Vingt-quatre heures sans mensonges : Quand un conseiller en communication lyonnais découvre qu’il est soudainement impossible de mentir à la veille du Nouvel An et doit aider un président de région ambitieux à préparer un discours honnête, alors que tout le pays, des ministres aux commerçants, se retrouve prisonnier d’une journée d’absolue sincérité.

Une journée sans mensonge

Lorsque Paul-André comprit que son client, une fois de plus, n’avait pas appris son texte correctement, il ne restait que trois jours avant le Réveillon, et dans le studio on montait déjà des feux dartifice qui ne brilleraient jamais.

Ne commencez pas par «chers amis», dit-il en jetant un regard fatigué au prompteur. Ce nest même plus banal, cest mort. Dites plutôt «bonsoir». Oubliez le «chers».

Le candidat, préfet dun département de taille moyenne mais aux ambitions plus vastes que la Beauce, bailla bruyamment et se gratta la nuque.

Et «distingués» ? On ne peut pas dire «distingués concitoyens» ? objecta-t-il. Ils nous respectent, quand même.

Ils ne nous respectent pas, répondit mécaniquement Paul-André avant de se corriger : Enfin, nous faisons semblant dy croire, ils font semblant dy croire aussi. Cest ainsi que la fête fonctionne.

Dans la pièce du quatrième étage dun centre daffaires lillois, trois projecteurs salignaient autour dun sapin orné à la va-vite et dun fond vert sur lequel limage de lÉlysée avait été incrustée. Paul-André avait devant lui deux versions du discours. La première : classique, emplie de «nous avons accompli tant, mais il reste encore beaucoup à faire», de «chacun dentre vous», et autres formules collectives. La seconde ajoutait une touche d«humanité», par une histoire inventée de toutes pièces où le préfet racontait comment il avait fêté un Nouvel An, enfant, dans un HLM de la banlieue de Rouen.

On ouvre sur la gratitude, précisa Paul-André en tendant la première page. Ensuite, une promesse. Puis une image chaleureuse de la famille. Enfin, un pont court vers lavenir. Pas de détails, que de lémotion. Vous nêtes pas un comptable, vous êtes un symbole.

Ça tombe bien, les chiffres et moi, on na jamais été très copains, sourit le préfet. Jai redoublé deux fois à cause des maths.

Ça se voit, ironisa Paul-André. Dans une demi-heure, on répète avec les caméras.

Il nécoutait plus que dune oreille ses hésitations sur le mot «inclusivité». Il pensait déjà au montage. Le discours passerait enregistré à la télévision, mais il devait sembler en direct. On ajouterait une neige factice, le carillon, tout. Lessentiel, cétait la voix quelle paraisse sincère, comme sil parlait sans notes.

Cétait son métier, après tout. Mettre en scène les voix des autres, placer les accents où il fallait, doser la fausseté avec précision. Paul-André aimait ce sentiment de transformer un fonctionnaire inodore, incolore et craintif en «leader régional», tout comme on gomme le souffle et les parasites dun enregistrement audio.

Et les hôpitaux, on en parle ? risqua le préfet après une pause.

Paul-André parcourut le texte.

On dit qu«on continuera daméliorer la qualité des soins», répondit-il. Comme ça, personne ne sait vraiment si on admet un problème ou si on se félicite. Ne rentrez pas dans les détails.

Pourtant, chez nous bref. Tes lexpert, céda le préfet.

Il était vraiment expert. Pas en santé, mais en art de ne rien dire sur la santé.

Deux heures plus tard, tandis quon démontait la lumière et quune maquilleuse tamponnait le visage du préfet, Paul-André peaufinait déjà le communiqué : «Le préfet a dressé le bilan et souligné les perspectives». Il avait gommé «raconté» pour «souligné». Moins concret.

Dans la pièce dà côté, des rires. On parlait du pot de fin dannée. La responsable communication, une femme longiligne aux cheveux ternes, passa la tête par la porte :

Tu viens demain ? Après la réunion. Il faut bien décompresser, non ?

Sauf urgence, répondit-il, ironique. Mais tu sais, chez nous, les urgences sont planifiées.

