Il faut écouter sa mère
Pourquoi tu es si énervée, maman ? Tu es vexée parce que je suis heureux ? On a une vraie relation, et
Une vraie relation sérieuse, Thomas, cest quand on construit quelque chose ensemble. Vous, vous ne faites que changer dappartements en location, vous nous faites honte devant les autres parents !
Est-ce que tu las déjà invitée à la maison ? Juste pour un café, histoire quon fasse connaissance ? Jamais.
Tu sais très bien pourquoi : dès quelle passera ce seuil et verra que tu nes quun étudiant ordinaire, partageant sa chambre avec ton petit frère, toute son envie senvolera aussitôt !
Cest faux ! Largent, elle sen fiche complètement ! semporte Thomas.
Dans ce cas, pourquoi vous ne vous baladez pas au parc ? Pourquoi pas un petit café ? Pourquoi il faut absolument louer un appartement chaque week-end ?
As-tu fait le calcul ? Quatre cents euros par mois, au minimum ! Cest ton salaire de livreur.
Tu bosses toute la semaine juste pour toffrir deux jours où tu joues au « roi du monde » !
Claire lance sa serpillière dans lévier, éclaboussant les carreaux quelle vient de nettoyer elle na aucune patience aujourdhui.
Dans la chambre dà côté, la porte de larmoire claque Thomas, son aîné, cherche encore quelque chose.
Thomas, tu as bientôt fini de tout retourner ? crie Claire. Viens à table, cest prêt !
Maman, je ne mange pas, je pars, Thomas apparaît dans lencadrement de la porte, enfilant son nouveau sweat à la hâte. Je ne serai pas là demain. Ni dimanche.
Claire se retourne lentement vers lui.
Encore ? Elle plisse les yeux. Tu vas encore traîner dans des appartements miteux en location ?
Thomas grimace :
Mais pourquoi tu veux savoir ? Je suis adulte, non ?
Adulte ? Claire a un petit rire sarcastique. Un adulte, Thomas, ça paie ses propres chaussures sans demander à sa mère de largent pour le métro.
Et un adulte ne claque pas tout ce quil gagne dans des studios miteux pour impressionner une fille ! Tu te rends compte, vu de lextérieur, à quel point cest ridicule ?
Cest pas un taudis ! grogne Thomas. Cest juste un appart normal. On veut juste être seuls, loin de vous, loin de ses parents. Cest tout !
Thomas, elle est plus âgée que toi ! Elle devrait avoir un peu de jugeote, non ? Ou bien ça lui est égal de vadrouiller nimporte où avec toi ? Elle na jamais honte ?
Dis pas ça delle ! Thomas hurle. Tu ne la connais même pas !
Devant les éclats de voix, le père de Thomas quitte le salon. Il observe sa femme et son fils, soupire profondément et sappuie contre la porte.
Encore cette histoire ? demande-t-il dun ton grave. Thomas, ta mère a raison. La semaine dernière, tu mas demandé cent cinquante euros pour des livres. Je tai aidé.
Mais ton frère, Lucas, ma dit quils les avaient donnés gratuitement à la fac ! Et il ta vu au supermarché avec cette Nadège.
Vous aviez plein de sacs. Je suppose que cétait des bouquins dedans ?
Thomas rougit jusquaux oreilles.
Jai acheté un cadeau pour elle. Jai le droit, non ?
Avec mon argent ? Vincent sapproche. Dans ce cas, monsieur lAdulte, si tas assez pour des studios à louer et offrir des cadeaux à des demoiselles, tas assez pour te payer vêtements et nourriture aussi !
Désormais, ta mère et moi, on ne te donne plus que le minimum : carte de transport et un peu pour le déjeuner. Le reste, tu te débrouilles !
Très bien ! Thomas attrape sa veste et fonce vers la porte. Je marrangerai sans vous !
La porte claque. Claire tombe sur une chaise et cache son visage dans ses mains.
Vincent, franchement, cest quoi ce cirque ? Trois mois et déjà, il batifole dans des studios avec elle. Quelle fille bien élevée ferait ça ? À mon époque, jai mis un an avant doser te tenir la main
Les temps changent, Claire, Vincent se sert un verre deau. Mais au fond, ce nest pas quune histoire de morale. Il profite de nous, tout simplement.
Il mange tout ce quil trouve au frigo, nous fait la lessive et le repassage, mais tout ce quil gagne, il le dépense pour Nadège. Ça ne peut pas continuer.
Il faut les séparer, dit Claire avec résolution. Elle le tire vers le bas. Il est devenu secret, insolent.
Avant, il était respectueux, au moins il faisait attention à lui-même. Maintenant
Vincent hoche la tête sans un mot.
***
Tout le week-end, Claire tourne en rond, nerveuse. Son cadet, Lucas, évite sa mère du mieux quil peut. Vincent, lui, passe deux jours à bricoler bruyamment dans la salle de bains. Dimanche soir, Thomas rentre enfin.
Ya à manger ? grommelle-t-il en arrivant en cuisine.
