Elle rassemble les enfants et part chez sa mère deux heures avant minuit à cause des agissements de son mari.
Tu es sûre que cette quantité de salade va suffire ? Ça fait un peu radin, on dirait quil ny a que le fond, laissa tomber une voix masculine, bourrue et légèrement irritée, couvrant le vrombissement de la hotte.
Claire, sans relever la tête, continue de découper en petits dés des carottes cuites. Il reste à peine quatre heures avant les douze coups de minuit. Ses jambes sont lourdes, comme si elle avait couru un semi-marathon, et ses doigts, imprégnés de lodeur de la betterave et de loignon, lui semblent teintés à jamais. Elle pose doucement son couteau sur la planche et lève les yeux vers son mari.
Pierre est planté dans lembrasure de la porte, déjà tiré à quatre épingles : chemise propre (quelle a repassée ce matin en sacrifiant quelques précieuses minutes de sommeil), pantalon à pinces impeccablement repassé. Il tient un verre de cognac à la main, alors que les invités nont même pas encore quitté leur maison, et il dévisage la coupe à salade en cristal avec un air critique.
Pierre, cest une salade russe, un saladier entier, pour être précise. Il y en a trois kilos ! Où tu vois juste le fond ? murmure Claire, se retenant de hausser le ton. Tu ne préférerais pas maider à couper du pain, ou aller voir les enfants ? Paul se dispute encore avec sa sœur pour la tablette, je les entends hurler.
Allons, tu sais bien que je suis pas fait pour cuisiner ou découper, cest pas mon truc, il ricane, fier, et avale une gorgée. Et les enfants, cest la fête, quils jouent ! Quils se défoulent ! Tu devrais plutôt me rassurer : tu es sûre que le chapon sera bien cuit ? Parce quen face des Lefèvre, jaurais honte si jamais il restait du sang dans lassiette. Ils sont habitués à la grande gastronomie, ces gens-là…
Claire détourne les yeux vers la fenêtre, derrière laquelle la neige tombe en gros flocons dans la lumière des lampadaires. Un lourd sentiment dinjustice lui serre la poitrine. Ce réveillon devait être tranquille, en famille. Juste eux : elle, Pierre, les enfants Paul, sept ans, et Léa, cinq ans. Elle rêvait simplement de manger des clémentines, regarder danciens films comiques, et filer dormir après les feux dartifice. Lannée fut usante : licenciement, petits boulots à répétition, travaux dans lappartement de sa mère. Claire nen peut plus.
Mais il y a une semaine, Pierre lâche une « nouvelle » : son ami darmée, François, viendrait avec sa femme Isabelle et leurs deux ados. « Ils sont coincés sur Paris, ils nallaient tout de même pas rester à lhôtel ! » avait-il jeté sur un ton sans appel. Claire sétait tue, acceptant. On la élevée dans lhospitalité. Mais peu à peu, les exigences de Pierre sétaient multipliées. Le menu a changé trois fois, il a ramené des caisses de vin, et elle a dû doubler le ménage.
Ton chapon, il sera parfait, lâche-t-elle en transférant les carottes dans un bol. Tu peux préparer la grande table au salon. La nappe est repassée, elle est sur la commode.
Je le ferai, détends-toi, cest pas pressé, réplique Pierre. Ah, et Isabelle ma appelé, elle voudrait savoir si on a du pain sans gluten ? La grande suit un régime particulier.
Claire simmobilise. Le couteau tinte sur lassiette.
Pierre, tu es sérieux ? On est le 31 décembre, il est huit heures. Les magasins sont quasi vides, les files en caisse font des kilomètres. Quel pain sans gluten ? Pourquoi tu men as pas parlé ce matin ?
Jai oublié, il hausse les épaules. Ténerve pas. Passe à la boulangerie, y en a peut-être encore. Tas dit aussi quil te manquait de la mayonnaise.
Je nirai nulle part, tranche Claire. Je suis debout depuis six heures. Je suis épuisée, Pierre. Tes invités nont quà amener leur pain ; ou alors, vas-y toi-même.
Pierre pâlit, son sourire disparaît, les yeux se plissent. Il pose lourdement son verre sur le plan de travail.
Tu veux me ridiculiser devant tout le monde ? Cest comme ça que tu te comportes ? Je rappelle que cest moi qui paie pour tout ce repas, la prime de fin dannée est pour ça. Et toi, cest trop dur daller faire deux courses ?
Je ramène aussi de largent ! sindigne Claire. Et à la maison, cest moi qui gère tout ! Les enfants aussi ! Toi tu fais le chef, tu lances des ordres !
