Mon mari était parti rejoindre des amis pour célébrer et mavait laissée seule avec nos trois enfants.
« Tu crois vraiment que cette cravate va avec un jean ? Ou tu préfères la chemise bleue que tu mas offerte pour mon anniversaire ? » La voix de Julien résonnait depuis la chambre avec un tel naturel quon aurait pu croire quun vent douragan ne régnait pas dans lappartement.
Assise dans la cuisine, jusquaux coudes dans la mousse, ma fille de trois ans, Apolline, accrochée à ma jambe gauche, je comptais intérieurement jusquà cinq avant de répondre. Sur le feu, une poêle menaçait de brûler la garniture de ma quiche lorraine, le gigot de sept heures atteignait doucement sa cuisson dans le four, et dans le salon, Paul sept ans bâtissait (et renversait bruyamment) des fortifications de coussins sur le canapé.
« Julien ! » criai-je plus fort que le ronronnement de la hotte. « Quelle importance, la cravate ? On fête à la maison, entre nous. Toi, moi, les enfants. Pourquoi tu veux mettre une cravate, franchement ? »
Julien apparut dans lembrasure de la porte. Impeccable, rasé de frais, parfumé à leau de toilette, il ressemblait plus à un mannequin de magazine quà un père de famille vivant dans une maison envahie de jouets. À côté de lui, je me sentais dautant plus épuisée : chignon négligé, vieux t-shirt taché de purée, cernes que même le meilleur anti-cernes naurait pu masquer.
« Mais enfin, Maëlle, cest le Réveillon » répondit-il en haussant les épaules. « On ne peut quand même pas le fêter en jogging ! Faut marquer le coup, non ? »
« Marquer le coup, ce serait de maider à couper les carottes pour le gratin, » grommelai-je en essuyant mes mains sur un torchon, alors que je décrochais la petite Apolline de ma jambe. « Apolline, va voir papa, il va te réparer ta petite voiture. »
Mais Julien esquiva promptement les petites mains pleines de savon.
« Maëlle, il faut que je te dise quelque chose, » commença-t-il, remontant distraitement le col de sa chemise sans croiser mon regard. « Thibaut a appelé tu sais, Thibaut du bureau. Eux, ils font un petit apéro pour dire au revoir à lannée. Je pensais les rejoindre, juste pour une heure, histoire de saluer tout le monde, échanger deux mots, et je rentre tôt, vers huit heures. Après, je taide. »
Je restai figée, la cuillère en bois suspendue au-dessus de la poêle.
« Chez Thibaut ? À cette heure-ci ? » demandai-je dune voix basse. « Il est déjà dix-huit heures. On a trois enfants, Julien. Apolline est grognonne, elle doit faire ses dents. Lucie me demande de laider à faire sa coiffure. Paul a inversé la moitié du salon avec sa forteresse. Depuis ce matin, je suis seule aux fourneaux. Pourquoi Thibaut ? »
« Allez, ne recommence pas, » soupira-t-il, comme sil avait mal aux dents. « Tu dramatises toujours tout. Les enfants samusent, le dîner est presque prêt. Cest pas grand-chose. Cest pour le travail, tu sais bien. Les relations, ça compte. Tu veux que je ramène de largent, non ? »
« Je voudrais surtout un mari qui soit papa aussi, pas un invité qui débarque pour dormir, » sentis-je ma gorge se nouer damertume. « Lan dernier aussi tu étais parti juste une heure chez le voisin, et tu es revenu juste avant minuit, complètement ivre. Moi, jai couché les enfants toute seule. »
« Toujours les mélodrames » balayait-il dun revers de main, tout en enfilant ses chaussures dans lentrée. « Lan dernier, lannée davant Cest bon, tu ne vas pas recommencer à remuer le passé ? Je rentre vite, promis. Vers huit heures, je prends même des clémentines sur le chemin. Ne fais pas cette tête, tu es plus jolie sans rides ! »
Il me donna un rapide baiser sur la joue sec, automatique et en une seconde, la porte claqua. Je restai là, au milieu de la cuisine, une seconde de silence absolu puis Apolline, comprenant que son père était parti sans elle, éclata en sanglots déchirants.
« Maman ! » hurla Paul depuis le salon. « Lucie a démoli ma tour ! »
« Cest faux, cest lui qui a foncé dessus exprès ! » cria Lucie, dix ans, blessée dans sa dignité.
