«Maman habitera ici» : Quand Irina découvre la vérité sur la démence de sa belle-mère, l’impossible cohabitation s’installe – gaz oublié, nuits blanches, peur pour les enfants, et l’épreuve d’une famille française face au refus du mari d’envisager l’EHPAD

Maman va vivre ici, déclara son mari.

Étienne, il faut quon parle, murmura Claire, entrant dans la chambre lorsque les enfants dormaient. Tu comptes faire quelque chose au sujet de ta mère ?

Aujourdhui, jai trouvé de la viande crue dans la machine à laver, hier elle a oublié leau qui coulait dans la salle de bain puis elle est repartie sans refermer le robinet.

Si je nétais pas rentrée plus tôt avec Margaux de notre promenade, on aurait inondé trois étages de limmeuble !

Oh, ça arrive, Claire, soupira Étienne en fermant les yeux. Elle nest plus toute jeune, elle perd parfois la tête. Toi aussi, il tarrive dégarer tes clés, non ?

Ce nest pas de la distraction, Étienne. Cest de la démence. Une vraie maladie, qui ne fait quempirer ! Ta mère est un danger, pour elle et pour nous.

Tu es au courant quon a deux jeunes enfants à la maison ? Tu imagines, si elle ouvrait le gaz, oubliait de léteindre et grattait alors une allumette ?

Claire avait découvert un pilon de poulet cru dans le tambour, alors quelle allait lancer une lessive de vêtements denfants. Déjà, la viande dégageait une mauvaise odeur âcre.

Claire se redressa, main dans le dos, attentive au bruit régulier venant du fond du couloir.

Un soupir traîna entre ses dents : la belle-mère recommençait.

Claire entra dans la chambre : Françoise Dubois était assise au bord du lit, une lourde brosse en corne à la main, martelant méthodiquement le radiateur en fonte.

Maman, je vous en prie Arrêtez, chuchota-t-elle. Les petits viennent de sendormir. Les voisins den bas vont débarquer. Ça suffit !

La vieille dame leva vers elle un œil trouble et vide depuis longtemps elle ne reconnaissait plus Claire.

Parfois elle lappelait ma sœur, parfois ma vieille amie denfance, mais la plupart du temps, elle la regardait, méfiante.

Ils font du bruit là-bas, marmonna Françoise, sans cesser de taper. Ils découpent Tu entends ? Ils scient.

Ils sciaient déjà la nuit dernière. Il faut appeler la police. Dailleurs, tes qui, toi ?

Personne ne scie rien, Claire tenta prudemment de saisir la brosse. Cest juste les tuyaux qui font du bruit. Venez prendre un thé, jai acheté des brioches.

Des brioches sarrêta dun coup la vieille, avant de sénerver. Et mes boulettes, tu les as mangées ?!

Javais caché trois boulettes pour ce soir. Tu les as volées, hein ?!

Claire soupira. En effet, la veille, elle avait trouvé les boulettes soigneusement planquées dans une taie doreiller sale. Aujourdhui, le pilon de poulet nageait dans la machine à laver.

Quand cela finirait-il ?

Personne na rien volé, maman. Allons nous asseoir dans la cuisine.

Tout le jour fut une course. Le petit Julien, cinq ans, refusa de sortir de sa chambre : le matin, sa grand-mère lui avait juré quil était un espion déguisé.

La petite Margaux était irritable, ressentant la tension ambiante.

Claire courait de la cuisinière aux couches, surveillant Françoise qui tenta trois fois de séchapper dans lescalier, en charentaises, prétextant devoir aller au marché acheter du sel.

Quand elle entendit la clé dans la serrure, le cœur de Claire se serra Étienne rentrait du travail, ce serait encore la même rengaine. Comme toujours.

Salut, il déposa un baiser furtif sur la joue de Claire. Les enfants, ça va ? Maman, comment tu vas ?

Françoise se métamorphosa aussitôt : le dos droit, le sourire, elle caressa la main de son fils. Là, elle redevenait presque normale seulement fatiguée par lâge.

Étienne ne croyait pas que sa mère avait perdu la raison. Jamais il ne lavait surprise debout la nuit devant la cuisinière à gaz.

Mon Étienne, gazouilla-t-elle. Ici, on me maltraite. On ne me donne rien à manger. Elle vide tout de ma chambre, elle ma même pris ma brosse !

Étienne lança à Claire un regard noir.

Claire, mais enfin ! Pourquoi tu fais ça à maman ? Cest pas possible dêtre aussi dure !

Claire séclipsa en silence dans la cuisine mieux valait attendre que Françoise sendorme avant de relancer la discussion.

À peine la tête posée sur loreiller, Étienne recommença :

Claire, si tu comptes encore me suggérer de placer ma propre mère en institution, arrête tout de suite. Il nen sera jamais question !

Tu veux quils la transforment en légume là-bas ? Jamais, je ne ferai ça à maman !

Ce nest pas un asile, Étienne. Il existe des maisons médicalisées privées, avec du personnel qualifié, et beaucoup de sécurité.

