« Mon Dieu, mais on en a déjà trois à nous » histoire de comment lenfant dun autre est devenu le nôtre
Journal intime dAnastasie Moreau, 14 mars
Mon Dieu, mais on en a déjà trois, de nôtres Je me suis laissée tomber lourdement sur le canapé, la tête entre les mains. François me lançait un regard sombre, à peine levé vers moi.
Et tu veux que je fasse quoi ? Que je la ramène à lorphelinat ? Pierre était quand même mon frère
Ton frère ! Et quand las-tu vu pour la dernière fois, ce frère ? Il y a dix ans ? Il venait te voir seulement quand il était dans la panade, tu le sais bien
Je parlais moins fort, la colère fondant. François poussa un soupir intérieur de soulagement. Je naime pas forcer les choses, ni me disputer, et je vois bien que tout retomberait sur mes épaules. Mais Je ne peux pas détourner les yeux devant la détresse. Je suis peut-être brusque, mais pas méchante Il sait que je ne passe pas devant la misère sans agir.
Ana, franchement, tu voulais que je refuse ? Je suis son oncle, son seul vrai parent. Et la petite
François fixa la gamine, figée dans lentrée, comme statufiée.
Elle, elle ny est pour rien.
Cest vrai, ce nest pas sa faute Lenterrement, cest quand ?
Demain matin. Jirai tôt.
Allez, ne reste pas là à cligner des yeux. Viens quon fasse connaissance.
La petite savance dun pas timide. Un, puis deux Je ny tiens plus, je me lève et vais vers elle.
Tu nes pas un fantôme, hein ? Viens, je vais tenlever tout ça.
Dun geste, je défais ses gros boutons, retire ce grand manteau trop large, puis le gilet tous des fringues demprunt Je pousse un cri deffroi.
Seigneur Il ne reste rien delle. Que la peau sur les os Et ça ?
Je lamène dans la lumière, figée. Je croise le regard de François. Il tire la grimace, secoue la tête. Pierre, son frère, il ne lui avait pas mis assez de coups, petit, qui sait, aurait-il mieux tourné La petite Solène na sur elle quune robe dété, toute fine, manches courtes, et les bras couverts decchymoses. Je tire le col, regarde son dos Je plaque une main sur ma bouche. Je reste là, figée. Puis je reprends mes esprits :
François, file chauffer la salle de bain, vite ! Maxime, viens-là, mon grand!
Maxime surgit, lui aussi intrigué :
Quoi, maman ?
Ce nest pas quoi, cest quoi ! File chez Madame Dubois, demande si elle a quelques habits de fille, nimporte quoi, même vieux.
Jai compris, jy vais.
Il détale avec sa veste à moitié enfilée. Les garçons ont tout compris, ils écoutent, espionnent. Après tout, il y avait une inconnue, une fille en plus dans la famille ! Quand ils ont vu maman examiner les bleus, ils ont décidé de bricoler un coin bien à elle dans leur chambre. Ils serreront, mais elle sera sous leur protection, plus personne ne lui fera de mal. Oubliés les petits plans pour la faire tourner en bourrique à peine la matinée passée, que déjà ils se mettent à la tâche.
Maxime revient, bras chargés dune valise de vêtements, accompagné de Madame Dubois. Impossible de sen débarrasser, elle la suivi.
Elle saffole devant la vie désastreuse de Pierre, puis ajoute :
Vérifie sa tête, on sait jamais avec les enfants, des fois, ça grouille de parasites
Pendant que lattroupement sagite autour delle, Solène reste au centre de la pièce, indifférente, les yeux dans le vide. Je mapproche, partage ses cheveux, peste comme un charretier. Les mèches forment déjà de petits nids, et jai un pincement au cœur : ils étaient pourtant si beaux !
Solène
La petite me jette un regard danimal effrayé.
Il va falloir couper les cheveux Tout couper. Ne tinquiète pas, ça repousse vite, tu sais. Je te donnerai un superbe foulard, regarde
Les larmes roulent sur ses petites joues sales. Jen ai moi-même dans les yeux, en ciselant ses tresses, que je brûle ensuite dans le poêle. François passe la tête, secoue la sienne. Pauvre Pierre, sil avait eu quelquun pour le corriger
Dès que Solène et moi filons à la salle de bain, la tête dAntoine, le plus âgé, surgit de leur chambre. Douze ans, il donne le ton à ses frères.
Papa, tu peux nous aider ?
François entre, simmobilise.
Mais quest-ce que vous fabriquez ?
On veut tourner larmoire pour aménager un coin, quelle puisse avoir sa place à elle, tu comprends ? Elle est une fille, il faut la protéger.