Elle ricana, repartit. Paul-André fixa son écran. Sur le messagerie clignotait un message de sa femme : «Tu viens à la fête de Léon ? Il tattend». Il avait commencé à écrire «Jai le direct, impossible», mais navait pas envoyé. Il savait quil finirait par le faire, puis quil devrait réecrire le post Instagram du préfet en supprimant «cher département» le préfet naimait ni son département, ni ses habitants. Il naimait que le pouvoir, et le calme autour de lui.

Paul-André ne se croyait pas mauvais. Il se voyait comme un artisan de lemballage. Les gens voulaient un conte pour le Nouvel An, il le leur donnait : à la place des chiffres, une histoire sur «le rapprochement», à la place du constat déchec, une promesse d«intensifier laction». Le mensonge, pour lui, nétait pas une trahison, mais une huile sans laquelle la mécanique de la société grinçait.

Jusquau lendemain.

Au matin, à vingt-quatre heures du réveillon, il se réveilla la bouche sèche, la phrase «Nous avons tant accompli» obsédant sa tête et elle lui parut tout à coup vide.

Son portable vibra sur la table de nuit. Sa femme avait laissé un vocal : «Tu viens ce soir ? Léon a répété son poème». Il écouta, puis répondit :

Je viendrai

Son cou se contracta ; le mot resta coincé. Paul-André toussa, essaya encore :

Je probablement ne pourrai pas. Je travaille. Je vais manquer à la fête.

Une honte passagère, mais la phrase sortit presque naturellement. Il se tut, ébahi de ses propres paroles. Sa femme répliqua illico :

Je men doutais.

Il avait attendu des reproches, mais il ny avait que la fatigue.

Vingt minutes plus tard, dans sa voiture, bloqué boulevard Haussmann, la radio jasait sur la ruée des fêtes ; les animateurs plaisantaient sur «la liste des bonnes résolutions». Puis soudain, toutes les stations basculèrent sur une même voix :

«Un phénomène étrange touche le monde entier, commençait le journaliste. Les gens disent être incapables dénoncer des contrevérités manifestes. Toute tentative de mensonge provoque une gêne intense, des spasmes, des troubles de la parole. Les scientifiques nont pas encore dexplication. Les autorités demandent de garder leur calme.»

Balivernes, marmonna Paul-André. Encore un canular collectif.

Mais lorsquil ajouta : «Ça passera dans deux heures», sa langue sembla coller au palais. Il grogna, se tut. Loin dêtre paniqué, il était plutôt agacé : il détestait voir le scénario dérailler.

Au QG, cétait le chaos. Normalement, fin décembre, tout roulait : vœux, communiqués, invités. Ce matin-là, les écrans de la salle de réunion diffusaient trois chaînes dinfo, toutes fixées sur le même sujet.

Sur une chaîne, un présentateur tentait de plaisanter avec «Cest sûrement une mode collective», puis sétrangla en savouant : «En vrai, jai peur». Un expert ailleurs démarra par «aucune preuve scientifique», et puis admit, penaud, quil ne comprenait pas ce qui se passait.

Mais cest quoi ce cirque ? voulut sexclamer la responsable comm’, qui apparemment tenta de jurer plus courtoisement que dhabitude mais tordit elle-même sa bouche. Bon. On bosse. Paul-André, tu expliques ?

Il voulut dire : «Ça va disparaître, il faut patienter», mais sa propre voix sortit :

Je ne comprends pas. Si cest réel, toutes nos routines sont fichues.

Pourquoi ? demanda le préfet passant la porte. Jai tout enregistré hier. On diffuse en différé.

Hier, vous avez menti toutes les deux phrases, répondit calmement Paul-André. Si cest réel, à lantenne, vous allez tousser.

Sa poitrine se serra. Lui dhabitude amollissait la réalité : «données incomplètes», «petite latitude dans la formulation». Là, impossible de cacher.

Peut-être que cest juste à loral ? Objecta le préfet. Lenregistrement existe.

Ils lancèrent la vidéo. À lécran, le préfet souriait : «Nous avons tout fait pour que chaque citoyen ressente la sollicitude de lÉtat.» Sur le «tout», limage sauta, le son grésilla, et le visage se déforma soudain, comme sil sétouffait. Lenregistrement stoppa net.

Un silence lourd tomba.

Cest quoi ce montage ? demanda lingé son, blême.