Là-bas, elle ne pourra plus se faire de mal, elle sera encadrée, cest mieux pour elle aussi. Il y a un rythme de vie, des activités

Assez ! hurla soudain Étienne. Je ne suis pas un traître. Ma mère a une maison, un fils ! Tant que je serai vivant, elle restera ici.

Tu nas juste pas envie de ten occuper, Claire. Tu passes la journée à la maison, ça te coûte quoi de garder un œil sur une vieille dame ?

Claire bouillonna.

Sérieusement ? Tu imagines ce que cest, surveiller tout le temps où elle est, ce quelle a dans les mains ? Je ne peux même pas aller aux toilettes tranquille !

Elle fait peur à nos enfants, tu ne comprends donc pas ? Elle erre la nuit dans lappartement comme un fantôme, je ne dors plus du tout, Étienne !

Je passe mes nuits, allongée à laffût du moindre bruit venant de sa chambre !

Prends sur toi, trancha-t-il. Tout le monde est passé par là. Ma grand-mère aussi était difficile, et ma mère la soignée jusquau bout ! Cest ton devoir, Claire. Accepte-le.

Il lui tourna le dos, fit semblant de dormir.

***

La semaine suivante devint un cauchemar de brume. Françoise Dubois ne dormait plus du tout la nuit.

Elle arpentait le couloir, traînant ses pantoufles, parlant à des personnes invisibles.

Par deux fois Claire la surprit près du lit de Margaux, juste debout, fixant lenfant, marmonnant :

Ce nest pas notre enfant celui-là ils lont échangé il faut le rendre

Ces mots glaçaient Claire jusquà la moelle. Elle le répétait à Étienne, qui balayait ses peurs dun revers de main.

Jeudi, la voisine du dessous débarqua. Madame Lefèvre, une femme sévère, peu portée sur la compassion, frappa fort à la porte.

Claire, écoute, dit-elle à lentrée. Je comprends, lâge, la maladie, tout ça. Mais hier, à trois heures du matin, elle a tapé si fort sur les radiateurs que la peinture sest écroulée du mur !

Je fais de lhypertension, jai besoin de calme. Et ce matin, vous savez ce quelle a lancé par la fenêtre ? Elle a failli assommer mon petit-fils !

Quoi donc ? blêmît Claire.

Des pommes de terre crues. Elle était accrochée moitié dehors, à les jeter. Il va falloir la surveiller sérieusement, sinon jalerte lassistance sociale.

Claire promit que cela ne se reproduirait plus, mais elle ny croyait pas elle-même.

Le soir, elle essaya encore de parler à son mari. Étienne haussa les épaules :

La voisine exagère, laisse tomber. Je mettrai des verrous spéciaux sur les fenêtres.

Étienne, elle trouvera le moyen de les ouvrir ! Ça ne servira à rien !

Alors surveille-la vraiment ! Tu es à la maison, à rien faire. Moi je gagne largent, je nai pas de temps pour tes crises.

Claire resta sans voix.

***

Samedi, Étienne préparait ses affaires pour aller à la pêche avec ses amis, absent pour toute la fin de semaine.

Tu ne vas pas me laisser seule avec elle tout le week-end, Claire sadossa à la porte dentrée. Je nen peux plus. Jai besoin de souffler, moi aussi. Pourquoi cest toujours moi qui dois tout porter ?

Tu exagères. Maman est calme aujourdhui, regarde, elle regarde juste la télé. Je rentre demain soir, je ramènerai du poisson.

Toccupe pas, repose-toi ! Mets les enfants au lit, et profite !

Il partit. Étrangement, la journée fut paisible : Françoise passa beaucoup de temps dans le fauteuil à feuilleter de vieilles cartes postales.

Les enfants jouaient, Claire trouva même le temps de repasser le linge.

Et si elle exagérait ? Peut-être nétait-ce pas si dramatique, en fait ?

Le soir, elle coucha les enfants et sécroula dun sommeil sans rêves. Ce fut une odeur piquante qui la réveilla en sursaut : le gaz.

Claire bondit, sans même prendre sa robe de chambre, et courut au couloir. Dans la cuisine sombre, sous la lumière grise dun lampadaire extérieur, elle vit la silhouette de Françoise.

La vieille était debout, devant la gazinière. Les quatre brûleurs étaient ouverts à fond. Aucune flamme.

La vieille tenait une boîte dallumettes.

Maman ! Claire se jeta sur elle, attrapant sa main juste au moment où elle grattait une allumette.

Lallumette senflamma. Dans la tête de Claire, tout se figea : Cest fini. Mais elle parvint, dans la panique, à léteindre violemment, brûlant ses doigts.

Quest-ce que vous faites ?! haleta-t-elle, fermant les robinets en vitesse. Vous avez failli tous nous tuer !

Sa belle-mère la fixa, dun calme glacé :

Jai froid, répondit-elle. Je voulais me réchauffer. Tu me voles mon feu, toi, tu es méchante.

Claire ouvrit toutes les fenêtres. Elle tremblait. Sils sétaient réveillés plus tard si lallumette était tombée au sol

Elle traîna Françoise hors de la cuisine, la boucla dans sa chambre, puis sassit dans le couloir, dos contre la porte des enfants.

