Laisse-moi partir, sil te plaît
Je nirai nulle part… murmurait faiblement la femme. Ici, cest chez moi, et je ne veux pas le quitter… sa voix tremblait, remplie de larmes contenues.
Maman, souffla lhomme. Tu sais bien que je ne peux plus moccuper de toi Faut que tu comprennes, maman.
Louis était tout triste. Il voyait bien que sa mère nallait pas, quelle était inquiète et bouleversée. Elle était installée sur leur vieux canapé défoncé, dans la petite maison du village où elle avait grandi.
Ça ira, laisse-moi, jai pas besoin quon soccupe de moi ! insista-t-elle, entêtée. Laissez-moi tranquille.
Mais Louis savait très bien quelle ne tiendrait pas seule. Elle avait fait un AVC. Gisèle Dubois avait toujours eu la santé fragile. Il se souvenait trop bien de ce moment où il avait dû poser deux mois de congé pour laider après sa fracture du col du fémur. Elle faisait la fière mais, les premières semaines, elle ne pouvait littéralement pas faire un pas seule.
Louis, ces derniers temps, gagnait enfin correctement sa vie, et il avait prévu de retaper la maison pour que sa mère soit mieux pour lété. Mais lAVC est tombé brutalement plus question de travaux. Il fallait absolument la ramener à Paris.
Camille va préparer tes affaires, dit Louis en désignant sa femme. Dis-nous si tu as besoin de quelque chose.
Gisèle se mura dans le silence, continuant de fixer la fenêtre, là où la brise dautomne emportait les feuilles jaunies des vieux platanes, ceux quelle avait vus grandir toute sa vie. Sa main valide serrait si fort lautre, immobile sur ses genoux, quon aurait dit quelle voulait y insuffler de la force.
Camille saffairait dans le placard, cherchant à chaque vêtement le regard ou lavis de Gisèle, mais la belle-mère navait dyeux que pour le dehors. Rien dautre ne semblait exister que ses pensées, loin du linge élimé et des vieilles lunettes brisées.
Gisèle Dubois était née et avait passé ses soixante-huit ans dans ce village de Bourgogne qui, au fil du temps, sétait peu à peu vidé. Toute sa vie, Gisèle avait travaillé comme couturière : dabord à l’atelier communal fermé depuis des années, puis à domicile, la clientèle devenant rare avec les derniers départs. Alors elle s’était recentrée sur le potager, sur la maison, sur chaque détail, y mettant tout son amour. Son chez-elle, elle ne pouvait pas le quitter pour une grande ville, une résidence impersonnelle ce serait comme mourir avant lheure.
Louis, elle na encore rien mangé, soupira Camille en déposant lassiette intacte sur la table de la cuisine. Jen peux plus, jai plus de forces
Louis regarda sa femme, puis lassiette. Il poussa un profond soupir avant daller dans la chambre de sa mère. Gisèle était assise, les yeux rivés à la fenêtre, comme absente. Ses yeux, autrefois vifs, étaient devenus ternes, perdus dans le vague, sa main droite posée sur la gauche, toujours à la serrer machinalement. La pièce débordait de petits appareils de rééducation, délastiques, de boîtes de médicaments. Mais sans la persévérance de Louis, tout cela naurait même pas été effleuré.
Maman ?
Gisèle ne réagit pas.
Maman ?
Mon fils ? souffla-t-elle, dans un murmure à peine distinct. Après lAVC, chaque mot demandait un effort, mais là, ça allait un peu mieux.
Pourquoi tu nas rien mangé ? Camille a cuisiné exprès pour toi. Ça fait plusieurs jours, maman…
Je nai pas envie, Louis, répondit Gisèle, la voix presque éteinte. Elle tourna lentement la tête vers lui. Vraiment, je nai pas faim. Te force pas pour moi.
Maman Quest-ce que tu veux, alors ? Dis-moi.
Louis sassit près delle et Gisèle attrapa la main de son fils.
Tu sais très bien ce que je veux, mon loulou. Jaimerais tellement rentrer chez moi… Jai peur de ne jamais le revoir, mon foyer.
Louis baissa les yeux et secoua la tête doucement.
Tu sais bien que je travaille tous les jours maintenant, et Camille passe son temps chez les médecins. On est en hiver, cest compliqué de repartir là-bas On pourrait attendre le printemps, non ?
Gisèle approuva dun hochement de tête, Louis sourit faiblement et quitta la pièce.
Pourvu quil ne soit pas trop tard, mon fils Pourvu quil ne soit pas trop tard.
Excusez-moi, mais la FIV na de nouveau pas fonctionné, annonça la médecin, tristement, en retirant ses lunettes et en regardant Camille.
Camille, bouleversée, porta aussitôt ses mains à son visage.
Mais enfin, comment ça se fait ? Pourquoi ça marche pour les autres ? Vous m’aviez prévenue que ce n’était pas toujours concluant la première fois, qu’il n’y avait que quarante pour cent de réussite… mais là cest la troisième tentative ! Et rien ! Comment cest possible ?
Louis gardait le silence, retenant la main de Camille. Linquiétude le rongeait. Sa mère était dans lautre aile de la clinique, en train de finir son massage, lheure de la récupérer approchait.
Écoutez, commença le médecin, douce. Je comprends, vraiment. Pour vous, ce projet de bébé, cest tout Mais vous êtes trop en tension, tout le temps. Le corps, il bloque.
