le monde était Camille, une cousine éloignée installée à Lyon. Elles sappelaient en cachette Clémence profitait de labsence de Paul.

Fous le camp, Clémence, répétait Camille. Mon mari cherche une gérante pour son bistrot. Tes débrouillarde, à laise, on te donne une chance. Javance le loyer dun studio, je paie une crèche privée à Capucine. Viens !

Camille, jai peur. Il a juré de ne jamais me laisser partir. Il serait capable du pire… balbutiait Clémence.

Il tintimide, cest classique ! Il sait bien que sans lui, tu serais libre, et ce dont il a besoin, cest dune victime. Dis-moi, à quoi ressemble ta vie ? Cuisine, sanglots, ecchymoses ? Tu rêvais de yoga, de bouquiner Tu ten souviens, non ?

Clémence sen souvenait. Chaque soir, elle fermait les yeux, simaginant un matin à Lyon, main dans la main avec Capucine, la menant à lécole. Personne ne criait, personne ne lui dictait quoi manger ou regarder à la télé. Elle retrouvait la forme, choisissait ses lectures… Mais il suffisait de rouvrir les yeux, dapercevoir la silhouette lourde de Paul, et tout son courage sévaporait.

Au fond, elle aimait encore lhomme quil était autrefois. Elle voulait croire à une mauvaise passe, quen se rendant parfaite il redeviendrait doux.

***

Le dimanche, une scène éclata parce quau téléphone Clémence avait manqué denthousiasme avec sa belle-mère. En passant, Paul lui asséna un coup de pied dans les côtes alors quelle ramassait une poupée. Elle en eut le souffle coupé.

Il partit furieux, et rentra le soir avec un immense bouquet de lys.

Tas fini de tirer la tronche ? lança-t-il alors quelle venait de coucher Capucine. Jai demandé pardon. Tu vois comme elles sont jolies, ces fleurs ? Allez, viens.

Il tenta de la tirer vers la chambre. Clémence eut un frisson : il demanderait encore de la tendresse, mais elle ne voulait plus quil la touche.

Paul, pas ce soir ! Jai mal partout, jai du mal à respirer.

Son visage vira au rouge, il la gifla encore, puis sourit faussement :

Très bien, cest pas grave. Ya toujours une autre qui voudra bien. Faut jamais laisser une place vide trop longtemps.

Cette nuit-là, Clémence ne dormit pas. Elle écouta Paul faire claquer la vaisselle, ouvrir et fermer le réfrigérateur, échanger des messages vocaux, bas voix.

Le matin venu, il fit comme si de rien nétait. Il faisait des œufs, sifflotait.

Capucine, debout ! Le petit-déj est prêt, ma fille !

Clémence entra sans un mot dans la cuisine. En passant, il lui flanqua une tape sur les fesses.

Tas lair toute tristoune !

Jai mal aux côtes, Paul, souffla-t-elle, sasseyant.

Arrête un peu, ma pauvre ! Tu fais toute une histoire, tes trop fragile.

Il jeta la spatule dans lévier, sapprocha et attrapa fermement son menton.

Si tu comptes continuer à me faire la gueule, tes prévenue : ça ne durera pas longtemps. Jai de lénergie à revendre, moi ! Si je tombe sur une tête denterrement à la maison, je mamuserai ailleurs, pigé ?

Clémence hocha la tête.

Parfait. Ma mère va bientôt arriver, elle tapporte des boutures pour le balcon. Remets-toi un peu en état, je veux pas encore lentendre me demander pourquoi tas mauvaise mine.

Il rejoignit le salon. Capucine grattait sa semoule, ses grands yeux graves déjà si lucides. Et Clémence sentit un frisson dangoisse : tout ça, Capucine le voyait… Deviendrait-elle un jour comme lui ?

***

La belle-mère ne tarda pas à arriver. Et, comme dhabitude, Clémence fut recadrée.

Tu comptes laver le couloir un jour ? minauda-t-elle en inspectant le carrelage. Paul bosse dur, il a pas à rentrer dans la crasse !

Jai couché Capucine tard hier, jai pas eu le temps…

Pas eu le temps… Tu fais pas grand-chose, ma pauvre Clémence. Mon fils se donne tout pour vous, et quelle reconnaissance il a ? Une fille indigne, toujours fâchée, jamais contente.

Paul ma dit que tu parlais encore de divorce.

Il te la dit ?

Oui. Daprès lui tu manques totalement de gratitude. Tu penses quon veut de toi ailleurs, avec une enfant ?

Ta mère la dit, cest des histoires tout ça. Tas vu ta tête dans la glace ? Personne supporterait sauf Paul.

Ça suffit, maman, intervint Paul, embrassant sa mère dans la cuisine et lançant un clin dœil à sa femme. Clémence a toujours son petit caractère. Faut que jeunesse se passe.

Et tes boutures alors ? Allons voir sur le balcon.

Ils sen furent en débattant bruyamment sur les tomates, et Clémence resta seule devant la table.

Une auréole de terre souillait la nappe. Tremblante, elle sortit son portable.

« Camille, bonjour. Jaccepte. Dis-moi quand je dois venir ? »

La réponse tomba presque aussitôt :

« Pars tout de suite si tu peux. Je tachète les billets. Navertis surtout pas Paul. »

Clémence rangea son téléphone. Un plan prenait forme dans sa tête.

Clémence ! appela Paul du balcon. Bouge un peu, fais-nous un café, et tant quà faire, un pour ta belle-mère aussi.

Jy vais, répondit-elle.

Toute la journée, elle joua son rôle à la perfection : sols brillants, rires forcés, soumission feinte. Paul flottait, ravi.

Il revint des surprises plein les bras : une boîte de chocolats, des billets de cinéma pour le week-end.

Tu vois, dit-il en la serrant contre lui, faisant fi de sa grimace de douleur. Quand tu me laisses tranquille, tout va bien.

Oublie le passé. On est une famille !

Elle attendit quil dorme profondément. Dans la chambre denfant, elle prépara un sac pour Capucine : le strict nécessaire. Les siens, elle les laisserait ; Camille achèterait tout. Lessentiel était les papiers.

Elle entoura Capucine dune couverture, appela un taxi. Arrivée à la porte, Capucine séveilla.

Maman, où on va ? murmura-t-elle, les yeux embués.

Chut, ma puce. On part à laventure. Un grand voyage en train, tu veux ?

Oui, fit la fillette, ouvrant les bras.

À trois heures du matin, elles quittèrent la maison. À jamais.

***

Paul la chercha longtemps, mais il ne parvint pas jusquà Lyon.

Camille fit tout pour leur offrir un nouveau départ. Même le divorce fut réglé grâce à un avocat.

Paul se remaria en hâte, et Clémence eut une pensée émue pour sa successeure. Car, elle le savait désormais, de tels hommes ne changent pas…

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Муж заявил, что я не сравнюсь с его бывшей, и я неожиданно стала той, кто помог ему вернуться к ней