Il faut toujours écouter sa maman : ou comment Denis a découvert que l’amour coûte (trop) cher quand on oublie les conseils maternels

Il faut écouter sa mère

Pourquoi tu es si énervée, maman ? Tu es vexée parce que je suis heureux ? On a une vraie relation, et

Une vraie relation sérieuse, Thomas, cest quand on construit quelque chose ensemble. Vous, vous ne faites que changer dappartements en location, vous nous faites honte devant les autres parents !

Est-ce que tu las déjà invitée à la maison ? Juste pour un café, histoire quon fasse connaissance ? Jamais.

Tu sais très bien pourquoi : dès quelle passera ce seuil et verra que tu nes quun étudiant ordinaire, partageant sa chambre avec ton petit frère, toute son envie senvolera aussitôt !

Cest faux ! Largent, elle sen fiche complètement ! semporte Thomas.

Dans ce cas, pourquoi vous ne vous baladez pas au parc ? Pourquoi pas un petit café ? Pourquoi il faut absolument louer un appartement chaque week-end ?

As-tu fait le calcul ? Quatre cents euros par mois, au minimum ! Cest ton salaire de livreur.

Tu bosses toute la semaine juste pour toffrir deux jours où tu joues au « roi du monde » !

Claire lance sa serpillière dans lévier, éclaboussant les carreaux quelle vient de nettoyer elle na aucune patience aujourdhui.

Dans la chambre dà côté, la porte de larmoire claque Thomas, son aîné, cherche encore quelque chose.

Thomas, tu as bientôt fini de tout retourner ? crie Claire. Viens à table, cest prêt !

Maman, je ne mange pas, je pars, Thomas apparaît dans lencadrement de la porte, enfilant son nouveau sweat à la hâte. Je ne serai pas là demain. Ni dimanche.

Claire se retourne lentement vers lui.

Encore ? Elle plisse les yeux. Tu vas encore traîner dans des appartements miteux en location ?

Thomas grimace :

Mais pourquoi tu veux savoir ? Je suis adulte, non ?

Adulte ? Claire a un petit rire sarcastique. Un adulte, Thomas, ça paie ses propres chaussures sans demander à sa mère de largent pour le métro.

Et un adulte ne claque pas tout ce quil gagne dans des studios miteux pour impressionner une fille ! Tu te rends compte, vu de lextérieur, à quel point cest ridicule ?

Cest pas un taudis ! grogne Thomas. Cest juste un appart normal. On veut juste être seuls, loin de vous, loin de ses parents. Cest tout !

Thomas, elle est plus âgée que toi ! Elle devrait avoir un peu de jugeote, non ? Ou bien ça lui est égal de vadrouiller nimporte où avec toi ? Elle na jamais honte ?

Dis pas ça delle ! Thomas hurle. Tu ne la connais même pas !

Devant les éclats de voix, le père de Thomas quitte le salon. Il observe sa femme et son fils, soupire profondément et sappuie contre la porte.

Encore cette histoire ? demande-t-il dun ton grave. Thomas, ta mère a raison. La semaine dernière, tu mas demandé cent cinquante euros pour des livres. Je tai aidé.

Mais ton frère, Lucas, ma dit quils les avaient donnés gratuitement à la fac ! Et il ta vu au supermarché avec cette Nadège.

Vous aviez plein de sacs. Je suppose que cétait des bouquins dedans ?

Thomas rougit jusquaux oreilles.

Jai acheté un cadeau pour elle. Jai le droit, non ?

Avec mon argent ? Vincent sapproche. Dans ce cas, monsieur lAdulte, si tas assez pour des studios à louer et offrir des cadeaux à des demoiselles, tas assez pour te payer vêtements et nourriture aussi !

Désormais, ta mère et moi, on ne te donne plus que le minimum : carte de transport et un peu pour le déjeuner. Le reste, tu te débrouilles !

Très bien ! Thomas attrape sa veste et fonce vers la porte. Je marrangerai sans vous !

La porte claque. Claire tombe sur une chaise et cache son visage dans ses mains.

Vincent, franchement, cest quoi ce cirque ? Trois mois et déjà, il batifole dans des studios avec elle. Quelle fille bien élevée ferait ça ? À mon époque, jai mis un an avant doser te tenir la main

Les temps changent, Claire, Vincent se sert un verre deau. Mais au fond, ce nest pas quune histoire de morale. Il profite de nous, tout simplement.