Ce nest pas du montage, répondit Paul-André. Cest

Il voulait dire «anomalie», mais la langue choisit :

Défense.

Ils fixèrent limage figée. Le préfet enleva ses lunettes, massa larête de son nez.

Donc, je ne peux plus dire que nous avons «tout» fait, articula-t-il lentement. Parce que cest faux.

Oui, dit Paul-André. Vous en avez fait une partie. Parfois bien. Parfois mal. Mais pas «tout».

Et maintenant ? salarma la responsable communication. On doit faire les vœux à la télé demain. Les gens attendent du rêve, pas un rapport de la Cour des Comptes !

Paul-André ouvrit son ordinateur. Ses doigts tapèrent malgré lui : «Nous avons beaucoup réalisé, mais». Impossible décrire la formule dhabitude, sa main trembla. Pour la première fois de sa carrière, il ne pouvait commencer ainsi.

Vérifions, proposa-t-il. Dites une chose objectivement fausse.

Le préfet haussa les épaules.

Jadore me lever à six heures pour faire du sport.

Au «jadore», il fut pris de spasmes et de larmes.

Je déteste ça, haleta-t-il finalement. Mais parfois jy vais, sur ordre du médecin.

Bon cest réel, murmura Paul-André.

La journée se transforma en suite de plans effondrés. De la salle de réunion sélevaient les cris des avocats : leur client, un grand promoteur, confessait en direct sur une chaîne locale qu«il rognait sur la qualité des matériaux sinon les bénéfices tombaient». Son agent de com’ tenta de rattraper, mais dans une question sur la «responsabilité sociale», il laissa échapper : «On veut juste la marge, le reste cest du théâtre».

Le chat du QG ruisselait de captures décran de réseaux sociaux. Des gens postaient sous les pubs de marques : «vous avez licencié la moitié du personnel», «vous appelez ça de la bienveillance, alors que vous avez augmenté les prix». Les community managers, incapables dutiliser leurs réponses standard, tapaient : «On sen fiche de ce que vous ressentez, on applique le protocole». Ensuite, ils tentaient deffacer leurs propres messages trop tard, Internet sen emparait.

Le monde ne peut pas continuer comme ça, soupira quelquun.

Le monde tourne grâce à lauto-illusion, répondit Paul-André, réalisant quil ne parlait plus en cynique, mais en homme qui soudain découvrait le cœur du mécanisme. Sans petits arrangements, tout grince.

Il songea à ajouter que cétait peut-être bénéfique, mais aucun mot ne sortit.

Aux infos du midi, le président apparut sans son assurance habituelle. Quand un journaliste lui demanda : «Maîtrisez-vous la situation ?», il commença par «Bien sûr», puis sinterrompit, balbutia et avoua : «En partie. Largement non.» Le pays retint son souffle.

Si même lui, souffla la responsable com’. Ça devient grave.

Ce nest pas que chez nous, répondit Paul-André. Cela nous dépasse.

Pas plus rassurant, lâcha-t-elle.

Le soir, ils se rassemblèrent dans une petite pièce aveugle. Sur la table, une pile danciens discours, des rapports, des notes. La télé, muette, diffusait un maire avouant en direct quil navait jamais lu le budget voté.

Il me faut un texte neuf, déclara le préfet. Que je puisse dire sans me faire écharper au matin.

Il ne vous faut pas un texte, coupa Paul-André. Il faut une approche. Si vous parlez comme toujours, fini. Si vous vous repentez, on vous jugera faible. Il faut une troisième voie.

Laquelle ? lança la responsable.

Paul-André ignorait. Les vieux codes étaient morts. Impossible de promettre «un logement pour tous» sans pouvoir livrer. Impossible dassurer «nous arrêterons linflation» alors que les fiches montraient linverse. Impossible même de dire «chers amis», sans sarcasme.

Il observa le préfet fatigué, désorienté, pas méchant. Juste un homme fait à une langue et qui la perdait.

Voilà, proposa Paul-André. Je vais vous poser des questions. Vous me répondez sincèrement. On tirera de ça un message.

Tu veux que je creuse ma propre tombe ? railla-t-il, sombre.

Je veux que, juste une fois, vous puissiez dire aux gens ce que vous pouvez vraiment porter, répondit Paul-André.

Il sétonna lui-même doser ce ton.