Ça suffit ! gronde-t-il, si fort que les vitres semblent trembler. Ne me parle pas sur ce ton ! Va acheter le pain. Et souris un peu quand ils arriveront, jveux pas que François voie ta tête de six pieds de long. Sa femme, elle est toujours parfaite, tirée à quatre épingles, toujours un sourire. Prends-en de la graine.
Claire regarde son mari avec une rancœur froide. Est-ce quelle ne le reconnaît plus ? Ou justement, le reconnaît-elle trop ? Ces derniers mois, il est devenu ainsi : exigeant, sec, comparant sans cesse, jamais à son avantage. Mais ce soir, la veille de la nouvelle année, la blessure semble ouverte et à vif.
Sans rien dire, elle essuie ses mains, retire son tablier.
Très bien, souffle-t-elle, lasse. Je vais y aller.
Pierre opine, persuadé davoir « encore » remporté une victoire.
Voilà, cest mieux comme ça. Vite fait, bien fait.
Claire traverse lentrée. Léa surgit, déguisée en flocon la robe blanche que Claire lui a cousue deux nuits durant.
Maman, tu vas où ? On devait allumer le sapin ensemble !
Je reviens vite, ma chérie. Je dois juste aller au magasin. Tu veilles sur Paul ? Quil ne fasse pas tomber le sapin.
Elle enfile sa doudoune, chausse ses bottines, claque la porte. Lair glacial la réconforte. Les joues brûlent dhumiliation et de colère. Elle marche jusquau Carrefour du coin, achète machinalement du pain (du normal, évidemment, plus rien de « spécial ») et un pot de mayonnaise. Mais elle traîne en route, nayant aucune envie de rentrer.
De retour dans limmeuble, depuis le palier, elle entend déjà rires et brouhaha. Les invités sont-ils arrivés plus tôt ? Elle ouvre.
Dans lentrée, impossible de circuler : des manteaux, chaussures, des odeurs de neige et de parfums coûteux. Du salon, éclatent les rires de Pierre et dune femme à la voix perçante et inconnue.
Claire avance, serre le sac dans sa main. La scène la sidère.
Autour de la grande table dressée : François, rond et rougeaud ; Isabelle, blonde tirée à quatre épingles ; deux adolescentes plongées dans leurs portables. Mais il y a aussi une femme, jeune, flamboyante, cheveux roux flamboyants, collée à Pierre. Claire la reconnaît. Cest Sophie, la collègue du bureau dont Pierre parlait sans cesse, « lâme du service ».
Ah, la maîtresse de maison ! fanfaronne François, levant son verre. Ben alors, tu tfais attendre ! On a pas pu résister, on a entamé la soirée. Pierre disait que tu étais partie chercher du rab.
Pierre, jovial, na même pas bougé pour accueillir sa femme. Il agite vaguement une main vers une chaise, au bout de la table, tout près de la petite assiette de Léa.
Installe-toi, Claire, rencontre tout le monde. Voici Sophie, notre comptable. Elle navait personne pour fêter ce soir, je lai invitée. On nest pas à une personne près !
Sophie lui lance un air faussement gêné :
Bonsoir Claire, jespère que je dérange pas… Pierre insistait tant ! Il ma promis un festin ! Jai amené un gâteau, tenez.
Claire jette un regard au désordre sur la table. Leur salade découpée avec soin est déjà à moitié dévorée, les cuillères plantées dedans. Son chapon, quelle a mariné toute la veille, trône, massacré en morceaux, alors que minuit est loin. Les enfants, Paul et Léa, sont sur le canapé, affamés, oubliés, rivés à leur tablette.
Pierre, la voix de Claire tremble deffort, on peut te parler en cuisine ?
Voilà quça commence… râle Pierre en levant les yeux au ciel. Claire, pas de scène. On profite. Tu as le pain ?
Viens en cuisine. Tout de suite.
Un silence tombe. Isabelle fronce les lèvres avec dédain, François se ressert un verre, Sophie sarrange le décolleté.
Pierre traîne bruyamment sa chaise, traînant les pieds vers la cuisine : tout son corps crie lagacement.
Là, Claire se retourne vers lui.
Quest-ce qui se passe ici ? Qui est cette femme ? Pourquoi sont-ils là si tôt et déjà à table ? Et pourquoi tu ne mas rien dit pour Sophie ?
Je dois te faire un rapport dès que je respire ? rétorque Pierre en sapprochant, odeur de cognac et de parfum féminin à lappui. Sophie, cest une collègue seule, jai eu pitié, voilà tout. Les autres sont arrivés avant à cause de la circulation. Je fais quoi, je les garde sur le pas de la porte ? Tu traînais, tu étais avec ton amant au téléphone ?