Il mange tout ce quil trouve au frigo, nous fait la lessive et le repassage, mais tout ce quil gagne, il le dépense pour Nadège. Ça ne peut pas continuer.

Il faut les séparer, dit Claire avec résolution. Elle le tire vers le bas. Il est devenu secret, insolent.

Avant, il était respectueux, au moins il faisait attention à lui-même. Maintenant

Vincent hoche la tête sans un mot.

***

Tout le week-end, Claire tourne en rond, nerveuse. Son cadet, Lucas, évite sa mère du mieux quil peut. Vincent, lui, passe deux jours à bricoler bruyamment dans la salle de bains. Dimanche soir, Thomas rentre enfin.

Ya à manger ? grommelle-t-il en arrivant en cuisine.

Le frigo est vide, Thomas, répond calmement Claire sans lever les yeux de son téléphone. On a décidé que, vu que tu es si indépendant, on ne ferait les courses que pour Lucas et nous.

Après tout, tu es étudiant et tu travailles. Tu peux donc acheter ce que tu veux pour toi.

Thomas, interloqué :

Sérieusement ? Vous me laissez crever de faim ?

Personne ne te prive, lance Vincent du salon. Gère ton budget.

Au lieu de claquer tout ton salaire dans les week-ends, pense à tacheter un peu de viande, quelques légumes, des pâtes. Tu tiendrais tout le mois comme ça. À toi de voir.

Avouez, vous cherchez juste à me virer ! sinsurge Thomas. Cest à cause de Nadège, pas vrai ? Vous pouvez pas la supporter !

Nadège, on sen fiche complètement, Thomas, Claire lui lance enfin un regard droit. On ne la jamais rencontrée.

Mais quelle te laisse dépenser jusquau dernier euro pour elle, tout en sachant que tu vis encore à nos crochets, ça en dit long sur elle.

Elle est plus âgée. Elle travaille ?

Elle est en master, maman ! Et elle donne des cours particuliers à côté.

Et son argent à elle, où va-t-il ? Claire demande dun ton doux. Elle investit aussi dans votre nid douillet ?

Ou elle se contente juste de recevoir les cadeaux dun garçon de dix-neuf ans un peu naïf ?

Elle paie les courses, ment Thomas, mais Claire voit aussitôt quil ment.

Arrête ton cinéma, tranche-t-elle. Thomas, écoute-moi : cette fille se sert de toi.

Tout larrange : il y a un garçon pour soccuper delle, payer le studio, lemmener au resto Et le jour où largent ne suivra plus, elle disparaîtra.

On verra bien ! Thomas claque la porte du frigo. Merci pour le soutien, maman !

***

Claire reste ferme. Elle nachète plus les yaourts préférés de Thomas, ne lui donne plus de monnaie pour ses sorties, et même ses chemises, elle ne les repasse plus.

Vincent la soutient, même sil a parfois envie de céder et de glisser quelques euros à leur fils, mais Claire lui lance un simple regard et il se ravise aussitôt.

Elle le sait : si elle faiblit maintenant, Thomas se croira tout permis et il leur montera sur la tête.

Le mercredi soir, la tension monte au maximum : Thomas fouille frénétiquement les poches de ses vestes dans lentrée.

Maman, tas pas vu ma réserve dargent ? Il y avait cinquante euros dans mon vieux coupe-vent.

Pas vu, non, répond Claire tout en continuant son repassage. Tu as déjà tout dépensé ce que tu as gagné ? On nest quà la moitié de la semaine

Jai besoin On avait promis à Nadège deux places pour le théâtre murmure-t-il en fouillant toujours. Où est-ce quils sont passés ? Lucas ! Tu les as pris ?

Lucas, douze ans, passe la tête par la porte de sa chambre.

Pourquoi faire ? ricane-t-il. Tu mas même pas rendu les cinq euros de la dernière fois. Donc, arrête de hurler.

Je ne hurle pas ! explose Thomas. Mais vraiment, rien nest jamais en sécurité dans cette maison !

Le théâtre, vraiment ? finit par lâcher Claire. Et comment tu comptes aller à la fac demain ?

À pied ? Ou peut-être Nadège va te commander un taxi ? Elle est adulte, après tout !

