Béatrice est une jeune femme un peu démodée qui rêve ardemment de se marier. De nos jours, les filles ne cherchent plus tant le mariage: pourquoi amener un cochon entier chez soi alors quune simple saucisse suffit? Or, les saucisses abondent aujourdhui sous toutes leurs formes et tailles. La cohabitation simple est même bien vue et nest plus considérée comme un scandale comme avant. Autrefois, on parlait encore de morale, de honte, de fierté, de probité et dautres valeurs qui aujourdhui semblent superflues. Même Oblomov nest plus vu comme un personnage négatif: après tout, il reçoit régulièrement de largent de son domaine! Un rentier, à nen pas douter! Si on donne un smartphone à Yves Ilitch, il devient immédiatement un blogueur à succès qui sen sort très bien! Quant à la vie de couple, on fait ce quon veut: on se retrouve dans des hôtels, des studios loués à lheure voilà ce quon a imaginé pour vous! Il existe même le « mariage de convenance » sans passer par la mairie. Qui sait ce qui peut arriver après la cérémonie? Avant, les chaussettes perdues ou lincapacité à préparer une soupe étaient considérées comme des drames. Aujourdhui, on redoute plutôt linfantilisme, le « syndrome de mamanpapa » et le « nihilisme romantique » chez les prétendants. Et ce nihilisme, en plus de ladmiration de leur propre beauté, frappe les demoiselles. Sans compter les exigences variées des deux sexes, pas seulement le pain et le spectacle: le pain, vous le mangez vousmême. Et bien sûr le shopping
Béatrice est une exception agréable: jolie et sans aucune modification à la mode, sans «tuning» du corps. Elle a un diplôme prestigieux, un bon travail et un salaire respectable. Pourtant, les hommes passent à côté delle, formant des rangées bien rangées et se liant à dautres, tombant toujours dans les mêmes pièges. Ce nest pas quil ny ait pas dhommes: elle est charmante! Mais aucun deux ne la conduit à la mairie, alors quelle frôle la trentaine. On disait autrefois que la première mère nétait pas loin; aujourdhui, les jeunes mamans ne dépassent pas soixante ans. Béatrice ne veut pas avoir denfants «pour elle» sans époux.
Elle croit encore aux horoscopes, ou plutôt aux prévisions astrologiques, ce qui semble plus juste. Les horoscopes sont le fruit desprits astucieux, créés simplement pour soutirer de largent! En ces temps incertains, toutes les prédictions sont positives: le mardi matin, une rencontre décisive avec un oligarque vous attend. Alors, on prend une brosse à dents au cas où il aurait des intentions sérieuses
Béatrice cherche un partenaire qui corresponde à son signe du zodiaque: elle est Sagittaire, signe de feu. Aux Sagittaires sajoutent les Béliers et les Lions; parmi eux, le Sagittaire est le plus calme. Son premier grand amour survient en première année duniversité, âge maintenant classé comme maternelle que comprenne un ado de dixhuit ans? Ils savent tout de la sexualité moderne, les cours déducation affective ayant évolué. Puis vient le «coup de blocage créatif». Elle doit payer le loyer, les transports et se nourrir. Elle réalise quelle doit acheter ellemême ses provisions, plus comme avant où le frigo était partagé. Avant, ses parents lui donnaient de largent; maintenant, elle vit seule, mais deux personnes ne suffisent pas. Son petitami trouve cela surprenant:
«Tu ne vas pas acheter les courses?» sétonne Victor.
«Pourquoi moi?» répondelle.
«Le frigo est le tien et je ne suis pas le maître des lieux!» explique Victor, logique comme il faut.
Béatrice, ingénieuse, répond:
«Si cest le problème, je te transfère toutes les responsabilités: gère comme bon te semble!»
Le petitami disparaît alors, ne se montre plus, même sils sont dans la même promotion. Le feu du Sagittaire ne la pas épargné. Aucun mariage ne se concrétise, mais Béatrice continue à faire des projets. Elle affectionne Victor, son premier amant, mais le temps passe. Un deuxième compagnon arrive lorsquelle est en troisième année, hors de luniversité. Sébastien, plus âgé dune trentaine dannées, déclare: «Nous nous marierons, ma chérie!» Il est divorcé, mais lamour na pas de barrières. Hélas, il est sans emploi stable; les crises économiques et les réformes ont rendu la situation difficile. Ses supérieurs sont incohérents, les exigences démesurées, le rythme de travail insoutenable. Il se plaint:
«Encore viré, ma petite!Je suis stressé, stressé»
Béatrice propose:
«Peutêtre en tant que livreuse?»
«Je suis analyste!» rétorqueil fièrement.
«Un analyste peut être livreur?» répondelle raisonnablement. «Roulez et analysez, je nai plus dargent pour la nourriture.»