François, rabrouant dun ton autoritaire pour la forme :
Vous ne servez à rien, votre mère vous nourrit, mais à trois vous narrivez pas à bouger un meuble ! Allez, on y va tous ensemble !
Papa, et elle va dormir où ?
François se gratte larrière du crâne.
Faudra acheter une couchette
Papa, je peux prendre mon lit pliant, je laime bien celui-là, et on met mon lit à moi pour elle ? Il est trop petit pour moi, mais parfait pour elle !
Quand Solène et moi revenons de la salle de bain, les garçons et François ont presque tout préparé. Reste à mettre les draps et un tapis, mais ça, cest pour moi.
Or, Solène ressort toute proprette, cheveux courts, un grand foulard coloré sur la tête, maigre mais lumineuse. Je massois, lessivée.
Merci pour le bain, Ana. Solène na jamais vu autant deau, ni de savon. À chaque chose, elle sursaute, comme si cétait sorcière. Je me pose, je vous nourris, après on verra pour le lit de Solène.
La petite dévore littéralement son dîner, comme si elle navait pas mangé depuis des siècles.
Doucement, Solène il y en a assez pour tous ici, tu peux manger à ta faim, mais pas trop vite
Elle sarrête, un peu peinée, et laisse retomber sa cuillère, fatiguée. Je lui montre sa nouvelle couchette.
À peine couchée, la petite sendort, soulagée.
Je rejoins la table.
François, sers la crème de cassis.
Il me regarde, étonné : je ne bois jamais, même pour Noël. Il sexécute pourtant. Javale la liqueur dun trait, il pose son verre sans le boire. Le cœur lourd, je lui lance :
Si Pierre était vivant, cest moi qui laurais étranglé, de mes mains
François baisse les yeux, hochant la tête. Il laurait fait sans hésiter aussi.
Pierre est né quand François avait déjà quatorze ans, dernière surprise de la famille, la grand-mère venue jauger le bébé a craché :
Quelle idée de pondre à votre âge !
François se souvient de sa mère exaspérée, la vieille femme qui arpentait la maison en marmonnant des mots étranges. Tout le village la disait sorcière. François sait bien que ce ne sont que contes, mais on ne sait jamais
La mère, épuisée, avait fini par craquer. Et la grand-mère, soudain, :
Je mourrai demain. Amène-le donc à lenterrement, ce môme.
Hors de question !
Je te maudirai, je te maudirai même morte si tu nobéis pas
Et le lendemain, elle est morte en effet. François a eu la peur de sa vie ce jour-là
Pierre a hurlé tout du long, puis, contre toute attente, a trouvé la paix. Ensuite, il a grandi comme un voleur, rapportant tout à lui, blâmant les autres, récoltant les corrections du père, puis du frère, en vain. Un passage à larmée, une fiancée ramenée, une fille, et leurs devoirs parentaux sarrêtent là. Les parents de François ont refusé dhabiter chez leur fils, « sinon Pierre et Solène sont perdus », et perdus ils lont été : tous deux disparus coup sur coup, Pierre a tout juste fêté ça, na rien donné pour lenterrement.
Quatre ans plus tard, ladjoint au maire appelle :
François, il faut quon parle Ton frère est mort avec sa femme, gelés sur le pas de leur porte. Il reste leur fille. Si tu ne la prends pas, elle finira mal à lorphelinat On taidera pour les obsèques, toi et Ana, on vous apprécie tellement ici.
François ne sait même pas pourquoi il ne men a pas parlé tout de suite. Probablement la crainte que, dans ma colère, jinterdise de ramener lenfant.
Une semaine plus tard, Solène a cessé de manger gloutonnement, appris à se servir dune fourchette et dune cuillère. Sa peau a rosit, ses os se sont masqués. Mais elle restait farouche, se cachant sous la couverture à la moindre question. Les garçons lui donnaient livres et jouets, elle ne pipait mot, rien quun oui ou un non. Jen venais à bout :
Pourquoi, Solène, tu nous regardes comme une sauvage ? Quest-ce quon ta fait ? Pourquoi tu ne parles pas ? Tu nes pas obligée de rester si tu ne veux pas, tu sais.
Solène me regardait sans battre des paupières, deux larmes roulant de ses grands yeux
Jai foncé dehors, moi aussi, au bord des pleurs. Je me suis jurée de ne plus jamais lui parler sèchement.
Le soir même, Madame Dubois passe.
Tu nas pas lair dans ton assiette, Ana.
Oh, je nen peux plus Je fais de mon mieux, mais rien ne marche, elle reste sauvage
Ana, les enfants sentent quand on ne les aime pas. Pour elle, cest comme si elle était à lorphelinat, avec plus de confort, cest tout.
Mais comment peut-on aimer un étranger, toi ? Je la maltraite pas, je fais tout ce que je peux
Tu nas jamais aimé un chaton, Ana ?
