Maman
Pierre sest marié à vingt-quatre ans. Sa femme, Bérengère, en avait vingt-deux. Elle était lunique et tardive enfant dune famille de professeur et dinstitutrice. Très vite, ils ont eu deux garçons dâge rapproché, puis une fille quelque temps après.
Sa belle-mère a pris sa retraite et sest occupée des petits-enfants.
Entre Pierre et elle, les relations étaient particulières : il lappelait toujours par son nom et prénom entier, « Madeleine Dubreuil », et elle lui répondait dun « vous » distant et glacé, ne lappelant que par son nom de famille. Ils ne se disputaient jamais vraiment, mais en sa présence, Pierre se sentait toujours mal à laise, pris de froid intérieur. Pourtant, il fallait reconnaître à Madeleine une certaine élégance : elle ne cherchait jamais la dispute, et sadressait toujours à lui avec un respect presque cérémonieux. Dans les rapports de Pierre avec Bérengère, elle observait une neutralité inébranlable.
Un mois plus tôt, la boîte où Pierre travaillait à Paris avait fait faillite, le laissant au chômage. Pendant un dîner, Bérengère lâcha :
Avec la retraite de maman et mon salaire, on ne tiendra pas longtemps, Pierrot. Il faut que tu trouves un travail.
Facile à dire ! Voilà trente jours quil use ses chaussures sur les trottoirs, et rien
Dans un geste de dépit, Pierre shoota dans une canette vide. Par chance, sa belle-mère conservait encore le silence, même si ses regards en disaient long.
Avant leur mariage, il était tombé par hasard sur une conversation entre Bérengère et sa mère.
Bérengère, tu es sûre que cest lhomme avec qui tu veux passer toute ta vie ?
Mais oui, maman, bien sûr !
Je crois que tu ne comprends pas toute la portée de ton choix. Si ton père était encore là
Oh, maman, arrête ! On saime, tout va bien se passer !
Et si vous avez des enfants ? Il saura subvenir aux besoins ?
Il saura, maman !
Tu peux encore réfléchir, ma chérie. Son entourage
Maman, je laime !
Jespère que tu nauras pas à le regretter, voilà tout
« Voilà que lheure des regrets est venue », pensa Pierre amèrement. Sa belle-mère avait vu juste.
Il navait aucune envie de rentrer. Il avait limpression que sa femme jouait la comédie en le réconfortant : « Allez, demain ça ira mieux ! », que sa belle-mère soupirait en silence, le jugeant, et que les enfants lui lançaient, mi-moqueurs, mi-curieux : « Papa, tas trouvé du travail ? » Cétait plus quil ne pouvait supporter.
Pierre erra un moment sur les quais de la Seine, sassit sur un banc au parc, puis à la nuit tombée, prit la voiture direction la maison de campagne où sa famille séjournait depuis le mois de mai. Une lumière brillait dans la chambre de Madeleine Dubreuil. En rentrant discrètement, il surprit les voix à travers la fenêtre entrouverte.
Pierre nest toujours pas rentré ? Tu las appelé, Bérengère ?
Oui, maman, il ne répond pas. Sûrement encore à errer parce quil na rien trouvé.
Le ton de la belle-mère se fit glacial :
Ne permets pas que tu parles ainsi du père de tes enfants !
Oh, maman, tu exagères À force, je me demande sil cherche vraiment. Ça fait un mois quil vit à mes crochets, tout de même !
Pour la première fois en six ans, Pierre entendit sa belle-mère taper du poing sur la table et élever la voix :
Ne tavise jamais de parler ainsi de ton mari ! Quas-tu promis lorsque tu tes mariée ? Dans la maladie, dans lépreuve, tu promets dêtre là et de soutenir !
Bérengère marmonna, à moitié en pleurs :
Excuse-moi, maman. Je suis fatiguée, jai craqué. Pardonne-moi, ma chérie.
Cest bon, va te coucher, répondit Madeleine dun geste las.
La lumière séteignit. Sa belle-mère traversa la chambre, écarta le rideau, fixa la nuit et, le regard tourné vers le ciel, se signa avec ferveur :
Seigneur, plein de bonté, protège et garde le père de mes petits-enfants, le mari de ma fille ! Ne le laisse pas perdre confiance en lui. Viens à son aide, mon Dieu, à mon fils maintenant !
Elle chuchotait et se signait, des larmes silencieuses coulant sur ses joues.
Pierre sentit une chaleur monter dans sa poitrine, une boule qui envahissait tout son être pour finir en larmes inopinées. Personne, jamais, navait prié pour lui ! Ni sa mère, femme stricte et rigide, toute dévouée à son poste à la préfecture, ni son père dont Pierre gardait à peine le souvenir puisquil était parti lorsquil avait cinq ans. Il avait grandi de crèche en école maternelle, puis à lécole jusquen fin daprès-midi. À la fac, il avait aussitôt trouvé un boulot sa mère ne supportait pas loisiveté et estimait quil devait pourvoir à ses besoins dès que possible.
Cette chaleur lenvahit de plus en plus, envahissant son corps, transformant sa tristesse en larmes honteuses. Il se rappela les matins où Madeleine se levait avant tout le monde pour préparer ses tartes aux pommes, quil adorait, ses délicieux potages, et ses quiches qui étaient à tomber. Elle veillait sur les enfants, entretenait la maison, cultivait le potager, préparait des confitures, faisait des conserves de cornichons et de chou croquant pour lhiver, ainsi quun tas dautres gourmandises
Pourquoi ne sen était-il jamais soucié ? Pourquoi navait-il jamais exprimé sa reconnaissance ? Ils travaillaient, Bérengère et lui, et faisaient des enfants, sans se poser de question. Ou était-ce seulement lui ? Il se rappelait ce soir où, réunis devant une émission sur la Polynésie, Madeleine avait exprimé son rêve de découvrir un jour cette île lointaine. Pierre avait plaisanté, quavec la chaleur là-bas, ils naccepteraient sûrement pas une femme aussi glacée
Il resta longtemps sous la fenêtre, la tête entre les mains.
Le matin, il descendit prendre le petit-déjeuner sur la terrasse avec sa femme. Il balaya la table du regard tartes, confitures, thé, lait. Les enfants, tout sourire, impatients de commencer la journée. Pierre leva les yeux et sadressa doucement :
Bonjour, maman !
Sa belle-mère sursauta, puis, après une seconde dhésitation, répondit :
Bonjour, Pierrot !
Deux semaines plus tard, Pierre retrouvait un emploi et, un an après, offrait à Madeleine Dubreuil le voyage de ses rêves en Polynésie, malgré ses mille protestations.