Elle veilla ainsi jusquà laube, les oreilles hantées par le moindre craquement.

***

Étienne rentra le dimanche, rayonnant.

Ça a été ? Super pêche ! Regarde ces perches, Claire !

Elle était en pyjama, les yeux creusés.

Pourquoi tas encore lair défaite ? grogna-t-il, posant ses sacs au sol.

Ta mère a failli incendier lappartement cette nuit, murmura Claire. Elle a ouvert le gaz, prêt à craquer une allumette

Je lai arrêtée à la dernière seconde. Une seconde de plus et tu naurais retrouvé que des cendres, Étienne.

Il se figea.

Mais arrête tu exagères ! Cest sûrement juste un brûleur mal fermé.

Claire sortit son portable de sa poche.

Jai préparé nos valises, les miennes et celles des enfants. On part chez ma mère. Tout de suite.

Claire, attends ! il tenta de la retenir, elle se dégagea. Cétait un malentendu, ça arrive

On peut mettre un verrou à la cuisine, non ?

Non, Étienne. On ne mettra plus rien en place. Cest désormais ton affaire.

Tu ne veux pas être un traître ? Très bien. Cest toi qui resteras ici vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

À toi de chercher son dentier dans la cuvette, de gratter la viande crue de tes baskets, découter ses délires sur les espions.

Moi, je veux que mes enfants restent vivants !

Son frère vint la chercher une heure plus tard. Claire réunit les enfants et quitta lappartement, sans jeter un regard vers la chambre doù résonnaient encore les coups de brosse.

Maman ! cria Étienne en la voyant passer la porte. Oh maman, arrête !

Ils font du grabuge là-bas chuchota la vieille voix. Ils se remettent à scier, Étienne Et dis à la fille quelle rende mes boulettes

***

Pendant trois jours, Étienne ne cessa de lappeler, mais Claire ne répondit à aucun appel. Au quatrième jour, il lui écrivit finalement :

« Reviens. Je ten prie. Jen peux plus ».

Quand elle franchit le seuil, une vague dodeur rance la frappa. Une puanteur aigre, épaisse le corps sale, la nourriture avariée.

Étienne était assis sur le canapé, débraillé, des cernes comme des cendres autour des yeux il navait visiblement pas dormi.

Dans un coin, sur le tapis persan, Françoise déchirait un journal en petits morceaux, marmonnant à voix basse.

Elle ne dort pas, Claire, souffla Étienne. Plus du tout. Hier, elle a voulu manger du savon, et quand jai voulu lemmener au lit, elle ma mordu. Regarde

Il retroussa la manche de son pull, dévoilant des bleus en forme de morsures.

Jai essayé de bosser à distance, mais elle a arraché le câble du PC, caché je ne sais où. Jai cherché trois heures. Il était dans le congélo. Jai failli devenir fou. Hier, elle a même brûlé le dessin de Julien dans le cendrier. Elle disait que cétait de la magie noire

Claire sassit doucement près de lui, lui prit la main. Enfin, il comprenait

***

On installa Françoise Dubois dans une maison médicalisée privée. Son fils va la voir régulièrement : maintenant, Claire et lui sont apaisés la vieille sy plaît.

Le personnel est attentif, souriant, les repas copieux, lair du jardin délicieux

Elle sest même fait des amies parmi les pensionnaires. Elle se souvient de son fils sans faute, mais ne demande jamais après ses petits-enfants ou sa belle-fille. Ils se sont effacés de son mondeUn dimanche printanier, Claire se rendit pour la première fois seule à la maison médicalisée. Elle trouva Françoise assise dans le jardin, un châle sur les épaules, les yeux clos sous le soleil doux.

Sapprochant prudemment, Claire attendit. Après un moment, Françoise ouvrit les paupières, sourit, et la désigna du menton.

Vous venez souvent ici, vous ? demanda la vieille, polie mais distante.

Claire eut le cœur serré, puis sinstalla à côté delle sur le banc. Elles restèrent ensemble, en silence, écoutant les merles rivaliser de chansons.

Un aide-soignant passa, et Françoise le héla dun geste vif.

Apportez-nous donc deux brioches ! ordonna-t-elle, avec sa dignité dantan. Elle se tourna vers Claire, la toisant de ses yeux délavés. Jespère quici, personne ne les volera.

Claire éclata dun rire léger, presque soulagé. Dans ce rire, il y avait du chagrin, mais aussi une infinie tendresse.

Ce fut cela, désormais, leur façon de se retrouver lespace dun goûter partagé, dune ombre sous les arbres, dun sourire esquissé par la mémoire qui vacille.

Avec le temps, lappartement se remplit à nouveau de lumière et denfants bruyants. Le soir, Claire et Étienne, éprouvés mais réconciliés, songeaient parfois à la vieille maison médicalisée perdue dans un coin de la ville.

Et lorsquen hiver, une odeur de brioche chaude flottait dans la cuisine, Claire laissait la porte entrebâillée. On aurait presque cru entendre, dans le couloir, le choc sourd dune brosse en corne sur le radiateur, et la voix lointaine murmurer :

Ils font du bruit, là-bas mais aujourdhui, je suis bien.

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