Si, mais un chaton, cest différent
Justement. Nous avons changé Avant, tout le monde saimait.
Au printemps, jai arrêté de la forcer : elle est là, bien, nourrie, cest tout. Elle reste dans ses bouquins, les garçons font tout pour quelle sintègre, ils montent un projet secret pour son anniversaire, bricolent une coiffeuse rien que pour elle au fond du grenier. Jai failli les couper dans leur élan, puis me suis dit autant quils apprennent à bricoler !
Solène ne comprenait rien à leffervescence. Je lui ai offert un joli foulard de dentelle, lai noué sur sa tête. Elle sest admirée devant le miroir, gênée et fière. Puis François lui a tendu une robe neuve, jamais vue, Solène en est restée bouche bée.
Quand les garçons ont transporté la coiffeuse, elle la caressait, radieuse, puis les a enlacés un par un.
Dès ce jour, les liens se sont forgés. Ils passaient des heures à rire ensemble. Mais dès quelle mapercevait, Solène sesquivait, muette. Ça me mettait en rage. Quest-ce quelle me reprochait ? Je la nourris, lhabille… Tant pis, quelle fasse la tête !
Avec la saison du potager, je nai plus eu de temps à mattendrir. Cette année, on a pris un porcelet de plus, il fallait acheter des habits pour quatre, alors jai décrété de mettre de côté la pension dÉtat pour Solène.
Elle nen mourra pas. Au moins, ça sera pour plus tard, pour une belle robe de mariée, pourquoi pas.
François acquiesçait toujours, surtout quand javais raison. Mais il ne comprenait pas pourquoi ça bloquait autant entre Solène et moi alors quavec les garçons ou lui, ça se passait bien.
***
Un de ces jours, alors que je plantais les fleurs du parterre, le fils du voisin accourt :
Tatie Ana ! On est en train de frapper les tiens !
Qui ça, les miens ?
Tous tes gars !
Je file, la jupe retroussée, jusquà la rivière. Là-bas, je les aperçois de loin engueulade générale, mes trois fils encerclés, dos à dos, protégeant Solène derrière eux. Les hommes du village arrivent aussi, ceintures à la main, prêts à corriger tout le monde. Dès quils aperçoivent leurs pères, les gamins ennemis détalent.
Jausculte mes fils :
Oh là là Quest-ce que vous avez fait ?
Maxime a une arcade sourcilière entamée. Antoine un énorme coquard sous lœil, et Serge une épaule écorchée Solène pleure à chaudes larmes.
Expliquez-moi ce qui sest passé !
Maxime, reniflant :
On se baignait Solène a enlevé son foulard, ils ont commencé à la chahuter, à la traiter Alors on a réagi.
Vous avez eu raison. On nallait pas la laisser se faire insulter.
Antoine, dune voix grave :
Elle est notre sœur, personne na à sen prendre à elle
Rentrez à la maison, bon sang
Je rentre furieuse. Quelle galère mest tombée sur la tête ? Cest une gentille petite, mais aurait été mieux ailleurs
Devant la maison, Madame Dubois :
Ana, tu sais ce quon raconte au village ? Que tes gars se sont fait tabasser à cause de lintruse !
À cause de qui ?
De lintruse ! Cest toi qui lappelles comme ça
Et toi, tu racontes ça partout ? Je lappelle comme je veux, mais je ne veux plus jamais entendre ce mot ! Tu comprends, vieille folle !
Je brandis lindex sous son nez si vivement quelle recule, faillit tomber.
Jte préviens ! Personne na le droit ! Sinon, gare à vos cheveux, je vous les arrache un à un !
Madame Dubois se signe, scandalée :
Sainte Marie Cette intruse va finir par tous les rendre fous ! Qui était donc sa grand-mère ?
Elle repart, doigts mouillés levés au vent, pour porter la nouvelle là où lemporte la brise.
Je claque la porte et fonds en larmes. À quoi bon ? Quavait-on fait pour mériter ça ?
Maman, tu pleures ?
Les garçons et Solène nétaient pas rentrés. Jévite toujours de pleurer, sauf à labri des regards.
Moi ? Cest à cause des oignons et puis les fleurs ne prennent pas, voilà tout. Allez, filez, rentrez !
Ils obéissent en silence.
Le soir, long dialogue avec François.
François, quest-ce quon fait ? On va la pointer du doigt sans cesse, les garçons vont devoir se battre pour elle.
François hoche la tête, têtu :
Quils se battent, ils protègent leur sœur, cest la vie.
Et sil arrive un drame ?
Ça narrivera pas Ce sont des enfants.
Mais je nentends aucune confiance réelle dans sa voix. Je devrai trouver seule. Avec François occupé à la moisson, il sendort en parlant.