Maman, arrête ! On est grands, on veut juste un peu dintimité. Toi, tu ne comprends pas

Je comprends très bien, Claire pose son fer à repasser et plonge son regard dans celui de son fils. Je comprends que tu te laisses manipuler.

Nadège a vingt-et-un ans, elle sait bien que tu es encore naïf, fou delle, prêt à tous les sacrifices. Elle garde son argent, mais dépense le tien.

On fait le test ? Dis-lui quil ny a pas de budget pour louer un studio ce week-end. Propose-lui juste une balade Tu verras sa réaction.

Comme tu veux ! crie Thomas. Tu verras bien quelle restera avec moi ! Elle maime !

À voir. En attendant, continue ta chasse aux billets. Jy ai pas touché.

Le jeudi et le vendredi, Thomas est dune humeur massacrante. Il essaie demprunter de largent à son père, mais Vincent, fidèle à la promesse faite à sa femme, hausse juste les épaules :

Débrouille-toi, mon gars. Tu voulais lindépendance.

Samedi matin, Thomas ne quitte pas la maison à laube, comme dhabitude. Il reste dans la cuisine, mâchonant tristement un morceau de pain.

Son téléphone vibre sans arrêt sur la table.

Alors, ta « relation sérieuse » exige un rapport ? lance Claire, en versant son café.

Thomas ne répond pas, mais son visage se crispe. Un nouveau message saffiche :

« Thomas, tu te fiches de moi ? Jai tout prévu. On avait dit ce week-end, non ? »

Elle boude ? Claire sassied en face. Tu lui as expliqué que la caisse était vide ?

Oui, souffle Thomas. Elle dit que je suis irresponsable. Que si javais promis, jaurais dû économiser ou emprunter, me débrouiller Elle a même écrit quelle avait refusé daller faire du shopping avec ses copines juste pour moi.

Comme cest gentil sourit ironiquement Claire. Et elle a proposé quon partage les frais ? Ou, vu quelle est « adulte », davancer les frais ce week-end ?

Maman arrête, cest une fille Les filles paient pas.

Les filles qui respectent leur copain ne lobligent pas à sendetter juste pour regarder la télé dans un studio minable ! Thomas, elle te manipule, ouvre les yeux.

Le téléphone sonne. Hésitant, Thomas décroche.

Oui, Nade Je tai dit, ce week-end ce nest pas possible. Le proprio a augmenté le prix, et moi je jai pas su gérer. On va au ciné ? Ou chez toi ?

La voix à lautre bout porte fort : « chez mes parents, impossible tu avais promis je ne vais pas geler dehors, trouve une solution ! »

Claire devine à la tête de son fils que lappel est brutal.

Nade, écoute Non, je peux pas demander à mon père. Arrête avec le fils à maman ! Jai juste pas un sou ! Allô ? Allô ?

Il regarde lécran elle a raccroché.

Eh bien ? Claire a pitié de son fils, mais sait quil faut aller jusquau bout. Cest quoi, le plan B ? Braquer une banque ou ouvrir les yeux enfin ?

Thomas se lève dun bond, renverse sa chaise en criant :

Ras-le-bol ! Il attrape sa veste et sort en claquant la porte.

***

Il ne rentre pas de la journée. Claire est inquiète, Vincent râle que cétait trop dur, mais elle reste ferme. Thomas revient tard, trempé, perdu.

Mon grand, quest-ce qui sest passé ? Claire accourt vers lui.

Je lai croisée au centre commercial, Thomas enlève sa veste mouillée. Elle était avec son amie. Je voulais lui demander pourquoi elle avait menti pour le week-end. Elle ne sest même pas démontée.

Claire lui indique la chaise. Vincent les rejoint en silence.

Elle était là, avec Jeanne. Les deux, des sacs plein de fringues de marque.

Je lui demande : « Nadège, tu mas dit que tu navais pas un sou, même pas pour le métro ? » Elle ma regardé avec dégoût.

Elle ma dit : « Thomas, ne me fais pas honte ! Si tas des problèmes dargent, cest pas une raison pour que je mennuie toute seule ! »

Et tu as fait quoi ? murmure Vincent.

Jai dit que cétait dégueulasse. Que javais tout fait pour elle, bossé plus que dhabitude rien que pour les studios et les cadeaux.

Et elle a rigolé : « Tas voulu jouer au grand garçon, je ty ai jamais forcé. Tu voulais frimer en louant des apparts tassumes maintenant ! »

Claire a ressenti un énorme soulagement. Enfin, la vérité de cette fille éclatait !

