Lorsque Lucie a commencé à accoucher, Vincent était encore sur la route. Deux jours plus tard, sans même rentrer chez lui, il s’est précipité à la maternité, où on lui a appris que sa femme avait abandonné leurs jumeaux nouveau-nés, affirmant ne pas vouloir d’enfants, même des aînés, puis était partie. Vincent, ébranlé et en colère, retrouve en rentrant la maison vide : Lucie avait laissé leurs premiers jumeaux de trois ans, Antoine et André, chez la vieille grand-mère de Vincent avant de disparaître. Ne sachant comment s’en sortir seul, Vincent accepte le conseil d’un ami et engage sa voisine, Marina, une jeune auxiliaire de crèche, pour s’occuper des enfants. Petit à petit, si maladroit et absent qu’il soit, une famille inattendue se construit autour de Marina et des quatre garçons. Malgré une vie difficile, Marina les aime, affronte l’abandon soudain de Vincent, son remariage ailleurs, son propre choix douloureux de rester par amour pour les enfants. Années plus tard, alors que les garçons sont devenus adultes, le passé resurgit le jour de l’anniversaire des plus jeunes : le père oublié réapparaît, bouleversant la fête, mais c’est l’amour inconditionnel de Marina, « leur maman, la meilleure du monde », qui restera, malgré les vérités révélées et les blessures d’enfance.

Lorsque Camille a senti que lheure daccoucher approchait, Guillaume sillonnait encore les routes, perdu quelque part entre Lyon et Bordeaux, dans son immense camion bleu. Deux jours plus tard, le souffle saturé dasphalte et de fatigue, il ne rentra même pas chez lui; il fonça directement à la maternité. Là, tout semblait baigner dans la brume dun matin de février le carrelage pâle, le parfum fort du désinfectant, les pas feutrés du personnel.

On lui dit, dune voix lointaine, que son épouse, Camille, avait laissé une lettre: elle renonçait à leurs deux jumeaux à peine nés. Elle expliqua quelle ne voulait même plus des aînés, alors ces deux autres garçons… Et elle disparut en refermant délicatement la porte imaginaire de sa vie passée. Guillaume doutait, langoisse trouble : émanaient-ils vraiment de lui, ces deux nouveaux ? Mais la colère devint lourde, brumeuse.

Camille, elle a dépassé toutes les bornes! grogna-t-il intérieurement, les mots résonnant comme dans une vieille chapelle de village désert.

En arrivant à l’appartement à la façade sombre, il ne trouva plus âme qui vive. Camille avait disparu, nemportant rien sinon son absence. Elle avait déposé ses trois ans de vie, sous la forme de Paul et Armand, des jumeaux à fossettes, chez la vieille mamie Geneviève, la grand-mère de Guillaume la seule famille qui lui restait. Sa maison sentait la naphtaline, tandis que la pendule, accrochée de travers, sonnait toujours midi.

Guillaume flottait dans lindécision, comme suspendu dans un rêve de coton. Envoyer les petits à lorphelinat? Il en sentait la honte qui sattardait dans lair, comme une odeur de soupe froide. Suivant le conseil venu du bout dun rêve celui de Marc, le voisin moustachu il fit ce que font les gens dans les contes : il alla frapper chez la voisine, demander de laide.

La voisine, Louison, dix-neuf ans, cheveux lisses et robe fleurie, hésita sous ses paupières mi-closes, refusant dabord dendosser pareille responsabilité. Elle surveillait dordinaire des enfants au sein de la maternelle du quartier Saint-Augustin, mais la chanson triste de Guillaume lattira, comme on suit un air de flûte au fond dune vallée.

Louison quitta son emploi, accepta la marelle imprévisible du destin. Ensemble, Guillaume et elle allèrent chercher les deux nourrissons, Hugo et Raphaël, puis Louison sinstalla chez lui, entre nappes anciennes et rideaux flottant comme des draps tendus. Guillaume, piètre père, se perdait dès quil fallait faire couler un bain ou changer une couche; il prétendait que son rôle était de travailler, pas déduquer. Non, il aimait mieux lasphalte que les berceuses.

