Ma chérie, il faut quon parle.
De quoi ? Camille dévisagea sa mère avec étonnement.
Jaimerais te présenter quelquun.
Camille leva les yeux au ciel.
Je nai aucune envie de rencontrer qui que ce soit.
Ma petite étoile, cest très important pour moi. Sil te plaît.
Daccord, mais je ne promets rien. Jaime papa.
Un papa, cest irremplaçable, tu le sais. Je tai répété tant de fois que papa est ici, dit sa mère en posant une main sur sa poitrine, dans nos cœurs. Il me manque aussi. Mais il aurait voulu quon continue de vivre.
Les yeux de Camille se remplirent de larmes, comme toujours lorsquelle pensait à son papa adoré. Il était mort quand elle avait dix ans. Sa maman avait alors passé des mois entiers au cimetière, à soccuper de la tombe, à parler longtemps avec la croix de bois. Ensuite, sa grand-mère et sa marraine, tante Jeanne, étaient intervenues à huis clos. Petit à petit, la vie de Camille et de sa mère, Laurence, repris son cours. Camille avait compris depuis quelques mois que sa maman voyait quelquun. Laurence était plus pressée le matin, parfois elle rentrait tard. Mais jamais bien longtemps, elle ne pouvait laisser Camille seule.
Chaque soir, elles avaient leur rituel : bavarder, raconter les petites histoires de la journée. Camille adorait ces moments, même si elle se sentait déjà presque adulte treize ans tout de même ! Cest pas rien.
Maman, tu vas faire venir ?
François, précisa sa mère.
Oui, François, il va vivre avec nous ?
Non, il propose quon emménage chez lui. Il a une grande maison, il y aura de la place pour tout le monde.
Je ne veux pas partir dici.
On verra ça le moment venu, daccord ?
Ok.
Quoi, « ok » ?
Cest comme ça quon dit oui
« Comme ça » ?
Maman, arrête, Camille sourit. Tu fais exprès pour me taquiner.
***
Bonjour, Camille, François tendit sa large main dans laquelle celle de Camille disparut.
Bonjour Je vous appelle comment ?
Comme tu préfères.
Ben Tonton François ? Bof Peut-être juste François.
Entendu.
François les invita dans sa maison, située aux abords du village, à lorée de la forêt.
Camille, tu aimes les chiens ?
Beaucoup, elle en rêvait depuis toujours, mais maman disait quun chien en appartement, ce nétait pas possible.
Alors viens, je vais te présenter Pirou. Pour linstant, il est enfermé, il devra shabituer à toi mais vous allez vite devenir amis.
Pourquoi il sappelle Pirou ?
Regarde sa tête ! On dirait un filou, manque plus quun bandeau sur lœil.
Camille éclata de rire : cest vrai, il avait vraiment lallure dun petit bandit.
Tu peux regarder un peu, fais-toi une idée, je vais retourner à la cuisine surveiller la viande.
Daccord.
François rejoignit Laurence, tandis que Camille restait près du chenil.
Salut, Pirou. On devient copains ? Le chien remua la queue joyeusement. On va rester un bon moment ici, je pense.
Laurence coupait de la salade en chantonnant.
Mon amour, dit François en la prenant dans ses bras, jai limpression que Camille ne ma pas trouvé si mal, finalement. On sen faisait un monde.
Je crois quelle a été conquise, surtout par le chien.
À cet instant, Laurence éprouva un vrai bonheur, quelle croyait avoir perdu. Ses amies lui racontaient souvent leurs difficultés avec leurs propres ados. Camille, elle, était réfléchie, douce, posée.
Ce soir-là, elles restèrent dormir chez François.
Laurence entra dans la chambre que François avait déjà baptisée « la chambre de Camille ».
Ma puce, on papote un peu ?
Oui maman, viens ! Que cest joli ici. Regarde, François a tout préparé, même les moindres détails. Regarde elle tira un sac un peignoir tout doux, des chaussons, et même un bouquet devant la glace !
Il voulait être sûr de bien taccueillir, il ma demandé ce que tu aimerais.
Mais il nétait pas obligé, maman.
Dis-moi, ma chérie, tu laimes bien ?
Ça mest égal, maman, le plus important, cest toi. Mais il a lair gentil. Et puis, jai aimé la maison. Et Pirou.
Ah, je le savais ! Tu las déjà amadoué à force de lui refiler à manger sous la table, il va devenir tout fou.
Mais non. Il ne deviendra pas capricieux.
Allez, ma puce, il est tard. Repose-toi, la journée a été longue.
Au matin, Camille descendit et ne vit pas François.
Maman, il est où, François ?
Il est parti pêcher.
Jaurais aimé laccompagner. Tu te souviens, papa nous emmenait souvent
Bien sûr que je me souviens.
***
Laurence et Camille sinstallèrent chez François. Il était attentionné, leur offrait de petits cadeaux, et aidait Camille pour ses devoirs. Le week-end, ils allaient à la pêche ou se baladaient dans la forêt.
Un jour, Camille rentra du collège plus tôt et vit sa mère en larmes.
Maman, quest-ce qui se passe ? François !
Non, ma chérie, tout va bien.
François entra en courant, essoufflé.
Camille, pourquoi tu cries ? Laurence, pourquoi ces pleurs ?
Asseyez-vous
Camille et François ne la quittaient pas des yeux.
Elle tendit une feuille à François.