Ils restent longtemps à discuter dans la cuisine. Thomas semble soulagé à la fin. Il promet à sa mère de couper les ponts avec Nadège.

Claire essaie de lui transmettre une leçon toute simple : elle et son père ne sont pas contre quil ait une vie amoureuse.

Mais pas avec une fille comme Nadège. Une maman ne donne jamais de mauvais conseils, tu saisThomas hoche la tête, un vague sourire triste sur les lèvres.

Jai été idiot, hein ?

Non, mon garçon, souffle Vincent, posant une main lourde et chaude sur lépaule de son fils. On la tous été, un jour.

Claire sapproche, glisse doucement les cheveux mouillés du front de Thomas, et ose enfin lui adresser un sourire un peu attendri.

Tu sais, grandir, cest pas juste payer ses week-ends et apprendre à faire la lessive. Cest se tromper, tomber, puis comprendre pourquoi on sest fait mal.

Thomas essuie rapidement ses yeux. Il ny a plus de colère, juste un peu de fatigue et beaucoup de soulagement.

Je peux Je peux rester ce week-end, alors ? Pas besoin dappart ?

Claire éclate de rire, pure et légère, comme il navait pas entendu depuis des semaines.

Bien sûr que tu restes. On na jamais fermé la porte.

Lucas, alerté par le bruit, pointe la tête dans la cuisine.

Ça veut dire quon mange la pizza tous ensemble ce soir ?

Vincent éclate dun grand « oui » joyeux, Claire attrape déjà le téléphone pour commander, et Thomas, apaisé, se rend compte quil na rien perdu de précieux au contraire, il vient de retrouver sa place dans la maison, chaude et rassurante, là où aimer savoir dire non, cest aussi apprendre à saimer soi-même.

Il regarde sa mère, lui glisse un « merci » du bout des lèvres. Claire le serre furtivement contre elle. Pas besoin de mots de plus :

Dans la lumière tiède de la cuisine, la famille se retrouve et, pour une fois, chacun sécoute vraiment.