Je fermai brièvement les yeux. Javais envie de masseoir au sol, entre les miettes et les taches de jus, et de pleurer comme Apolline. Mais jétais la maman. Je navais pas le luxe dune crise de nerfs, pas à six heures du Réveillon, alors que la bûche nétait même pas assemblée.
Je pris Apolline dans mes bras, inspirai profondément son odeur de shampoing et de lait, et me forçai à sourire.
« Bon, on se calme » articulai-je d’une voix assurée. « Papa est parti travailler. Il rentrera vite. Nous, on va préparer de la magie. Qui veut maider à râper la betterave ? On va avoir les doigts rouges comme des petits vampires ! »
Paul débarqua aussitôt, enthousiasmé par lidée de devenir un vampire, oubliant la dispute.
Les deux heures suivantes passèrent dans un tourbillon épuisant. Je jonglais entre la cuisine (découper les légumes dune main), nettoyer des nez de lautre, surveiller la cuisson en pensée. Les enfants maidaient plus quils ne facilitaient, mais au moins la bagarre avait cessé. Lucie, adorable, décora la table avec des serviettes en forme de sapin.
À vingt heures, le dîner prêt, enfants propres et habillés en tenue de fête, Julien nétait toujours pas rentré. Je jetai un regard à lhorloge : laiguille approchait implacablement de neuf heures.
Je pris mon portable. Les tonalités sétiraient, lentes. Au cinquième appel, il décrocha. Derrière, jentendais des rires, le tintement de verres, de la musique qui battait.
« Oui, Maëlle ! » La voix de Julien était trop enjouée, pour ne pas dire éméchée.
« Où es-tu ? » demandai-je froidement. « Tu mavais promis huit heures. Les enfants attendent, on na pas encore commencé. »
« Oh, cest super ici ! » cria-t-il. « Thibaut a sorti le grand jeu, cest bon enfant Le patron est passé, je peux pas partir comme ça, cest gênant. Laisse-moi encore une demi-heure, daccord ? Mangez sans moi, il faut que les enfants gardent le rythme. Je file dès que je peux ! »
« Julien, cest dégueulasse, » lâchai-je, mais il avait déjà raccroché.
Je jetai un regard sur mes enfants. Apolline grignotait une biscotte sur sa chaise haute, Paul triturait son nœud papillon, et Lucie, qui comprenait déjà trop, mobservait avec compassion.
« Papa va tarder, hein ? » demanda la grande.
« Oui, ma chérie. Papa a un rendez-vous important, » mentis-je. Et ce mensonge mamarga la bouche comme une moutarde oubliée. « Venez, on attaque. Qui veut un toast au beurre et œufs de saumon ? »
Nous nous installâmes. Jessayais de plaisanter, lançais de la musique festive, improvisais des devinettes, mais au fond, quelque chose seffritait en moi. Je regardais la chaise vide au bout de la table, la place dressée pour mon mari, et la viande refroidie que javais cuisinée avec amour. Et je sentais tout le ciment de lamour seffriter en sable fin.
Il les avait choisis, eux. À la plus familiale des fêtes, il avait préféré la compagnie de Thibaut, du patron et dun verre. Il mavait laissée seule avec la routine, la fatigue et les attentes des enfants.
Vers dix heures, Apolline fit une crise. Épuisée, incapable de se calmer, elle pleurait, se frottait les yeux. Je lai énervée dans la chambre, la berçant en fredonnant une comptine. Dans lombre tamisée par la guirlande à la fenêtre, je laissai couler des larmes silencieuses. Non pas par pitié pour moi, mais par colère colère contre ma naïveté, contre les années à excuser « la fatigue » ou « le travail ».
Quand Apolline dormait enfin, je revins au salon. Paul commençait à somnoler sur le canapé devant « Le Père Noël est une ordure ».
« Maman, papa sera là pour voir le Père Noël ? » demanda-t-il dune voix embuée de sommeil.
« Bien sûr, mon grand. Allez, au lit, Papa Noël adore les enfants qui dorment. Demain matin, tu trouveras sans doute une surprise ! »
Après avoir couché Paul, je retrouvai Lucie à la fenêtre, regardant les feux dartifice déjà fleurir au-dessus de Paris.
« Il ne viendra pas, hein, maman ? » dit-elle, sans bouger. Dix ans, bien trop mûre à son âge.
« Il rentrera tard, » répondis-je sans mentir, masseyant à ses côtés. « Parfois, les adultes font des erreurs denfants. Ils oublient ce qui est vraiment important. »
« Moi, je me marierai jamais, » asséna-t-elle sérieusement. « Pourquoi faire ? Pour attendre quil rentre en vain ? »
Mon cœur se serra. Voilà le beau cadeau transmis par son père : la déception, désormais en leçon.