Louison naviguait dans la mer des tâches quotidiennes, survolée de langes, de biberons, de cris feutrés. Heureusement, Hugo et Raphaël étaient calmes: ils buvaient leur lait, puis sendormaient, barbotant dans des draps de coton léger. Louison profitait du répit éthéré pour lire des vieux livres sur lenfance dénichés au grenier, apprendre quelques massages de développement, des petits exercices pour que les garçons deviennent de grands poètes, peut-être.

Simone, l’infirmière du quartier, passait telle une cigogne bienveillante, glissant des conseils sur la nutrition ou le soin des bébés. Louison tremblait de peur au début, pensant que la montagne des obligations lengloutirait, tendue comme une harpe fatiguée. Mais à force de veilles et de sourires, elle aima les enfants de tout son être.

Guillaume, fantôme du soir, passait moins de temps chez lui quau volant. Les rares nuits où il restait, ils formaient une tribu étonnante: Guillaume, Louison, et les quatre enfants les jumeaux grands et les jumeaux petits, tourbillon de rires et de cris dans un salon où sentassaient des peluches à moustaches françaises. Ils faisaient des plans pour acheter des habits, feuilletaient des catalogues, puis, en riant, lançaient les bébés en l’air, dans la douceur des coussins. Un matin, comme dans un rêve crevé, ils se réveillèrent dans le même lit.

Une semaine plus tard, sans même vraiment y songer, ils déposèrent ensemble un dossier à la mairie. À ce moment, Guillaume avait déjà divorcé, avait fait radier Camille de tous les droits parentaux. Louison ne cédait pas aux avis de ses copines ni aux critiques de sa propre famille : «Il nest pas fait pour toi, Louison! Tu nes quune nounou pour lui» Mais elle sen moquait. Elle aimait les garçons, tenait à Guillaume, elle croyait à sa place dans cette drôle de famille, persuadée quil resterait avec ses quatre enfants à elle.

Le mariage fut une cérémonie minuscule à la mairie, sans robe blanche ni voile. Guillaume prétendait que cela ne servait à rien, Louison nosa insister. Lessentiel, cétait la vie à cinq, la chaleur dun foyer.

Mais la vie nest jamais celle que lon danse dans ses songes. Guillaume se mua en ombre froide; il ne faisait plus rien à la maison, se réfugiant dans le prétexte de la fatigue des longues tournées. Il buvait trop, séclipsait. Largent devenait rare, alors Louison devait demander pour acheter des fruits ou des couches. Guillaume, irrité, lui lançait : «Si ça ne te plaît pas, tu peux partir!» Mais elle ne pouvait pas quitter les enfants ils étaient devenus sa vie.

Deux ans passèrent. Un soir, alors que le vent soufflait des relents de pluie sur les carreaux, Guillaume rentra, saffala sur le canapé, et appela Louison.

Les détours, cest pas pour moi. Je vais parler clair. Jai rencontré quelquun dans un autre village, je la vois souvent, plus que toi sans doute. On va avoir un enfant, je vais lépouser. Je te demande juste le divorce. Désolé.

Louison, figée comme dans un cauchemar, ne pouvait croire à la violence de ses mots. Et elle, et les enfants, alors?

Je ne te laisserai jamais les petits, murmura-t-elle, la voix brisée.

Peu importe, jen aurai bientôt un autre.

Un autre? Et ceux-là, ils sont à qui? sétouffa Louison dindignation.

Ne commence pas avec la morale, la nounou. Je veux juste le divorce.

Daccord. Mais tu me donnes ton consentement pour que jadopte les garçons. Tu ne leur diras jamais que je ne suis pas leur vraie mère.

Promis. Mais promets-moi aussi de ne rien dire de mal sur moi aux enfants. Un père, ça shonore.

Le divorce fut discret comme une averse dété dans un village désert. Louison expliqua aux enfants que leur papa était parti travailler dans un pays lointain, bâtir des châteaux et aider les pauvres et quil ne reviendrait pas de sitôt. Lappartement fut vendu, ils déménagèrent dans un autre quartier, vers Montreuil ou Créteil. Guillaume nopposa aucune objection. Louison voulait éloigner leurs vies de ce passé friable.