Bien sûr que je stresse ! Il faut bien que je travaille de la maison pour payer toutes ces FIV hors de prix ! Les rendez-vous, les traitements, les pilules à nen plus finir qui me démolissent… Je dois moccuper de ta mère, gérer ses humeurs. Un jour elle mange, l’autre non, elle boude les médicaments ! Oui, je voudrais enfin ce bébé, quau moins ton attention ne se focalise plus que sur elle, mais aussi un peu sur nous !
Camille sarrêta dun coup, se rendant compte de ce quelle venait de dire. Elle attrapa son sac et sortit du cabinet en claquant la porte.
Excusez-la, murmura Louis.
Oh, ce nest rien, la médecin lui fit un petit sourire. Ce nest pas la première fois, vous savez. Ça ira.
Louis suivit Camille dans le couloir. Elle était assise, tremblante sur la banquette, le visage noyé de larmes. Elle leva vers lui deux yeux rougis, sanglotant sans pouvoir sarrêter.
Pardon Je suis désolée Je ne voulais pas dire ça sur ta mère. Mais je nen peux plus. Voir quelquun dépérir, compter les tests négatifs les uns après les autres, claquer toutes nos économies Jai juste plus la force, voilà tout.
Je sais Jaimerais tant pouvoir vous aider toutes les deux, mais je nai pas ce pouvoir
Je le sais bien, Camille esquissa une pauvre sourire entre deux larmes. Je comprends.
Ils restèrent ainsi, main dans la main, en silence quelques minutes. Puis Camille se redressa, ajusta le col de sa chemise et sécha ses larmes.
Viens, on y va. Gisèle doit être sortie. Tu sais quelle déteste lhôpital. Elle broie du noir pendant des jours après.
Votre maman… il ny a quasiment aucune amélioration, confia le médecin, un monsieur tout petit, cheveux bien gris, lunettes rondes, pendant que Louis lui demandait un bilan à lécart de Gisèle et Camille. Vous voyez quand je lai vue au début, jétais plutôt optimiste. Après un AVC, les chances de récupération sont rares, mais elle partait avec de bons atouts : jamais fumé, pas de maladie chronique. Elle aurait pu sen sortir.
Mais rien navance. Je le vois bien
Jai limpression quelle ne veut pas sen sortir Quelle a lâché prise. Il ny a plus de lumière dans ses yeux, plus denvie Comme si la vie lavait quittée.
Louis acquiesça silencieusement. Lui aussi le voyait. Gisèle avait perdu quinze kilos, nétait plus que lombre delle-même. Elle restait toujours immobile à la fenêtre, sans lire, sans télé, sans échanger avec autrui. Son monde se réduisait à la vitre.
Après un AVC, le comportement peut changer selon les zones du cerveau touchées, ajouta le vieux docteur. Mais chez votre maman, rien de tel au début Cest autre chose, sans doute, qui la retient.
Je crois aussi murmura Louis.
Louis, fit Camille au téléphone, tu pourrais annuler ce déplacement ? Gisèle est vraiment au plus mal. Jai peur que tu narrives pas à temps
Elle avait du mal à trouver les mots, sachant limportance quavait la mère de Louis pour lui. Elle-même, la gorge serrée, voyait la fin approcher. Avant, Gisèle restait encore attentive à la fenêtre, écoutait parfois les vieux vinyles ramenés du village ceux du père, ancien prof de musique. Mais aujourdhui, Gisèle restait immobile, allongée, le regard fixe. Elle ne mangeait presque plus, sauf du lait bien quelle nait jamais caché quil nétait « plus aussi bon quà la ferme ». Maintenant, elle le buvait.
Louis revint dans la soirée même. Il sassit toute la nuit près delle.
Tu sais ce que je veux. Tu me las promis.
Il hocha la tête. Oui, il avait promis.
Le lendemain, ils prirent la route du village. Pas question dhôpital pour Gisèle.
Je veux rentrer à la maison. Pas lhôpital, dit-elle doucement.
Cétait mars, mais la campagne bourguignonne laissait encore passer la voiture jusquà la maison. Louis descendit, installa doucement sa mère dans le fauteuil roulant.
Les bourgeons perçaient, la neige fondait doucement, la terre se réveillait sous le soleil qui commençait à chauffer. Gisèle resta des heures dehors, un sourire illumina enfin son visage. Elle inspirait à pleins poumons, leva la tête vers le ciel, les larmes aux yeux. Mais cette fois, cétait des larmes de bonheur. Enfin, elle était chez elle son petit havre penché, la lumière dorée, les bruits de la nature et la fraîcheur du printemps.
Le soir venu, elle mangea un peu, puis resta encore dehors avant daller se coucher, toujours souriante. Elle sest éteinte pendant la nuit, apaisée, le visage radieux. Elle était partie chez elle, heureuse…
Louis et Camille prirent congé pour organiser les obsèques, trier la maison, fermer ce chapitre. Et Louis, honnêtement, avait juste envie de trainer là, de respirer cet air qui sentait les souvenirs. Ça faisait des années quil nétait pas resté là plus de deux jours.
…Juste avant de repartir à Paris, Camille se sentit mal. Elle courut aux toilettes ; puis, les yeux agrandis par la surprise, revint vers Louis avec un test de grossesse dans la main. Elle en avait toujours un « au cas où » jusqualors pour rien. Mais là deux traits. Deux !
Tu vois, cest elle Ta maman nous envoie un signe. Cest Gisèle qui nous aide, lâcha Camille entre rire et larmes.
Louis leva les yeux vers le ciel limpide, serra fort Camille dans ses bras. Oui, cétait un cadeau de sa mère. Son dernier, et le plus merveilleux…