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Il faut toujours écouter sa maman : ou comment Denis a découvert que l’amour coûte (trop) cher quand on oublie les conseils maternels
La garde du Nouvel An Dès le matin, la neige mouillée collait aux chaussures, aux rambardes, à la plaque vissée au-dessus de l’entrée : « Établissement Municipal d’Activités Extrascolaires ». À midi, le gel durcissait la gadoue en une croûte craquante. Serge Dupuis gravit les marches en se tenant à la rampe glacée. Dans sa poche, les clés tintaient, l’épaule tirée par son sac : thermos, boîte de sarrasin, carnet. Dans le hall flottait une odeur de serpillère humide et de chaleur poussiéreuse émanant des vieux radiateurs – celle qui s’élève quand le métal se réveille après l’hiver. La lampe au plafond diffusait une lumière jaune, comme prête à s’éteindre. Il ôta son bonnet, le suspendit d’un geste machinal, passa la main sur sa nuque grisonnante. Le miroir derrière l’accueil lui renvoya l’image d’un homme de près de soixante-dix ans — visage large, nez empâté, yeux fatigués mais doux. Sur le col de sa doudoune, la neige s’était figée. — Allez, champion, murmura-t-il, encore un dernier tour de garde cette année. Assise au bureau, la gardienne du jour, Madame Lefèvre, en tricot épais, préparait son départ : elle mettait des gants sans doigts, rangeait pommes, clémentines et papiers dans son sac. — Vous arrivez tout juste, déclara-t-elle sans reproche. Je craignais de fêter le réveillon ici ! — Le bus est resté coincé au carrefour — cette affreuse tranchée, comme d’habitude, soupira Serge. — Des nids-de-poule partout, que voulez-vous… Bon. Je vous passe la main. Ils remplirent le registre, signèrent. Madame Lefèvre énuméra rituellemnt : caméras fonctionnelles, alarme OK, ateliers annulés pour les vacances jusqu’au 10, le sapin reste à démonter dans la salle polyvalente. Surtout éviter le bureau du directeur : l’électricien doit venir après les fêtes, les fils font des siennes. — J’ai compris. — Attendez quelques appels. On oublie qu’on “assure la présence” même porte close. Vous avez le calme pour expliquer. Serge esquissa un sourire : médiateur, non, mais sa voix mettait les gens à l’aise. — Vous rentrez ? — Oui, j’attends ma petite-fille, on prépare les salades pour le réveillon. Et vous, pourquoi cette nuit de plus ? Serge haussa les épaules. — Ici, c’est plus tranquille… et j’ai la prime. Un regard pour lui, mais pas de questions. — Appelez si besoin — ou mieux, n’appelez pas. Je compte sur une soirée sans pépin. La porte claqua, le couloir plongea dans le silence. Gémissements de la ventilation, cliquetis des radiateurs. Serge sortit son thermos, sa tasse, sa boîte-repas, posa tout avec soin. Retira sa montre : trois heures. La nuit serait longue. Il versa du thé infusé de millepertuis, offert par sa voisine — « pour les nerfs ». Son calme était solide, mais le parfum lui plaisait. Son vieux téléphone, flanqué d’un autocollant “Garde”, sonna. — Établissement municipal, garde de nuit. — Bonjour… il y a cours ce soir ? On venait pour l’anglais… — Non, madame. Vacances jusqu’au 10, répondit Serge avec douceur. Le prof ne vous a pas prévenu ? — Non… on est déjà prêts à sortir. — Défaites vos manteaux et buvez du thé, plaisanta-t-il. Par ce temps, pas question de risquer un rhume. Ce soir, c’est sombre et morne. Un rire, des remerciements, des vœux. D’autres appels suivirent : une mère mécontente, un homme cherchant la compta. Serge expliquait inlassablement : c’est fermé, tout le monde est parti, seul le veilleur reste. À six heures, la nuit s’était installée. Dehors, l’air flou, les phares traçaient des rubans. Serge s’installa, alluma la petite télé — le son presque muet, pour l’ambiance. Personne ne l’attendait. Sa femme était partie depuis cinq ans. Son fils vivait ailleurs, rare au téléphone — travail, enfants, crédit immobilier. Le petit-fils, Serge ne l’avait vu que deux fois, et quelques fois en vidéo. On est proches… et pourtant loin, à travers la vitre. À sept heures, la porte grinça, le froid et la neige entrèrent brusquement. Un livreur en blouson rouge, carton à la main, les yeux rougis par la bise. — Bonsoir, souffla-t-il, une commande. — Pour qui ? Le livreur scruta son portable. — “Établissement municipal…” Pour Madame Villeneuve. “Vœux à la garde de nuit.” Pizza. Payé. Serge cligna des yeux. — Villeneuve… la comptable, sûrement ? — Je ne sais pas — je dois juste livrer. Serge sourit. — Sans doute un mot de la directrice