Laissez-moi partir, sil vous plaît
Je ne veux pas partir murmurait la femme dans le flou dun souffle. Cest chez moi ici, je ne labandonnerai jamais. Sa voix tremblait dun chagrin retenu.
Maman, dit lhomme doucement. Tu sais bien que je ne pourrai pas moccuper de toi tout le temps Tu comprends, non?
Benoît était envahi de tristesse. Il voyait bien langoisse dans le regard de sa mère. Elle était assise sur un vieux canapé affaissé, qui sentait la lavande fanée, dans la maison de campagne où elle était née.
Ça va, je peux très bien men sortir, il nest pas question de me couver, répondit-elle avec obstination. Laissez-moi rester ici.
Mais Benoît savait quelle nen serait pas capable. Cétait un AVC. Odile Lemarchand avait déjà souvent été malade. Il navait pas oublié les mois entiers de congé quil avait dû prendre pour soccuper delle après sa fracture du col du fémur. À lépoque, elle faisait la forte, mais sans son aide, elle ne pouvait même pas poser le pied par terre, ni avancer dun pas.
Benoît, depuis peu, gagnait bien sa vie et projetait de rénover la vieille demeure cet été, pour rendre le quotidien de sa mère plus doux. Et puis, le coup du sort, lAVC, et les projets de rénovation étaient devenus futiles: il fallait emmener sa mère à Paris.
Lucie soccupera de préparer tes affaires, dit-il en lançant un regard à sa femme. Dis-lui si tu as besoin de quelque chose.
Odile restait silencieuse et fixait la fenêtre, derrière laquelle un souffle dair frisquet dautomne arrachait aux platanes centenaires leurs dernières feuilles couleur or. Sa main droite la seule qui obéissait encore serrait fort lautre, tombée, inerte.
Lucie fouillait dans larmoire, demandant sans arrêt, que prendre, que laisser. Mais sa belle-mère ne quittait pas la fenêtre des yeux. Ses pensées erraient loin, loin des chemises passées ou des montures décailles brisées.
Odile Lemarchand était née et avait vécu soixante-huit ans dans ce coin de Bourgogne, un village quelle avait vu séteindre, un habitant après lautre. Toute sa vie, elle avait cousu: dabord dans latelier du bourg, puis chez elle lorsque la boutique avait fermé. Le travail était devenu rare; alors Odile sétait vouée à son potager, à son logis, à ses chats résignés. Lidée dabandonner ce petit monde pour un appartement inconnu en pleine ville lui semblait insensée, irréelle, impossible
Benoît, elle ne mange toujours pas, soupira Lucie en posant son assiette intacte sur la table de la cuisine. Je nen peux plus mes forces me lâchent.
Benoît la regarda sans rien dire, contempla lassiette, secoua la tête avec lassitude et alla rejoindre sa mère. Odile contemplait toujours la fenêtre, les yeux presque vitreux. Ses pupilles, grisées par lâge, fixaient lhorizon. Sa main valide massait lautre, toujours, comme pour y ramener la vie. La chambre étroite, envahie de vélos dappartement, délastiques et de balles de kiné, les piluliers sempilaient sur la table de nuit. Mais sans Benoît, Odile ny touchait guère.
Maman?
Rien.
Maman?
Mon fils souffla Odile indistinctement, la voix brisée par lAVC. Elle articulait mieux quau début, mais restait difficile à comprendre.
Pourquoi tu nas pas mangé? Lucie a pris le temps de cuisiner, tu restes des jours sans rien avaler
Je nen ai pas envie, mon garçon dit-elle calmement et se tourna lentement vers lui. Je nai pas faim. Ne me force pas.
Maman quest-ce que tu voudrais alors? Dis-moi, sil te plaît.
Il sassit à ses côtés. Elle saisit sa main.
Tu sais, Benoît, ce que je veux. Je veux rentrer chez moi. Je crains de ne plus jamais le revoir.
Benoît soupira, haussa les épaules.
Tu sais que je travaille chaque jour, et Lucie est toujours chez les médecins. Il fait froid dehors, on ne peut pas y aller Attends le printemps, daccord?
Odile acquiesça. Il lui sourit, puis sen alla.
Pourvu quil ne soit pas trop tard, mon fils pourvu quil ne soit pas trop tard
Je suis désolée, madame, la FIV na pas fonctionné, annonça la gynécologue dune voix douce, retirant ses lunettes ovales pour plonger son regard dans celui de la jeune femme.
Lucie laissa échapper un sanglot, les mains contre son visage :
Mais comment est-ce possible? Pourquoi les autres y arrivent? Vous maviez dit que cétait normal déchouer la première fois, quil ny avait que quarante pour cent de chances Mais cest ma troisième tentative, et rien! Pourquoi?
Benoît restait muet, les mains serrant fort celles de sa femme. Il était nerveux. Plus loin, dans un cabinet attenant de la clinique, Odile était en séance de rééducation, prête à être récupérée.
Écoutez, commença la médecin en chuchotant. Je comprends, cest un rêve immense pour vous, cette maternité, mais vous êtes envahie par le stress. Votre corps ne suit plus
Bien sûr que je suis stressée! Il faut bien payer ces FIV hors de prix! Je travaille à la maison pour trouver les euros, je prends des médicaments qui me détruisent, je moccupe de ma belle-mère avec tous ses caprices : elle refuse de manger, elle refuse ses médicaments ! Oui, je veux un enfant, peut-être que là, mon mari soccuperait aussi de moi !