Cette nuit-là, un chuchotement me réveille. Je me lève sans bruit. Ce nest pas dans la chambre des garçons. Dans le salon, je découvre Solène, agenouillée devant la petite icône cachée derrière le vase. Elle murmure :
Mon Dieu, toi qui mas déjà fait tant de faveurs, sil te plaît, réalise un dernier miracle, je ne demanderai plus rien. Fais pousser de belles fleurs pour tatie Ana, quelle ne soit plus triste. Peut-être qualors elle pourra maimer, et vouloir devenir ma maman. Je te promets tout ce que tu voudras : laver la vaisselle, aider, ne rien demander de plus Mais aide-la à maimer. Je donnerais même toutes mes friandises, même ma plus belle robe
Solène se relève. Je recule, la main sur la bouche pour ne pas pleurer.
Le lendemain, au marché, les femmes mattendent :
Ana, quest-ce quon fait ? À cause de ta petite étrangère, tous les gamins vont se battre maintenant ?
Je me mord la lèvre. Je préfère me taire, mais lune delles lance :
Il faudrait la remettre à lassistance. Sa place est à lorphelinat.
Je pose mon cabas, me tourne vers elle :
Cest pas ta vache qui beuglait, Sylvie ? Ma Solène mérite lorphelinat ? Que je sache, ta fille, Anaïs, na-t-elle pas volé lan dernier le porte-monnaie de monsieur Dubreuil, hein ?
Je toise la femme, toute pâle.
Occupe-toi plutôt de léducation de ta propre fille. Et puis, je sais très bien qui a lancé la dispute à la rivière
Je me retourne vers les autres :
Quelles autres ont des problèmes avec ma fille ?
Ana, cest pas ta fille, quand même, cest une étrangère !
Je vous dis que cest ma fille. Notez-le bien ! Que jentende le mot « étrangère » une seule fois de plus Je vous scalpe, toutes !
Je reprends mon cabas, rentre fièrement, les femmes restent figées. Lune murmure alors :
Ana a raison Ce nest pas la pauvre Solène qui fait du mal à personne.
Cest Madame Dubois qui sème la zizanie Où est-elle ?
Mais Madame Dubois avait déjà filé. Après tout, elle voulait simplement aider Ana. Elle croyait que la petite était un poids, la situation a tourné autrement Je retourne sur mes pas jusquà lépicerie. La vendeuse, qui a tout entendu depuis sa porte, disparaît vite derrière le comptoir.
Vous auriez quelque chose à ajouter, Ana ?
Oui. Tu as de jolis rubans, Zélie ?
Des bleus, des rouges, des roses peut-être mais ceux-là, ils sont chers, tu sais
Je prends les roses, les plus jolis !
Je fais mon choix sous le regard des femmes, puis je repars.
Les garçons sont absents.
Solène, où sont-ils ?
À la rivière Jai pas voulu aller, je ne veux plus quils se battent à cause de moi
Jai le cœur qui se serre.
Viens ici, Solène.
Elle sapproche, fragile.
Je tai acheté ça
Ses yeux silluminent devant les rubans roses, elle les touche, délicate.
Cest pour moi ?
Oui. On va essayer de te les mettre.
On galère un peu, les cheveux courts échappent des deux côtés. Enfin, je soupire de soulagement.
Va vite voir dans la glace !
Solène se retourne, émerveillée.
Cest beau. Merci
Je massois sur son lit, lui prends la main.
Solène, peux-tu me rendre un service ?
Oui.
Si un jour tu veux mappeler maman, ce serait le plus grand bonheur pour moi. Les garçons ils peuvent bien se battre, c’est le rôle des frères de défendre leur sœur.
Des gouttes coulent sur ses cils, puis elle me saute au cou :
Je peux, je peux tappeler maman maintenant ?
Jen ai les sanglots, elle pleure à en perdre souffle.
Bien sûr, ma chérie Je te promets, tout ira bien. Ensemble, à lécole, on sera les plus belles, je tapprendrai à faire les tartes Tu veux quon en prépare une maintenant ?
Elle hoche la tête, renifle :
Je veux bien Pour les garçons, et pour papa aussi.
La nuit suivante, jentends encore ce murmure Je me lève, la trouve agenouillée, murmurant à licône :
Merci, mon Dieu. Je ne demanderai plus jamais rien. Aide maintenant ceux qui sont seuls. Moi, jai trouvé une maman et elle est la meilleure de toutes !
Je retourne sous la couette, le cœur chaviré, serre contre moi François, un sourire heureux aux lèvres. Peut-être quenfin, mes prières ont été entendues Combien de fois javais tant voulu une fille, à la naissance de mon troisième fils Voilà, la petite princesse est venue si parfaite quil ny a même pas eu de couches à changer.