« Tous ne sont pas comme ça, tu sais. Tu rencontreras quelquun de bien. Et sinon, tu seras heureuse même seule. Ce qui compte, cest de te respecter toi-même. Ne laisse jamais personne faire de toi un paillasson, même si tu laimes beaucoup. »
Nous sommes restées enlacées jusquà minuit moins vingt. Plus envie dappeler Julien. Ma décision était prise.
« Allez, » dis-je en me levant, « où est notre jus de pommes pétillant ? Nous allons accueillir la nouvelle année ! Nous sommes belles, intelligentes, et on a préparé plein de choses délicieuses. Ne laissons personne gâcher la fête ! »
Nous avons servi la boisson pétillante dans de jolis verres, enfilé des guirlandes, mis la musique à fond. On a dansé, ri, et mangé des clémentines en pagaille. Quand les douze coups de minuit ont retenti, nous avons écrit des vœux sur des petits papiers, les avons brûlés prudemment au-dessus dune assiette, puis avons bu nos vœux mélangés au jus de pommes.
Mon seul souhait : « Liberté. »
Vers une heure, Lucie est allée se coucher, me laissant seule. Lappartement, silencieux, nétait animé que par la lumière de la guirlande sur le sapin. La table était à moitié vide, les salades commençaient à sécher.
Je débarrassai, calmement, la vaisselle au lave-vaisselle, la nourriture dans des boîtes. Enfin, je pris la chaise de Julien et la mis dans la cuisine, tout au fond. À sa place dans la salle à manger, jinstallai un grand saladier de fruits. Cétait symbolique : la place nétait plus réservée à linutile.
Je me dirigeai vers la porte dentrée. Nous nutilisions jamais la grosse barre en acier montée en haut du verrou, mais ce soir-là, je lai fermée avec un claquement sec.
Après une douche, débarrassée des odeurs de cuisine et de la fatigue, je chaussai mon pyjama préféré et je me glissai dans des draps propres. Pour une fois depuis des années, je dormais seule au réveillon et cétait étrangement paisible. Le lit semblait immense et accueillant.
À demi endormie, jentendis le bruit du verrou, vers quatre heures du matin. Quelquun tentait nerveusement une clé, poussait la porte à lépaule. Puis la sonnettedabord hésitante, puis insistante.
Je restai allongée, silencieuse.
La sonnerie résonna à nouveau, plus insistante. Puis mon téléphone vibra sur la table de nuit. Je le retournai, écran face contre la table.
Derrière la porte, jentendis quelques jurons étouffés et un coup. Julien osait à peine frapper fort, par peur sans doute de déranger tout limmeuble et de passer pour un malotru.
« Maëlle, Maëlle, tu dors ? Cest moi ! Ouvre, la clé ne marche pas ! » Mon mari lançait ses appels désespérés à travers la double porte.
Je me levai, enfilai mon peignoir, traversai la maison pieds nus. Sans allumer la lumière, je mapprochai de la porte.
« Maëlle, sil te plaît, je tentends ! Ouvre, il fait froid dans la cage descalier ! » Sa voix avait maintenant quelque chose denfantin, vexé.
« Je nouvrirai pas, » répondis-je haut et clair.
Un silence sen suivit.
« Quest-ce que tu racontes ? Tes folle ? Je suis ton mari ! Je rentre à la maison ! »
« Un mari, ça rentre à la maison à huit heures. Ici, vivent mes enfants et moi. Les hommes ivres ne sont pas les bienvenus. »
« Mais je suis pas soûl ! Bon, on a un peu fêté, cest tout ! Ouvre, Maëlle, fais pas la tête, jai envie de dormir, et jai besoin daller aux toilettes ! »
« Va chez Thibaut. Ou chez ton patron. Où tu veux. Ils ont sûrement des toilettes en état de marche. »
« Mais cest pas drôle ! Jai mes clés, cest chez moi aussi ! »
« Lappartement tappartient, » dis-je doucement. « Mais la famille, cest la mienne. Et je ne veux pas que mes enfants voient leur père puant lalcool, allongé, la tête dans la salade. Reviens le matin, quand tu seras sobre. On en reparlera. »
« Tu vas le regretter ! » il vociféra, accompagnant la menace dun coup de pied à la porte. « Je vais passer la nuit ici, les voisins verront quelle garce tu fais ! »
« Bonne nuit, Julien, » répondis-je en regagnant ma chambre.