pour ses “restants”. On a oublié de me prévenir. Donnez, je signe. Le livreur, soulagé, transmit la boîte. — Merci, on évite le retour. Joyeux réveillon ! — À toi aussi, répondit Serge. En refermant la porte, le livreur jeta un œil au hall désert. — Vous êtes seul ? — Presque : pour le moment. Le livreur acquiesça et disparut. La boîte était tiède. Serge l’ouvrit : vapeur qui monte, odeur de fromage et de pâte chaude. — Merci à la patronne… pensa-t-il, touché d’être souvenu. Il mangea une part, puis une seconde — et la porte regrinça. Zina, la femme de ménage, quarante ans, doudoune sombre, joues rouges, mains en gants trempés. — Oh… pizza ! Je tombe à pic ? — Salut Zina. Tu travailles ce soir ? Enfin… c’est vrai, “heures de fête”. — La prime de fêtes. Ceux qui veulent peuvent venir. Après les vacances, ça va courir dans les couloirs… mieux vaut anticiper. Elle souffla sur ses doigts. — Ça sent bon, avoua-t-elle. — Je crois que la directrice a pensé “aux gardes”, Serge glissa la pizza vers elle. Tu veux ? — D’habitude, je ne mange pas au boulot… Mais bon, c’est le réveillon. Pas besoin d’insister : la boîte se rapprocha, un petit morceau, une bouchée prudente. — Chaud, s’étonna-t-elle. Comme au cinéma ! — Au ciné, on fait moins bien, plaisanta Serge. Un rire franc, presque enfantin. — Allez, j’attaque les toilettes et le couloir, dit-elle en mangeant. Si souci, crie. — Pour qui crier ? On est seuls. Elle s’éloigna, le seau grinça sur le sol carrelé, l’eau coula. À huit heures trente, la porte s’ouvrit de nouveau. Un jeune homme anxieux, lunettes, sac sur le dos, haletant comme après une course. — Bonsoir, je… je cherche Madame Villeneuve, la compta. Elle a dit qu’elle laisserait un papier à la garde. — La compta n’est plus là, répondit calmement Serge. Tout le monde est parti. — Oui, mais il y a une attestation. Pour la banque. Je dois la mettre dans mon dossier avant minuit, sinon ma demande tombera. Dernier jour… Serge l’examina : visage crispé, lèvres sèches. — Votre nom ? — Safran. Serge ouvrit le casier à enveloppes. Parmi les pochettes et le sachet de clefs, une enveloppe blanche, bien notée : “Safran. Pour la garde”. — Voilà, dit-il, tendant le document. Madame Villeneuve n’a pas oublié. Safran lâcha un souffle de soulagement. — Merci… Je croyais que c’était raté. Je peux vous laisser des bonbons ? Pour les enfants. — Gardez-les pour eux, fit Serge. Filez chez vous, ne gâchez pas la nuit dans les couloirs. Safran acquiesça, sourire gêné. — Bonne année à vous. J’espère… que tout ira bien. — Merci, à vous aussi. Quand la porte se referma, Serge fixa la vitre, où la neige et les phares dansaient. Un peu de chaleur le gagna — pas tant à cause de la pizza, mais parce que sa présence avait compté pour quelqu’un ce soir. Zina repassa, fatiguée, trempée. — Dis, il te reste de la pizza ? — Oui. Prends vite avant qu’elle refroidisse. Ils partagèrent en silence, puis Zina, essuyant ses doigts, lança : — Mon fils est parti réveillonner chez sa belle-mère. “Plus simple.” J’ai dit : “et moi ?” Il m’a répondu : “T’es au travail.” Alors… je suis venue. Pour de bon. Elle sourit, sans qu’on puisse taire la lassitude. — Mon petit-fils est loin, fit Serge. Je le regarderai à la télé, tant pis. — La télé, c’est pas les gens… soupira Zina. — Parfois, c’est mieux : elle ne discute pas. — Mais elle n’écoute pas, ricana-t-elle. À dix heures, Zina termina sa tournée. — Je file, sinon le métro ferme — je finirai coincée. — Tant pis, on finirait la pizza ! — Non ! Je veux de la salade russe. Bonne année, Serge. — Pareil, Zina. Quand elle partit, le silence devint épais. Les montres de Serge tapaient sur la table. À minuit moins le quart, la porte grince à nouveau. Jeune femme, vingt-cinq ans, long manteau, sac volumineux. Flocons collés aux cils, joues humides, vent ou larmes. Dans le sac, un tintement — sans doute des boules de Noël. — Bonsoir… Il y a encore la “Sapin des Vœux” ? Serge fronça les sourcils. — Quel sapin ? — Eh bien… On m’a donné l’adresse via le groupe de bénévoles. Jusqu’à minuit, pour des cadeaux : enfants du personnel, foyer du quartier… J’avais promis d’amener les miens, mais mon portable a lâché, j’ai peut-être raté un message. Serge souffla. — Mademoiselle… ce soir, il n’y a rien. L’établissement est fermé. Sans doute que l’évènement a été annulé ou reporté. Elle acquiesça, déçue — mais résignée. — Je comprends… Excusez-moi. Je repars. En la voyant tourner vers la porte, Serge eut soudain envie de dire quelque chose : elle