Le frigo est vide, Thomas, répond calmement Claire sans lever les yeux de son téléphone. On a décidé que, vu que tu es si indépendant, on ne ferait les courses que pour Lucas et nous.
Après tout, tu es étudiant et tu travailles. Tu peux donc acheter ce que tu veux pour toi.
Thomas, interloqué :
Sérieusement ? Vous me laissez crever de faim ?
Personne ne te prive, lance Vincent du salon. Gère ton budget.
Au lieu de claquer tout ton salaire dans les week-ends, pense à tacheter un peu de viande, quelques légumes, des pâtes. Tu tiendrais tout le mois comme ça. À toi de voir.
Avouez, vous cherchez juste à me virer ! sinsurge Thomas. Cest à cause de Nadège, pas vrai ? Vous pouvez pas la supporter !
Nadège, on sen fiche complètement, Thomas, Claire lui lance enfin un regard droit. On ne la jamais rencontrée.
Mais quelle te laisse dépenser jusquau dernier euro pour elle, tout en sachant que tu vis encore à nos crochets, ça en dit long sur elle.
Elle est plus âgée. Elle travaille ?
Elle est en master, maman ! Et elle donne des cours particuliers à côté.
Et son argent à elle, où va-t-il ? Claire demande dun ton doux. Elle investit aussi dans votre nid douillet ?
Ou elle se contente juste de recevoir les cadeaux dun garçon de dix-neuf ans un peu naïf ?
Elle paie les courses, ment Thomas, mais Claire voit aussitôt quil ment.
Arrête ton cinéma, tranche-t-elle. Thomas, écoute-moi : cette fille se sert de toi.
Tout larrange : il y a un garçon pour soccuper delle, payer le studio, lemmener au resto Et le jour où largent ne suivra plus, elle disparaîtra.
On verra bien ! Thomas claque la porte du frigo. Merci pour le soutien, maman !
***
Claire reste ferme. Elle nachète plus les yaourts préférés de Thomas, ne lui donne plus de monnaie pour ses sorties, et même ses chemises, elle ne les repasse plus.
Vincent la soutient, même sil a parfois envie de céder et de glisser quelques euros à leur fils, mais Claire lui lance un simple regard et il se ravise aussitôt.
Elle le sait : si elle faiblit maintenant, Thomas se croira tout permis et il leur montera sur la tête.
Le mercredi soir, la tension monte au maximum : Thomas fouille frénétiquement les poches de ses vestes dans lentrée.
Maman, tas pas vu ma réserve dargent ? Il y avait cinquante euros dans mon vieux coupe-vent.
Pas vu, non, répond Claire tout en continuant son repassage. Tu as déjà tout dépensé ce que tu as gagné ? On nest quà la moitié de la semaine
Jai besoin On avait promis à Nadège deux places pour le théâtre murmure-t-il en fouillant toujours. Où est-ce quils sont passés ? Lucas ! Tu les as pris ?
Lucas, douze ans, passe la tête par la porte de sa chambre.
Pourquoi faire ? ricane-t-il. Tu mas même pas rendu les cinq euros de la dernière fois. Donc, arrête de hurler.
Je ne hurle pas ! explose Thomas. Mais vraiment, rien nest jamais en sécurité dans cette maison !
Le théâtre, vraiment ? finit par lâcher Claire. Et comment tu comptes aller à la fac demain ?
À pied ? Ou peut-être Nadège va te commander un taxi ? Elle est adulte, après tout !
Maman, arrête ! On est grands, on veut juste un peu dintimité. Toi, tu ne comprends pas
Je comprends très bien, Claire pose son fer à repasser et plonge son regard dans celui de son fils. Je comprends que tu te laisses manipuler.
Nadège a vingt-et-un ans, elle sait bien que tu es encore naïf, fou delle, prêt à tous les sacrifices. Elle garde son argent, mais dépense le tien.
On fait le test ? Dis-lui quil ny a pas de budget pour louer un studio ce week-end. Propose-lui juste une balade Tu verras sa réaction.
Comme tu veux ! crie Thomas. Tu verras bien quelle restera avec moi ! Elle maime !
À voir. En attendant, continue ta chasse aux billets. Jy ai pas touché.
Le jeudi et le vendredi, Thomas est dune humeur massacrante. Il essaie demprunter de largent à son père, mais Vincent, fidèle à la promesse faite à sa femme, hausse juste les épaules :
Débrouille-toi, mon gars. Tu voulais lindépendance.
Samedi matin, Thomas ne quitte pas la maison à laube, comme dhabitude. Il reste dans la cuisine, mâchonant tristement un morceau de pain.
Son téléphone vibre sans arrêt sur la table.
Alors, ta « relation sérieuse » exige un rapport ? lance Claire, en versant son café.
Thomas ne répond pas, mais son visage se crispe. Un nouveau message saffiche :
« Thomas, tu te fiches de moi ? Jai tout prévu. On avait dit ce week-end, non ? »
Elle boude ? Claire sassied en face. Tu lui as expliqué que la caisse était vide ?
