Le Bonheur Ardu et Conquis

19février 2023
Cher journal,

Ma sœur Manon a été seule dès son plus jeune âge. Son père était mort depuis longtemps, et elle a perdu sa mère alors quelle était en cinquième année à luniversité de Montpellier. Cétait une période très difficile: elle devait préparer son mémoire, et le drame sest abattu sur elle. Heureusement, les parents de Yann, son futur mari, sont devenus ses seuls soutiens.

Nous nous étions rencontrés à la fac, en deuxième année, et nous étions restés proches depuis. Les parents de Yann, MarieMichèle et Pierre, lont toujours accueillie avec chaleur. Ma sœur les respectait énormément. Tous espéraient que, dès quelle aurait fini ses études, les jeunes se marieraient.

Le mariage fut simple, presque un clin dœil à la modestie. Manon était très peinée que sa mère nait pas pu voir ce jour. Elle se rappelait encore les paroles de sa mère: «Avant de te dire «oui», passe un examen complet, ma fille.» Ces mots résonnaient en elle comme une mise en garde.

Enfant, Manon avait subi une grave blessure en glissant sur une luge de glace. Les médecins redoutaient que cela compromette son avenir gynécologique. Malgré les suivis réguliers, nul ne pouvait donner de certitude. Ce fut une source dangoisse.

Comme le conseillait sa mère, elle refit un bilan avant le mariage. Son état général était bon, mais la question de la fertilité restait en suspens. Elle en parla dabord à sa bellemère, qui réfléchit un instant avant de répondre:
Sil existe le moindre espoir, ne te décourage pas trop tôt, je parlerai avec Yann.

Après le enterrement de vie de garçon, Yann revint chez elle légèrement éméché et visiblement contrarié.
Manon, jai vraiment envie denfants, comprendsmoi! Et si on ny arrivait pas? Estce encore être un couple?
Je fus prise aux larmes et je lui répondis que la décision lui appartenait, mais que nous pouvions tenter. Les médecins nous laissaient encore entrevoir une petite lueur despoir, et Yann était le seul homme de ma vie.

Le premier an de mariage ne donna aucun résultat. MarieMichèle partageait la peine de sa bellefille avec la même intensité. Ensemble, le père et la mère de Yann mirent beaucoup defforts pour préserver lunité du foyer, et ils envoyèrent Manman à la clinique de SaintÉtienne pour le programme «Bouclier de la femme», censé améliorer les chances de conception. Malgré de bons retours, cela ne suffit pas. Deux ans plus tard, la réalité devint cruelle: aucun espoir. Manon sombra dans le découragement. Yann la soutenait tant quil le pouvait, mais le climat se détériora. Il ne la blâmait pas, mais il ne pouvait non plus accepter une vie sans enfants.

Je proposai alors ladoption:
Prenons un petit qui a besoin dun foyer. Nous lélèverons comme le nôtre.
Yann refusa catégoriquement.
Un enfant qui nest pas le mien ne pourra jamais devenir le mien, je ne pourrai pas laimer comme un père. Comprendsmoi, Manon, je ne peux pas faire cela.

Étonnamment, les parents de Yann le soutinrent. Ils connaissaient le désir profond de leur fils davoir son propre petit. Pourquoi priver un enfant damour?

Manon parla quand même du divorce, même si elle aimait encore Yann. Elle ne voulait pas le faire souffrir.
Séparonsnous, Yann. Tu es encore jeune, tu trouveras une autre femme, et vous aurez des enfants.

Yann mit du temps à accepter. Lorsquil rencontra Olga, une nouvelle collègue dynamique, il comprit que son cœur appartenait désormais à elle. La conversation avec Manon fut douloureuse pour lui : il avait limpression de la trahir, mais elle répondit:
Chacun a son destin. Tu mérites mieux que la tristesse. Ne te culpabilise pas.

Ce soir-là, Yann quitta le domicile de Manon, emportant ses affaires. Ses parents vinrent les voir.
Manon, pardonneznous de ne pas avoir pu retenir Yann. Il a parfois passé des nuits chez nous, ivre et désemparé. Nous avions peur quil senfonce davantage. Nous ne voulions ni vous ni lui du mal.
Ils partagèrent un thé, la rassurèrent, et promirent de rester à ses côtés comme des parents. Mais leurs paroles ne purent apaiser la douleur; elle passa la nuit à pleurer.

Les biens ne furent pas partagés ; ils furent rapidement scindés. Manon resta seule dans lappartement familial, tandis que Yann se remaria rapidement.

Elle ne resta pas longtemps veuve. Un homme charmant, Pierre, entra dans sa vie. Il lentoura de soins, mais Manon néprouvait aucun sentiment pour lui. Les rêves de son exmari la hantaient encore, le voyant triste, les yeux emplis de mélancolie, les mains tendues vers elle sans jamais pouvoir la toucher. Elle luttait contre ces pensées, voulant changer de vie.