va ressortir, affronter la neige, la rue déserte, ses yeux humides. Les mots sortirent tout seuls. — Attendez, dit-il. Elle s’arrêta. — J’ai du thé, indiqua-t-il la table, et de la pizza. Si vous voulez patienter, attendre minuit au chaud. Dehors, c’est la misère. Elle le regarda, étonnée. — Je vous gêne ? — Qui ? Les murs ? Elle s’approcha timidement, retira son manteau ; dessous, un pull avec des rennes. — Je suis Anastasia. — Serge Dupuis. Il lui servit du thé, poussa la boîte de pizza. — Merci, lâcha-t-elle — mais c’était un merci pour l’attention, pas seulement pour le thé. Quelques minutes silencieuses. Dehors, de rares feux d’artifice. — Je ne voulais pas rentrer ce soir, avoua-t-elle enfin. Trop calme. Trop de pensées. Ce “sapin”, j’espérais faire au moins quelque chose d’utile. Me sentir un peu nécessaire… mais finalement, c’est stupide. — Pas stupide : on a tous besoin de présence, même si c’est celle d’étrangers. Un regard de gratitude. — Et vous, pourquoi rester dans un lieu vide pour la Saint-Sylvestre ? Serge haussa les épaules. — Il faut bien quelqu’un de garde. Alarmes, clés… Pour moi… ici, c’est bien aussi. — Ici, au moins quelqu’un vient, murmura Anastasia. — Tu es venue, répondit-il, surpris d’avoir le sourire. Le président apparut à l’écran. Serge baissa le son. — Vous n’écoutez pas ? — Je sais déjà ce qu’il dira. Ce qui compte, ce sont les douze coups. Silence partagé, puis les cloches. Serge leva sa tasse. — Bonne année. — Bonne année ! Ils trinquèrent au thé. Dehors, des éclats colorés contre les vitres. Anastasia, embarrassée, sortit une petite boîte du sac. — J’avais… prévu un cadeau. Des chaussettes en laine, bien chaudes. À offrir à un inconnu. Mais si tout est annulé, ça vous dérange ? C’est froid ici, et vous veillez. — Ce n’est pas nécessaire, commença Serge. — Si, insista-t-elle. J’apporterai les autres demain. Mais vous êtes là. Là, maintenant. Il accepta les chaussettes : laine épaisse, un peu rêche, authentique. — Merci. Il y a longtemps… que personne ne m’a offert quoi que ce soit. Vrai sourire d’Anastasia. — Il était temps. Encore quelques phrases échangées : la neige, la cohue des boutiques, le casse-tête des cadeaux pour adolescents. Puis elle se leva. — Je dois rentrer finalement : ma mère pense que je suis chez une amie. Elle va s’inquiéter. — Allez-y, merci pour la visite. — C’est à moi de vous remercier : vous m’avez offert un Nouvel An. Près de la porte, elle hésita. — Vous êtes souvent là ? Si je veux passer, juste comme ça… — Passez, répondit Serge. La garde est là, toujours. Sourire, départ. Le silence revint, mais il était plus léger. Serge enfila les chaussettes neuves, au-dessus des siennes : ses pieds s’enrobèrent d’une chaleur inattendue. Il était une heure et demie. Les feux d’artifice décroissaient. Son téléphone personnel, carcasse fêlée, vibra soudain. C’était rare. Écran : « Fiston ». Serge appuya sur le bouton vert. — Allô. — Papa, bonne année, la voix familière et pourtant étrangère. — À toi aussi. — Ici… du classique : apéritifs, salades, enfants partout. Merci pour le virement, tu nous as sauvés. On avait du retard. Serge marqua un silence. — De rien. — Ce n’est pas rien… ajouta le fils. On voulait t’inviter, mais tu as dit que tu étais de garde… — Le travail, c’est le travail. — Papa… Peut-être qu’après les fêtes, tu pourrais venir le week-end ? On prépare ta chambre. Le petit a demandé “Quand papi viendra ?” Un pincement, mais doux, chaleureux. — J’essaierai. Il faut que je voie mon planning. — Organise-toi. Ça nous ferait plaisir. Bon, je te laisse. Encore bonne année ! — Bonnes fêtes à tous, murmura Serge, il raccrocha. Il tint le téléphone un instant, puis le posa près de la montre. Étrange sensation — comme la fenêtre qui s’ouvre, laissant passer l’air frais. Serge sortit son carnet, nota soigneusement : « Après les fêtes : demander deux jours de congé. Appeler le fils, fixer une date ». Les lettres s’étalaient, mais le message était limpide. Carnet rangé, il versa du thé, éplucha une clémentine. L’eau gouttait quelque part, la ventilation ronronnait. Dans cette paix, Serge se sentit soudain lui-même : non pas gardien d’une vie étrangère, mais homme avec des projets — petits, mais vrais. Il allongea les jambes, savourant la chaleur des chaussettes toutes neuves, regarda la rue enneigée et se dit tout haut : — Allez… voyons ce que l’avenir nous réserve. Dehors, la neige tombait doucement, et dans l’établissement désert, régnait une quiétude surprenante.