Louison, en plus de ses études, avait un CAP coiffure. Elle ouvrit un coin salon dans la nouvelle maison: dabord pour les voisins, puis, par le bouche-à-oreille, les clients affluèrent. Elle gagnait assez pour assurer une vie digne. Jamais elle nattendit ni ne réclama rien de Guillaume.

Maman, papa reviendra-t-il bientôt de ce pays lointain? Il viendra avec nous à la rentrée des classes? demanda Armand, la main pleine de crayons, partageant équitablement avec Paul.

Ils nen pouvaient plus dattendre la rentrée : ils voulaient lire des histoires à la maîtresse, lui montrer leurs dessins fiers. Louison rangea les cartables en hauteur pour que Hugo et Raphaël ny touchent pas, puis secoua doucement la tête.

Non, mes chéris. Papa ne peut pas rentrer, il doit bâtir beaucoup dautres maisons.

Guillaume demeurait fantôme, disparu dans les fissures du temps. Et Louison ne voulait rien savoir de lui, sinon que ses fils étaient là, près delle. Avec les garçons, elle apprenait à lire, chantait des comptines doiseaux, jouait au foot les pieds nus dans la rosée, sarrosait à leau froide chaque matin. Au fil des soirs, ils prenaient le goûter, tout le monde ensemble inventant des histoires quils consignaient dans un gros cahier relié, la «Grande Livre des Contes de Maman».

«Le prince Jean et le Loup Gris moissonnaient dans une grange, ramassaient de la farine et confectionnaient un gâteau, puis le prince sélançait sur son cheval et portait le dessert à la princesse… Mais la princesse croquait dedans et se transformait en petit chien qui devenait la star dun cirque. Le magicien la rechangeait enfin en princesse, sous un tonnerre dapplaudissements»

Les années passèrent dans une sorte de douce brume. Les garçons grandirent, les aînés se marièrent et offrirent à Louison de doux petits-enfants; les plus jeunes filaient à la fac. Chaque dimanche, la famille se retrouvait, inventant des plats, dégustant du thé tout en relisant le «Grand Livre des Contes de Maman». Chacun riait à gorge déployée, les yeux brillants de souvenirs.

Ce dimanche-là était spécial, il baignait dans la lumière et la chaleur lanniversaire dHugo et Raphaël. La musique flottait sur la terrasse, la table chargée de gâteaux, les belles-filles virevoltaient entre cuisine et jardin, les frères riaient fort. Louison, appuyée contre lembrasure de la porte, contemplait sa tribu avec cette certitude : le bonheur avait la texture du rêve.

Assemblant les souvenirs, elle nentendit pas tout de suite lhomme âgé passer la barrière du jardin. Il portait une chemise froissée, des pantalons de survêtement trop larges, des baskets fatiguées et les cheveux dépenaillés. Il traversa la pelouse dune allure étrange, sarrêta, et clama de sa voix doutre-tombe:

Et alors? Personne nattend le patriarche?

Tout le monde stoppa net, le temps suspendu. Louison le reconnut à peine : Guillaume, le visage usé, les gestes vacillants, sapprocha de Hugo, puis de Raphaël, essayant de les enlacer. Mais déjà, ils se reculaient, face à cet inconnu qui sentait le vin et la tristesse.

Louison, dis-leur qui je suis! On doit respecter le père, tu las promis

Louison, figée, contemple ce spectre et ignore comment avouer à ses fils que leur père, le héros bâtissant des villes pour les pauvres, nétait quun vieil homme perdu, parti sur le chemin du regret.

Le silence tomba, lourd et incompréhensible. Paul finit par dire, la voix sûre :

Respecter le père? Et où étais-tu, tout ce temps, papa? Tu crois quon na rien compris? Cest maman quil faut respecter, cest elle qui nous a tout appris!

Même pas votre mère, elle nétait quune nounou! marmonna Guillaume, titubant sous le poids de ses propres courants dair.