«Demande à ta mère!» suggèreil. «Je vous dis que ce sont des difficultés temporaires.»
«Deux mois que je dis la même chose!»
«Le temps est une chose très longue!» citeil Mayakovski, se tournant vers elle avec un air dérudition. «Tu devrais être reconnaissante davoir un tel homme!»
Béatrice poursuit:
«Alors ne me demande pas à manger!Les temps ont changé, bouge tes jambes!»
Yvan, capricieux Capricorne, croyant fermement aux horoscopes, rencontre Léon, un Taureau, sur un forum dastrologie. Leur échange se transforme en sentiment sincère, même si Léon persiste à appeler leurs signes «zodiacs». Béatrice lui demande:
«Pourquoi cette déformation?»
«Cest drôle!» répondil en riant.
Sa grandmère, sage, lui souffle que «tout se passe bien sans toi». Les jeux de mots du compagnon deviennent nombreux: «Snédurochka», «Stervadessa», «Dubina Regovitska», etc., sortant de sa bouche comme un flot de poteries humoristiques. À quaranteetun ans, ces calembours fatiguent Béatrice, qui a vingtsix ans. Malgré cela, ils ont de bons emplois, chacun libre, le père divorcé possédant un fils adulte. Le compagnon, dabord timide, shabitue rapidement.
Un jour, devant le grandpère de Béatrice, ancien agent du KGB, le fiancé surnomme Zerginski «Zerchinski» et éclate de rire. Le vieil homme, dorigine polonaise, lance:
«JesusMarie!Va-ten, espèce de crétin!»
Cest à la fête de famille que la demande en mariage échoue aussi. Léon, Taureau, se révèle très sensible, et Béatrice rencontre finalement Pierre, sans défauts irritants. Il est divorcé, sans enfants, beau, modeste, cultivé, drôle, et possède un petit studio. Il est aussi économiste, prudent, né sous le signe de la Vierge, signe de terre, réputé pour sa frugalité. Ils décident alors de vivre ensemble : Pierre sinstalle chez Béatrice, louant son ancien appartement. Il lui demande de le faire inscrire sur son bail.
«Pourquoi?Tu es déjà inscrit chez toi!» sétonneelle.
«Aujourdhui, on doit être enregistrés partout!» répliqueil.
«Nous nous aimons, nous formons une famille, alors partageons tout!»
Béatrice se souvient dune blague: «Transférezmoi votre logement!» Elle enchaîne: «Croyezvous en Dieu?»
Leur amour débute ainsi: «Nous nous aimons»
«Daccord!» répond la future mariée après une brève pause. «Tu as bien parlé damour, de famille, de partage!Je tinscris, et tu minscris!»
«Où?» demande le marié, surpris.
«Dans mon appartement!Tout est à nous maintenant!»
«Mais tu ny habites pas!» rappelleil.
«Alors alternons les lieux: un mois chez moi, un mois chez toi!» propose Béatrice, déjà désillusionnée, sentant le vide.
Pierre reste silencieux, ne sachant que dire. Béatrice, perspicace, insiste:
«Cest une décision très sensée!»
Ils ne peuvent pas simplement ignorer la situation. Béatrice quitte la cuisine, ils dînent, laissant le futur marié se débrouiller. Après quinze minutes, Pierre revient:
«Ma chérie, on va au cinéma?»
«Avec plaisir!» sexclameelle, soulagée que le stress satténue. Il a même déjà avancé le dépôt pour le restaurant.
«Alors, tu me registres, Pierre?Je nai pas tout compris!» demandeelle.
Pierre baisse les yeux, séloigne, sans quelle le retienne. Heureusement, ils nont pas dépensé pour le mariage ; le fiancé na même pas eu le temps de parler de lenregistrement.
Dans son entourage, deux des trois amies de Béatrice se sont mariées lune pendant six mois, lautre pendant un an la troisième, à la façon dune blague, sest mariée doucement. Béatrice aussi, a cohabité plus dun mois avec plusieurs partenaires civils, et lamour était là. Mais lamour, ce nest pas seulement des sentiments, cest des actes et des gestes. Au final, aucun des prétendants ne semblait vraiment amoureux delle.
Comme le disent les Français: «Il ny a pas de mauvais hommes», et même si les partenaires nétaient pas des Béliers, ils étaient tous un peu semblables. Béatrice, qui a plus de trente ans, cesse de rêver à un mariage. Pourquoi? Parce quelle obtient une promotion, échange lappartement de sa grandmère contre un deuxpièces, achète une voiture étrangère au lieu de la vieille, part en vacances et conclut que la vie est réussie. Aujourdhui, lâge de procréation sétend jusquà soixante ans, donc elle pourrait encore avoir un enfant «pour elle». Et les saucisses abondent toujours, elles sont partout.