Oui, souffle Thomas. Elle dit que je suis irresponsable. Que si javais promis, jaurais dû économiser ou emprunter, me débrouiller Elle a même écrit quelle avait refusé daller faire du shopping avec ses copines juste pour moi.
Comme cest gentil sourit ironiquement Claire. Et elle a proposé quon partage les frais ? Ou, vu quelle est « adulte », davancer les frais ce week-end ?
Maman arrête, cest une fille Les filles paient pas.
Les filles qui respectent leur copain ne lobligent pas à sendetter juste pour regarder la télé dans un studio minable ! Thomas, elle te manipule, ouvre les yeux.
Le téléphone sonne. Hésitant, Thomas décroche.
Oui, Nade Je tai dit, ce week-end ce nest pas possible. Le proprio a augmenté le prix, et moi je jai pas su gérer. On va au ciné ? Ou chez toi ?
La voix à lautre bout porte fort : « chez mes parents, impossible tu avais promis je ne vais pas geler dehors, trouve une solution ! »
Claire devine à la tête de son fils que lappel est brutal.
Nade, écoute Non, je peux pas demander à mon père. Arrête avec le fils à maman ! Jai juste pas un sou ! Allô ? Allô ?
Il regarde lécran elle a raccroché.
Eh bien ? Claire a pitié de son fils, mais sait quil faut aller jusquau bout. Cest quoi, le plan B ? Braquer une banque ou ouvrir les yeux enfin ?
Thomas se lève dun bond, renverse sa chaise en criant :
Ras-le-bol ! Il attrape sa veste et sort en claquant la porte.
***
Il ne rentre pas de la journée. Claire est inquiète, Vincent râle que cétait trop dur, mais elle reste ferme. Thomas revient tard, trempé, perdu.
Mon grand, quest-ce qui sest passé ? Claire accourt vers lui.
Je lai croisée au centre commercial, Thomas enlève sa veste mouillée. Elle était avec son amie. Je voulais lui demander pourquoi elle avait menti pour le week-end. Elle ne sest même pas démontée.
Claire lui indique la chaise. Vincent les rejoint en silence.
Elle était là, avec Jeanne. Les deux, des sacs plein de fringues de marque.
Je lui demande : « Nadège, tu mas dit que tu navais pas un sou, même pas pour le métro ? » Elle ma regardé avec dégoût.
Elle ma dit : « Thomas, ne me fais pas honte ! Si tas des problèmes dargent, cest pas une raison pour que je mennuie toute seule ! »
Et tu as fait quoi ? murmure Vincent.
Jai dit que cétait dégueulasse. Que javais tout fait pour elle, bossé plus que dhabitude rien que pour les studios et les cadeaux.
Et elle a rigolé : « Tas voulu jouer au grand garçon, je ty ai jamais forcé. Tu voulais frimer en louant des apparts tassumes maintenant ! »
Claire a ressenti un énorme soulagement. Enfin, la vérité de cette fille éclatait !
Ils restent longtemps à discuter dans la cuisine. Thomas semble soulagé à la fin. Il promet à sa mère de couper les ponts avec Nadège.
Claire essaie de lui transmettre une leçon toute simple : elle et son père ne sont pas contre quil ait une vie amoureuse.
Mais pas avec une fille comme Nadège. Une maman ne donne jamais de mauvais conseils, tu saisThomas hoche la tête, un vague sourire triste sur les lèvres.
Jai été idiot, hein ?
Non, mon garçon, souffle Vincent, posant une main lourde et chaude sur lépaule de son fils. On la tous été, un jour.
Claire sapproche, glisse doucement les cheveux mouillés du front de Thomas, et ose enfin lui adresser un sourire un peu attendri.
Tu sais, grandir, cest pas juste payer ses week-ends et apprendre à faire la lessive. Cest se tromper, tomber, puis comprendre pourquoi on sest fait mal.
Thomas essuie rapidement ses yeux. Il ny a plus de colère, juste un peu de fatigue et beaucoup de soulagement.
Je peux Je peux rester ce week-end, alors ? Pas besoin dappart ?
Claire éclate de rire, pure et légère, comme il navait pas entendu depuis des semaines.
Bien sûr que tu restes. On na jamais fermé la porte.
Lucas, alerté par le bruit, pointe la tête dans la cuisine.
Ça veut dire quon mange la pizza tous ensemble ce soir ?
Vincent éclate dun grand « oui » joyeux, Claire attrape déjà le téléphone pour commander, et Thomas, apaisé, se rend compte quil na rien perdu de précieux au contraire, il vient de retrouver sa place dans la maison, chaude et rassurante, là où aimer savoir dire non, cest aussi apprendre à saimer soi-même.
Il regarde sa mère, lui glisse un « merci » du bout des lèvres. Claire le serre furtivement contre elle. Pas besoin de mots de plus :
Dans la lumière tiède de la cuisine, la famille se retrouve et, pour une fois, chacun sécoute vraiment.
