30 octobre 2025
Cher journal,
Aujourdhui, jai passé la matinée chez le notaire, Maître Léon, les cheveux dun bleu éclatant, comme un ciel dété à Biarritz. Jai dû parler à ses doigts agités sur le clavier, comme on agite les doigts pour jouer du piano, avant même que la séance ne commence.
Pourquoi êtesvous venue, Madame?
Pour rédiger mon testament, a répondu ma petite voix cassée par les années.
Très bien, je vous écoute.
Je me suis installée, jai ajusté mon fauteuil comme on ajuste un vieux fauteuil à la terrasse, et jai commencé à dicter :
« Après mon départ, je souhaite que mon cerveau soit confié au laboratoire de lInstitut Pasteur pour la recherche. Sils refusent, quils le retournent à la famille des Dupont. Tous mes chats, ceux qui seront encore parmi moi, je les lègue à mes amis. Sil ne reste plus damis, alors les chats reviendront à mon fils, Pierre. Mes livres, sils ne trouvent pas preneur, je les déposerai à la Bibliothèque municipale de Nantes. Mais je recommande vivement à quiconque de les feuillet
er au moins une fois ; il y a trois ans, jai oublié dans lequel jai glissé les billets de 100. »
Jai ensuite demandé à Pierre déparpiller mes cendres sur le crête du Mont Panié, en NouvelleCalédonie. Maître Léon a eu du mal à suivre :
Vous avez bien dit NouvelleCalédonie ? Cest très loin Pourquoi tant de complications ?
Les complications, cest comme les pauses déjeuner à deux heures, elles font partie du quotidien. Mon fils travaille sans relâche, toujours à son bureau, comme un bureaucrate qui ne quitte jamais son bureau. Jétais comme lui autrefois. Maintenant je regrette, il a encore toute la vie devant lui. Les voyages donnent des couleurs à lexistence, ils transforment lhomme ; il ne reviendra jamais à ce quil était. Quil traverse la moitié de la Terre, je veux voir comment il reviendra à son bureau, et je sais quon ne pourra jamais le forcer à rester. Mais je veux laider, lui montrer quune autre vie existe. Cest ce que je ferai après mon départ.
Je ne veux pas pourrir dans la terre de Paris. Je préfère bien mieux voler vers la NouvelleCalédonie Maître Léon a pincé ses lèvres, perplexe.
Ensuite, a continué ma voix, je veux que ma chère chatte Minette soit incinérée avec moi, comme le faisaient les anciens Je plaisante, je plaisante ! Vous avez lair trop sérieux, cest pourquoi je me suis permis un petit tour de passepasse
Vous me faites peur ? a-t-il répliqué.
Je veux simplement vous secouer, a souri la vieille femme.
Il a compris. « Bien, et le reste du patrimoine? Mobilier? Immobilier? »
Ah, la petite maison à Lyon et le scooter que je nai pas encore acheté, je prévois de le prendre à la prochaine rentrée à lautoécole, écrivez-le aussi. Le scooter, je le lègue à mon ami Étienne Martin, sil est toujours en vie ; il le regarde depuis longtemps. Quand nous lavions, il sest cassé contre un arbre
Après mon départ, Maître Léon a annoncé une pause. Limage de mes cheveux bleus tournait encore dans sa tête. Il a relu le testament, a frotté ses yeux pour sassurer que tout était réel, a regardé la pile de papiers, puis a pris son téléphone.
Marie, salut, ça te dirait de partir quelque part ? Tu sais, jai toujours rêvé daller en Afrique
Je ne sais pas si ce projet verra le jour, mais au moins jai laissé mes dernières volontés, enveloppées dun brin dhumour, comme on met du sucre dans le café pour adoucir lamertume.
Je me retire maintenant, le cœur plus léger, prête à attendre le moment où je pourrai, enfin, rejoindre les cieux de la terre lointaine.
Cécile Dupont.