La brume emplit les yeux de Louison. Elle se réfugia dans la chambre, là où dormaient ses petits-enfants, sassit sur le lit, cacha son visage et pleura doucement : son bonheur sétait effrité comme un petit matin de brouillard.

La porte souvrit sans bruit. Louison releva son visage mouillé, et vit ses quatre fils, devenus de beaux hommes. Ils se tenaient serrés et souriaient, comme dans un rêve parfait. Dans les mains de Paul, la «Grande Livre des Contes de Maman». Il le tendit à Louison, et elle vit, en lettres larges, sous la dernière page :

«Et ils vécurent heureux, longtemps, parce que leur maman était la plus merveilleuse du monde, et la plus aimée.»Louison prit le livre, pince entre ses doigts tremblants et la couverture rassurante. Autour delle, les garçons sagenouillèrentplus vraiment enfants, mais toujours ses fils. Ils posèrent chacun une main sur son épaule ou sa joue. Paul murmura, le regard brillant:

On a choisi décrire cette page ensemble, maman. Parce que cest toi qui as su, contre vents et absences, remplir notre maison dhistoires et de lumière.

Armand ajouta, un sourire têtu aux lèvres:

Ce conte, cest le nôtre. Peu importe les origines, cest toi qui las fait pousser, ce grand chêne tranquille sous lequel on revient toujours.

Hugo, le plus doux, pressa son front contre lépaule de Louison:

On sait depuis longtemps que dans le vrai livre de la vie, le mot maman ne rime ni avec sang ni naissance, mais avec tendresse, courage et patience.

Raphaël compléta dans un souffle:

Tu es la fin heureuse de toutes nos histoires, et le début de nos plus beaux souvenirs.

Louison ferma le livre dun geste doux. Les rires, dehors, reprenaient, le soleil riait aussi sur les rideaux. Elle inspira, souleva la nuée des regrets, puis, regardant ses garçons dans les yeux, sut enfin quelle avait réussi ce que tant de mères rêvent: offrir un foyer, et le genre de bonheur dont on fait les contes, même quand le monde ne sy prêtait pas.

Dehors, Guillaume, le visage défait, contempla par la fenêtre la tribu réunie qui lui échappait. Il comprit que, parfois, lamour se sème ailleurs, fleurit sans quon y veille, et que la vraie famille est celle quon construit, à bras ouverts, au fil des années.

Dans la petite chambre séleva soudain le rire franc dune grand-mère heureuse, et dans toute la maison, ce fut comme un redémarrage du printemps.

Alors, le dernier mot resta pour toujours: Ils vécurent entourés damour, parce que chaque page quils inventaient ensemble parfumait la vie dune tendresse inaltérableet nul vent, nulle absence, nen effacerait jamais la trace.

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Lorsque Lucie a commencé à accoucher, Vincent était encore sur la route. Deux jours plus tard, sans même rentrer chez lui, il s’est précipité à la maternité, où on lui a appris que sa femme avait abandonné leurs jumeaux nouveau-nés, affirmant ne pas vouloir d’enfants, même des aînés, puis était partie. Vincent, ébranlé et en colère, retrouve en rentrant la maison vide : Lucie avait laissé leurs premiers jumeaux de trois ans, Antoine et André, chez la vieille grand-mère de Vincent avant de disparaître. Ne sachant comment s’en sortir seul, Vincent accepte le conseil d’un ami et engage sa voisine, Marina, une jeune auxiliaire de crèche, pour s’occuper des enfants. Petit à petit, si maladroit et absent qu’il soit, une famille inattendue se construit autour de Marina et des quatre garçons. Malgré une vie difficile, Marina les aime, affronte l’abandon soudain de Vincent, son remariage ailleurs, son propre choix douloureux de rester par amour pour les enfants. Années plus tard, alors que les garçons sont devenus adultes, le passé resurgit le jour de l’anniversaire des plus jeunes : le père oublié réapparaît, bouleversant la fête, mais c’est l’amour inconditionnel de Marina, « leur maman, la meilleure du monde », qui restera, malgré les vérités révélées et les blessures d’enfance.
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