En hiver, Manon tomba gravement malade. Une soirée, elle était chez Pierre, avait préparé le dîner et nettoyé la cuisine quand un malaise sempara delle. La température grimpa rapidement. Pierre appela lambulance et la garda chez lui. Le lendemain, il était sombre, pensif, et ne dit rien. Quand elle se sentit mieux, il avoua:
Cette nuit, je ne pouvais pas te quitter. Tu marmonnais son nom, tu le caressais du doigt, tu le surnommais «Yannou». Laimestu encore?

Manon ne chercha pas à mentir:
Oui. Je laime. Peutêtre suisje monogame. Cest difficile, Pierre. Je ne peux pas bâtir une relation sans amour.

Elle quitta alors définitivement. Pierre ne protesta pas. Peu après, jappris que Yann avait enfin eu un fils. Ce fut un nouveau choc, une douleur supplémentaire qui sembla irréversible.

Trois années passèrent comme un brouillard. Parfois, les parents de Yann venaient lui rendre visite, comme ils lavaient promis, offrant un soutien moral. Elle ne leur en voulait pas, ni à son exmari. Un jour, elle le croisa dans un parc avec son petit garçon, mais ne laborda pas; il ne la remarqua pas. Les larmes coulaient de nouveau, mêlées à la rancœur envers le destin.

Finalement, elle commença à se relever. Lessentiel était que Yann était heureux. Ses parents disaient quil avait une bonne épouse, attentionnée, mais quil restait distant avec eux. Ils adoraient le petit Édouard et imploraient Manon de ne pas garder rancune.
Nous ne te tenons pas rigueur, il na jamais menti, il a aimé à sa façon. Cest moi qui ai insisté pour le divorce.

Le jour de son anniversaire, Yann appela simplement «joyeux anniversaire», demandant des nouvelles et souhaitant du bonheur. Ce coup de fil la déstabilisa à nouveau ; elle décida de ne plus jamais parler avec lui.

Un an plus tard, la maladie frappa Olga, lépouse de Yann. MarieMichèle lappela, annonçant labsence despoir. Elle pleura le fils et le petitfils. Manon, désemparée, narriva pas à laider. Au cimetière, elle se tenait loin derrière les tombes, ne sachant pourquoi elle était là, simplement incapable de rester indifférente. Sa bellemère, autrefois son exbellemère, lenlaça et murmura:
Merci, ma fille. Ton cœur ne porte ni haine ni malice.

Yann ne la remarqua pas. Quelques mois plus tard, il rappela, demandant à revenir chez elle, sans grandes paroles. Manon accepta, pensant quil devait être épuisé. Le temps avait le ridé, les cheveux grisonnaient, la tristesse ne laissait aucune place à la vanité. Ils sassirent à la table, discutèrent de la vie.
Pourquoi ne te remariestu pas? demanda-til.
Parce que je taime, je nai besoin de personne dautre, réponditelle, et Yann fondit en larmes.

Cétait à la fois étrange et touchant: jamais je navais vu ses larmes.
Allons voir les parents, Édouard mattend, je dois le récupérer. Puis nous pourrons nous balader, si tu le veux.

Édouard était un petit garçon gentil, mais très renfermé. Perdre sa mère à cet âge était une épreuve terrible. Manon resta discrète, ne cherchant pas à simposer, mais il la regardait avec curiosité. Leurs rencontres devinrent régulières, chaque dimanche, sans engagements, simplement pour combler la solitude.

Un matin, MarieMichèle appela, annonçant que Yann souhaitait demander à Manon de revenir à la maison, sans décision finale. Il était en détresse, lannée sétait écoulée, il était morose, et lenfant souffrait. Manon rappela immédiatement Yann, acceptant de reprendre la vie commune. Aucun autre nétait plus cher à ses yeux. Le retour fut difficile: Yann restait froid et taciturne, et elle devait apprendre à aimer un enfant qui nétait pas le sien.

Le jour suivant son anniversaire, Édouard lui offrit un dessin où ils étaient trois sous le soleil, avec le mot «Maman» écrit en petite main denfant. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle serra le petit dans ses bras et dit:
Ta maman te regarde du ciel, heureuse de te voir si bon. Je taime aussi, tu es mon fils maintenant.

Ils vivent désormais en harmonie. Yann a fondu, a accepté mon amour, et redevenu le père tendre et attentionné quil était autrefois. Enfin, je suis heureuse, jai retrouvé ce que jai longtemps cherché dans la solitude.

Je ne suis pas fervent, mais jallume parfois une bougie à léglise pour lâme de la femme qui, sans le vouloir, ma offert un fils et un mari aimant.

Ce que jai retenu de tout cela, cest que le cœur sait où il doit aller, même quand la raison semmêle: il faut écouter ses sentiments, accepter les détours et garder la foi que le bonheur peut renaître, même après les plus sombres épreuves.

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Le Bonheur Ardu et Conquis
Elle a juste besoin de temps