Tu tentends ? murmure Claire. Tu invites nimporte qui chez nous, pour la fête en famille, sans rien demander ? Et les enfants, au fait, tu les a nourris ?
Ils se servent, ils sont grands ! Arrête de texciter ! il lui agrippe le bras. Tu vas retourner là-bas, sourire, servir du vin à Sophie et te comporter en épouse normale. Pas comme une poissonnière ! Jai droit au repos ! Jai trimé toute lannée ! Jai besoin de passer un bon moment parmi des gens agréables !
Des gens agréables… répète-t-elle. Donc nous, les enfants et moi, on nest que le personnel ? Du mobilier ?
Arrête de tout mélanger. Juste, ne me gâche pas la fête. Sinon…
Sinon quoi ? Elle le regarde droit dans les yeux.
Sinon, tu te débrouilles seule le mois prochain, pas dargent de ma part, rien.
À ce moment, Sophie entre la tête dans la cuisine.
Pierre, tu viens ? On lance le toast… Oh Claire, pardon ! Il ne reste pas un peu de mayo ? La salade est sèche.
Pierre se détend aussitôt, sourire de façade.
Jarrive Sophie ! Claire sen occupe. Elle est juste un peu stressée.
Il cligne de lœil à Sophie et quitte la cuisine sans regarder Claire.
Claire reste seule. Elle contemple le pot de mayonnaise. Quelque chose se brise en elle, net, éclatant, comme une corde qui lâche. Toutes ces années à supporter les sarcasmes, à économiser sur elle-même pour lui offrir une montre de luxe, à pardonner les soi-disant « retards au bureau ». Elle a bâti ce foyer, ce cocon et lui a tout piétiné. Il amène une étrangère ce soir, la place à sa table et la traite, elle, comme une domestique.
Calmement, Claire pose la mayo sur le plan de travail. Il est 22h15. Moins de deux heures avant minuit.
La décision est claire, glacée comme une nuit de janvier.
Claire quitte la cuisine non pas pour rejoindre les convives, mais le couloir des enfants. Sur le tapis, Paul montre une appli à Léa.
Mes chatons, il faut vite se préparer. On part en voyage.
Maintenant ? demande Paul, surpris. Et papa ? Les invités ? Les feux dartifice ?
Les feux dartifice, on les verra ailleurs. Papa il reste, il a du travail. Hop, un pantalon chaud, un pull chacun prend un doudou !
Léa, sentant quelque chose dimportant, ne rechigne pas. Claire jette dans un sac : habits, chargeurs, papiers. Elle tremble mais agit vite.
Dix minutes plus tard, ils sont dans le couloir de limmeuble, prêts à sortir. Du salon, explose un karaoké.
Tu vas où, toi ? éructe Pierre, la fourchette plantée dans un cornichon, une main sur Sophie, ses yeux ronds de surprise.
On part, répond-t-elle doucement, attrapant Léa.
Quoi ? Où ça ? En pleine nuit ?
Chez maman.
Chez la belle-mère ? Tu te fiches de moi ? Bientôt minuit ! Et la fête ? Qui va débarrasser, servir le plat ?
Sophie sen chargera, Claire indique la rousse, qui blanchit. Après tout, cest lâme de la compagnie ! Moi, comme tu dis, je suis fatiguée. Il est temps de me reposer.
Ne fais pas ça ! crie Pierre en avançant. Si tu pars maintenant, tu ne rentreras pas ! Tu crois que je vais courir après toi ? Une divorcée avec deux gosses ?
Je ne veux pas que tu cours. Je veux juste que tu restes là, avec « tes gens agréables ». Paul, viens.
Papa, au revoir… marmonne son fils.
Pierre suffoque de rage.
Allez-y, hysterique ! Salut à ta mère ! Tu reviendras ramper quand tauras plus un sou !
Claire ferme la porte, coupant cris et tintamarre.
Dehors, cest la tempête. Claire appelle un taxi en mains moites, se moquant du montant hallucinant tarif triple. Elle a gardé sa prime de vacances pour lété, mais tant pis lété commence ce soir.
Maman, papa il est méchant ? chuchote Léa, blottie contre elle.
Non, mon ange. Papa est perdu, il a oublié ce que cest quune famille. Mais nous, on na pas oublié, pas vrai ?
Le taxi arrive vite. Le chauffeur, un monsieur moustachu, les détaille, étonné, mais ne pose pas de question. Il met juste le chauffage à fond.
La musique, je baisse ?
Non, laissez, sourit doucement Claire, regardant Paris endormie derrière la vitre.
Il leur faut quarante minutes. Les rues sont vides, la ville retient son souffle. Claire envoie un message à sa mère : « On vient, avec les enfants. Jexplique tout. Tu veilles ? » Réponse immédiate : « Je vous attends, les brioches sont chaudes ». Un petit sourire fend ses lèvres ; enfin, une larme coule.