Je ne comprends rien Une tumeur ? Laurence acquiesça.
Maman, non, ce nest pas possible
En six mois, Laurence devint lombre delle-même. Le gros du traitement devait arriver pour la rentrée, mais son corps na pas tenu jusque-là.
Après lenterrement, la grand-mère de Camille, mère de Laurence, et François étaient attablés dans la cuisine.
Madeleine, si Camille veut, elle peut rester ici avec moi. Cest ici que sont ses amis, le collège Aller vivre chez vous, dans une autre ville
François, laissons le choix à la petite.
Je ten prie, je ne pourrais pas supporter quon me lenlève
Camille, derrière la porte, entendait tout.
Mamie, je veux rester avec François.
Les six mois suivants ne furent que survie. François rentrait du travail, aidait Camille pour les devoirs, faisait à manger. Camille faisait le ménage et la lessive.
Camille, tu ne sors plus du tout ?
Non, envie de rien. Tout le monde me regarde bizarrement, parce que je suis restée avec toi. Même mes meilleures copines mont laissée tomber.
Le cœur de François se serrait pour elle. Il essayait de passer le plus de temps possible avec elle.
Leur premier Noël sans maman, ils dressèrent la table ensemble, burent du sirop et rirent à nouveau. Camille se sentit enfin chez elle.
Camille ! Viens vite voir qui est sur le perron.
De tout petits chatons étaient là.
Pirou ne va pas leur faire de mal ?
Mais non, il adore les chats, il a toujours eu ce drôle de truc.
Ainsi, Camille prit aussi soin des chatons.
***
Camille réussit facilement son entrée à la fac, accompagnée par François et sa grand-mère, que ce soit pour les inscriptions ou les résultats. Partie poursuivre ses études à Lyon, elle rentrait chaque week-end retrouver François.
Le jour de son mariage, François en eut les larmes aux yeux. Elle était si belle dans sa robe blanche, Laurence aurait été fière de sa fille.
Camille remarqua lémotion de François.
Léo, tu veux bien que jouvre le bal avec François ?
Bien sûr.
Camille invita François à danser. Le DJ annonça : « une valse père-fille ».
Ils tournèrent sur la piste.
Père-fille ?
Camille pencha la tête.
Tu sais, cest vrai. Tu es mon papa.
Vraiment ?
Vraiment.
Ma fille, je taime tellement fort !
François lavait toujours soutenue. Quand naquit son premier fils, puis le second, il vint les aider. Il gardait les enfants pour que Camille et Léo puissent partir en amoureux. Il avait su remplacer à la fois pèreet mère, partis trop tôt. Les années passèrent. Les enfants grandirent.
Parfois, François appelait : « Camille, je sais que vous deviez venir ce week-end, mais je mennuie trop de vous, je peux passer demain ? » Il arrivait, jouait avec les garçons. Quand les petits venaient chez lui, il les emmenait pêcher, leur montrait comment faire un feu, sorienter en forêt. Les petits fils ladoraient. Il cachait des énigmes dans le jardin, organisait des chasses au trésor, et à larrivée, Camille offrait une gourmandise à tout le monde.
Quand François tomba malade, Camille ne le quitta plus. Elle lui tenait la main et répétait toujours que ça irait. Même sil avait en face de lui une femme de quarante ans, pour lui, cétait toujours la petite Camille, qui courait dans lherbe avec Pirou, chantait des chansons rocks et riait à gorge déployée.
Merci pour tout, ma fille.
Papa, enfin, quest-ce que tu racontes, cest moi qui dois te remercier.
Tu me le dis chaque jour.
Et tu risques de lentendre longtemps !
Si Dieu le veut.
François séteignit dans la nuit.
Tout le monde était rentré, mais Camille resta assise sur sa tombe.
Merci de mavoir permis dignorer ce que veut dire « beau-père ». Tu as remplacé mon père, ma mère, tu as toujours été là. Merci. Viens au moins me voir en rêve, papa, tu me manques déjà terriblementUne brise légère fit danser les feuilles autour delle. Pirou, plus vieux, au museau grisonnant, sassit en silence près de Camille, posant sa tête sur ses genoux. Les souvenirs défilaient, doux et puissants comme une vague : les rires dans la cuisine, la tendresse silencieuse des longues balades, la chaleur dune main posée sur la sienne les soirs de doute.
Le soleil perçait à travers les branches, dessinant des taches dorées sur la pierre froide. Camille caressa le pelage du vieux chien, un sourire humide aux lèvres. Dans le creux de son cœur, une certitude : lamour quelle avait reçu, elle continuait de le transmettre, à ses enfants, à ceux quelle aimait.
Elle se releva enfin. Une paix inconnue lui réchauffait lâme. Sur la tombe, elle déposa un bouquet de pivoines celles que François plantait chaque printemps, affirmant quelles portaient bonheur.
Avant de partir, elle murmura :
Ne tinquiète pas, papa, tu seras toujours là, dans chaque éclat de rire, chaque dimanche de retrouvailles, dans chaque matin lumineux. Chez nous, lamour ne meurt jamais.
Elle séloigna, main dans la main avec ses petits garçons, Pirou trottant paisiblement derrière, le cœur empli de gratitude. Tandis quils prenaient le chemin du retour, Camille jeta un dernier regard au vieux jardin lumineux. Il vibrait encore de tous les souvenirs promesse silencieuse que, tant quon aime, rien nest jamais perdu.