Je sentais mon cœur battre à tout rompre, mais mes mains ne tremblaient pas. Lorsque je me glissai dans le lit, je me couvris intégralement. Jétais persuadée quil allait continuer à sonner, mais après cinq minutes, le silence revint dans limmeuble. Il était sûrement parti chercher un canapé ou sétait assoupi sur le paillasson. Peu importait. Ma compassion était morte quelque part entre le dixième appel et le mot « patron ».
Le matin du premier janvier fut lumineux, glacial et paisible. Les enfants, excités, se précipitèrent déballer leurs cadeaux sous le sapin : rires, papier froissé, cris émerveillés.
« Regarde maman, un LEGO ! »
« Moi, jai une poupée ! »
Je savourais mon café au milieu de ce joyeux vacarme. À neuf heures, on sonna à la porte, poliment cette fois.
Je déverrouillai la barre. Julien se tenait là, décoiffé, cerné, vêtu de la même chemise bleue, le col souillé, probablement de vin ou de sauce. La cravate dépassait de la poche. Il avait lair lamentable.
« Eh bien, tu mas saboté la fête, » râla-t-il en entrant, gelé. « Jai dormi dans la voiture. Jen peux plus. Tu nas pas de cœur. »
Il attendait mes excuses, pensant que jallais mapitoyer, lui préparer un café bien chaud, me sentir coupable. Cétait toujours le même scénario : il dépassait les bornes ; je faisais la tête ; il me faisait culpabiliser dêtre bien trop « émotive » ; je finissais par mexcuser.
Mais je restai debout, mon café entre les mains, sereine.
« Les enfants sont dans le salon, » dis-je calmement. « Va te débarbouiller, te brosser les dents. Et évite de leur souffler ton haleine. Ensuite, viens en cuisine : on fixera un planning. »
Julien sinterrompit, chaussure à moitié ôtée.
« Quel planning ? »
« Tes visites aux enfants et la répartition des affaires. Je demande le divorce, Julien. »
Sa chaussure heurta le sol.
« Tu plaisantes ? Pour une soirée ? Jai bu, et alors ? On a trois enfants, Maëlle ! »
« Justement, » répliquai-je. « On a trois enfants. Et ils ont besoin dun modèle, de respect. Je ne veux pas que Paul pense quon peut traiter une femme comme ça. Ni que Lucie croie que la soumission féminine est la norme. »
« Tu ne trouveras jamais mieux avec tes trois boulets ! » lança-t-il, la vieille phrase de tous les lâches.
Je souris. Uner étrange sérénité menvahit ; ces mots, hier glaçants, ne signifiaient plus rien aujourdhui.
« Je ne veux pas de file dattente, Julien. Jai besoin de moi, et de mes enfants. Le vrai boulet ici, cétait toi : une remorque rouillée que je traîne depuis dix ans. Maintenant, je décroche. »
Cest à ce moment-là que Paul bondit dans la cuisine, serrant fièrement sa nouvelle petite voiture.
« Ah, papa est revenu ! » lança-t-il, mais au lieu de le serrer, il sarrêta net, fronça le nez. « Papa, tu pues comme livrogne près du Franprix. »
Et il repartit jouer sous le sapin.
Julien resta figé dans lentrée, anéanti par lindifférence de son fils, réalisant dun coup la gravité de la situation. Il me voyait, non plus comme une épouse accommodante, mais comme une femme quil ne reconnaissait plus, belle et distante.
« Maëlle » commença-t-il dune voix implorante. « On peut parler Je ne recommencerai plus »
« Le café est sur la table, » répondis-je simplement, traversant le couloir vers les enfants. « Bois, puis pars. Je te préparerai tes affaires ce soir. »
Je minstallai sur le tapis avec mes enfants ; Apolline grimpa promptement sur mes genoux avec un cube. Je riais, je construisais avec Lucie ; Paul nous rejoignit. Julien, immobile dans le corridor, contemplait ce tableau de bonheur familial dont il sétait lui-même exclu à force de bêtise.
Ce jour-là, il comprit bien : la fermeture du verrou dans la nuit nétait rien comparée à la fermeture définitive qui sétait opérée dans mon cœur. Aucun mot, aucune clé, aucun bouquet ny pourrait plus rien. Si la porte restait close, cétait sur ma dignité retrouvée.
Merci davoir lu jusquau bout. Si cette histoire vous a touché, nhésitez pas à vous abonner ou laisser un petit mot cela me fera chaud au cœur.