Lucie sarrêta brutalement, consciente den avoir trop dit. Dun geste brusque, elle attrapa son sac, claqua la porte derrière elle.
Pardon, glissa Benoît, gêné.
Ça va, répliqua la gynécologue, sans émotion. Jen ai vu dautres. Courage.
Benoît rejoignit Lucie. Celle-ci était assise sur un banc dans le hall, secouée de sanglots, la tête enfouie dans les mains. Elle leva vers lui ses yeux trempés et rougis.
Pardonne-moi Je ne voulais pas parler de ta mère. Je suis simplement épuisée. Jen peux plus de voir quelquun séteindre sous mes yeux. Jen peux plus de ces tests négatifs, de lâcher tout notre argent dans ces traitements. Je narrive plus à respirer
Si je pouvais, je ferais tout pour vous deux, mais je suis impuissant
Je sais, murmura Lucie dans un sourire noyé de larmes, je sais
Ils restèrent là, serrés lun à lautre, en silence. Puis Lucie, dun geste vif, rajusta le col de sa chemise, essuya ses joues.
Allons-y. Odile doit en avoir assez de lhôpital. Ça la rend triste à chaque fois.
Il ny a presque pas damélioration chez votre mère, déclara le vieux docteur Bernier à voix basse. Il portait des lunettes rondes qui lui donnaient lair dun hibou inquiet. Benoît lavait entraîné à lécart pour ne pas être entendu par Odile. Lucie lui tenait compagnie.
Vous savez Au début jy croyais, à sa récupération. Statistiquement, cétait difficile, mais elle avait toutes les chances, en nayant ni addiction ni maladie chronique Cétait possible.
Sauf que il ne se passe rien. Et moi aussi, je le vois très bien, docteur.
Jai limpression quelle na plus envie. Elle sest éteinte dun coup. Plus déclat, plus de flamme dans ses yeux Comme si elle avait laissé tomber la vie.
Benoît acquiesça sans un mot. Il connaissait ce regard éteint. Odile avait maigri de quinze kilos, nétait plus lombre delle-même. Son existence se résumait à la contemplation sans fin du dehors. Elle ne lisait plus, ne regardait plus la télévision, nadressait la parole à personne. Elle fixait la fenêtre.
Il est fréquent, après un AVC, que certains comportements changent quand le cerveau est atteint, ajouta le docteur. Mais je ne pensais pas que ce serait si net chez votre mère Lors de notre première rencontre, tout était si différent.
Je crois que la raison est ailleurs, répondit doucement Benoît.
Benoît, trembla la voix de Lucie au téléphone, tu peux rentrer? Odile va vraiment mal, jai peur que tu narrives pas à temps
Les mots lui faisaient mal. Elle savait combien Benoît tenait à sa mère. Elle-même, le cœur serré, ne pouvait que regarder la vieille femme, presque figée sur le canapé. Avant, elle écoutait parfois de vieux vinyles hérités de son père, professeur de musique, ou elle embrassait le paysage du regard. Mais à présent, Odile restait immobile, les yeux rivés au mur. Elle ne mangeait que du lait chose étrange, elle qui disait toujours : Le lait, ici, na rien à voir avec celui du village. Mais elle le buvait
Benoît arriva le soir même, courut vers sa mère. Il resta toute la nuit assis à son chevet.
Tu sais ce que je veux. Tu me las promis.
Il hocha la tête. Il avait juré.
Le lendemain, ils prirent la voiture pour la campagne. Odile refusa le médecin.
Pas dhôpital. Juste chez moi.
Cétait mars. Étonnamment, la route était praticable, pas trop de boue. Benoît aida sa mère à sinstaller dans la chaise roulante.
Tout autour, la neige fondait, lair vibrait de gouttelettes minuscules qui tombaient des toits. Les arbres, tout cabossés, frémissaient sous un vent douest, tandis que le soleil osait déjà réchauffer les pierres. Odile passa ainsi des heures dans la cour, le visage enfin ouvert dun vrai sourire. Elle respirait à pleins poumons, les yeux levés vers lazur, pleurant cette fois de bonheur chez elle au dernier, entourée de son monde, de ses souvenirs, de la lumière, du froid du printemps.
Le soir venu, elle mangea un peu et resta longtemps dehors, paisible. Son sourire ne la quitta pas. Durant la nuit, elle sen alla, emportant son dernier sourire. Elle était partie heureuse.
Benoît et Lucie prirent quelques jours de congé pour organiser les obsèques à léglise du village, ranger la maison, penser à ce quil faudrait en faire. Au fond, Benoît voulait rester là, humer une dernière fois lodeur des herbes du bocage, ce parfum gris et entêtant de la Bourgogne profonde. Il ny avait plus passé plus de deux jours depuis des années.
Le matin du retour à Paris, Lucie se sentit étrange. Elle courut senfermer dans la salle de bain, fut prise de nausée. Lorsquelle revint vers son mari, elle avait les yeux agrandis par la surprise et montrait un test de grossesse. Ces tests, elle en transportait partout, mais dhabitude cétait pour rien. Cette fois, deux traits, deux!
Cest elle Cest Odile qui nous a aidés, bégaya Lucie, des larmes pleins les yeux, sans y croire vraiment.
Benoît leva les yeux vers le ciel, grand bleu sans aucun nuage, la serra dans ses bras. Oui, sa mère leur avait offert le plus précieux des cadeaux. Son dernier, le plus beau.