Sa mère les accueille en vieux peignoir à carreaux, odeur de vanille et de cannelle. Ici, cest calme, chaud, doux. Aucune musique assourdissante. Une petite guirlande clignote dans un coin.
Entrez, mes amours, venez, vous devez avoir froid, elle aide les petits à se déchausser. Claire, tu es toute pâle. On va te faire une tisane, ça ira mieux.
Elles partagent un souper simple : tourte au chou, fromage, cornichons maison. Jamais Claire na savouré quelque chose daussi bon. Les enfants, rassurés, filent voir un dessin animé.
Alors, raconte, demande la mère en versant le thé. Il a dépassé les bornes, hein ?
Claire hoche la tête, raconte tout : le pain sans gluten, Sophie, les cris devant les enfants.
Tu as eu raison, tranche la mère, sa main fine sur celle de Claire. On ne doit jamais tolérer ça. Le respect, cest la fondation. Sans ça, tout sécroule.
A la télé, le Président entame son discours. Claire sort une bouteille de champagne, en verse une coupe à sa mère et se sert. Les enfants débarquent, allument les cierges magiques.
Bonne année ! crient-ils lorsque les douze coups retentissent.
Claire fait un vœu. Pas pour Pierre, ni largent. Un vœu pour avoir la force de recommencer, et pour que ses enfants ne laissent jamais quon les traite ainsi.
Son téléphone vibre sur la table : Pierre insiste, messages sur messages. Claire ne lit pas, pose le téléphone à lenvers.
Tu réponds pas ? interroge la mère.
Non. Lan dernier jaurais répondu. Jaurais culpabilisé. Maintenant… Cest une nouvelle année. Et je ne réponds plus aux ex-maris.
Les jours suivants sécoulent dans la paix : jeux au parc, luge, batailles de boules de neige. Elle rallume son téléphone le 3 janvier. Quarante appels manqués, une dizaine de messages vocaux. Dabord furieux : « Où tes ? Ramène les gosses ! », puis larmoyants : « Claire, faut pas exagérer », et enfin paniqués : « Cest le bazar ici, la vaisselle saccumule, je sais même pas si la machine fonctionne, où est la doudoune de Paul ? ».
Elle écoute tout cela dun air amusé, comme une farce à la radio.
Le soir du 3, on sonne. Pierre, défait, cerné, bouquet flétri à la main.
Claire, sors, il faut quon parle… Bonsoir, madame.
Sa belle-mère se plante, bras croisés, bloquant lentrée.
Claire sort.
Parle, Pierre. Les enfants dorment.
Allez, rentre à la maison. Ça suffit maintenant. Faut bien que les fêtes finissent, je reprends le travail bientôt, rien nest prêt. Les invités… Sophie… elle a mis la pagaille, bu, brûlé la nappe. Isabelle et François se sont engueulés. Bref, cétait la cata. Sans toi, cest cest pas pareil. Jai compris, jétais pas cool. Voilà, spas dramatique ?
Il tend les fleurs, arborant son sourire désarmant, celui qui la faisait craquer autrefois.
« Sans toi cest dur » ou « sans bonne à tout faire cest dur » ? souffle-t-elle.
Allons, je taime, on est une famille.
Famille, Pierre, cest ne pas envoyer sa femme quérir du pain la nuit pour faire plaisir à une collègue. Famille, cest se respecter. Ce que nous avions, cétait ta commodité.
Tu veux divorcer ? Pour si peu ? Parce que des invités sont venus ?
Pour manque de respect, Pierre. Ça, cest grave. Je demande le divorce après les fêtes. Les enfants restent avec moi. On partagera tout selon la loi.
Pierre blêmit.
Tu regretteras ! A quarante ans, deux enfants, qui voudra de toi ?
Moi, je me veux. Mes enfants me veulent. Et ma mère aussi. Ça me suffit.
Elle prend les fleurs, les pose sur la commode du palier.
Vas-y, Pierre. Apprends à lancer une machine et à faire cuire des raviolis. Tu en auras besoin.
Elle tourne la clé deux fois dans la serrure. Ce clic résonne comme le point final dun chapitre.
Sur la table, sa mère lattend, sourire tendre.
Il est parti ?
Oui, maman.
Tant mieux. Une tisane à la framboise ?
Avec plaisir.
Claire sassoit près de la fenêtre. La neige recouvre la ville dun manteau neuf. Lavenir est incertain : tribunaux, recherche de job. Mais devant elle, la liberté, vaste et claire, sétend comme une rue déneigée, prête à être parcourue dun pas léger.
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