Soit, abdiqua le préfet. Vas-y.

Ils y passèrent la nuit. Paul-André posait des questions simples : «Quavez-vous accompli, selon vous, cette année ? Pas selon les dossiers, mais en ressenti.» «Où avez-vous échoué ?» «Quest-ce qui vous fait peur ?» «Quespérez-vous pour lan prochain, pour vous, pas pour le département ?»

Parfois le préfet tentait la langue de bois, mais il était immédiatement rattrapé. Il dut dire :

Je ne me suis pas rendu sur le lieu dun accident, par peur de la foule.

Je ne lis pas tous les rapports, je survole.

Je ne crois pas pouvoir réhabiliter les routes en un an.

Je veux être réélu par peur de perdre mon statut, ma sécurité.

La responsable scribouillait des notes, la mine grisée.

Si on diffuse ça, constata-t-elle, ils vont nous lyncher.

Si on le cache, ils nous lyncheront tout pareil. Dune autre façon, trancha Paul-André.

Pour la première fois, il ne pensait plus «eux» (clients, public) mais «nous». Quelque chose avait basculé.

Presque minuit. Appel de sa femme.

Tu viens ? trancha-t-elle sans salut.

Il aurait voulu dire «Je reste tard, mais je vais essayer», mais rien à faire.

Non, je ne viens pas. Jai choisi de travailler. Pas parce que cest plus important, mais parce que cest mon réflexe. Jai peur dêtre avec vous sans savoir quoi dire.

Long silence.

Merci dau moins ne pas me mentir, finit-elle par lâcher. Léon récitera son poème. Je filmerai.

Paul-André raccrocha, relut la version brute du discours qui ressemblait plus à un aveu quà un message de vœux :

«Je nai pas tenu la plupart de mes promesses.»

«Je ne peux pas garantir que lan prochain sera plus facile.»

«Jai peur, moi aussi.»

Cétait un texte inutilisable pour la télévision.

Impossible de dire ça, dit le préfet en pâlissant. Ils zapperont au bout de trente secondes.

Oui. Il faut le retravailler, convint Paul-André.

Il restructura, cherchant toujours la formulation honnête mais supportable, troquant «jai peur» par «je comprends vos inquiétudes et je les partage». Supprimant la crudité douloureuse, retenant juste lessentiel.

Chaque fois quil tentait darrondir la vérité jusquà la déformer, sa langue résistait. Il fallait trouver le point d’équilibre.

«Je nai pas tenu la plupart de mes promesses» devint : «Toute promesse na pas pu être tenue». Lexpression passait.

«Je ne peux garantir que lan prochain sera plus facile» devint : «Je ne peux pas promettre que lannée à venir sera facile, mais je mengage à ne pas faire comme si les problèmes nexistaient pas.»

Ils avançaient ainsi, mot par mot, vers un texte ni héroïque, ni contrit, mais simplement humain.

Cest bizarre, dit le préfet, après une énième relecture. Je me sens nu.

Mais vous respirez, glissa Paul-André. Eux aussi, peut-être.

Le matin du 31, la ville entière évoluait dans une expérience étrange. Aux caisses des supermarchés, les hôtesses confiaient leur lassitude, détestaient la foule. Les clients avouaient avoir pris un gâteau trop seul. Les chauffeurs de taxi narraient leurs infractions pour rentrer plus vite.

Au QG, le téléphone sonnait sans répit. De la préfecture centrale, on demandait : «Vous contrôlez ce que le préfet compte dire en direct ?» Paul-André répondait, sincère :

Nous contrôlons en partie. Il peut sortir du texte. Mais on a tout fait pour éviter le mensonge.

Sur ce «tout», il ne buta pas. Cétait vrai, cette fois.

La responsable com’ fuma ses clopes sur le balcon.

Si ça marche, on deviendra la référence de la «nouvelle sincérité», prédit-elle. Sinon

On sera virés, compléta Paul-André. Et encore, ça ne serait pas la pire issue.

Il songea à bien pire dans sa vie sans que sa langue ne proteste : cétait la vérité.

Une heure avant lantenne, ils gagnèrent le studio. Fini le fond dÉlysée. On montra le véritable bureau du préfet. Sur la table, un petit sapin, une pile de dossiers.

On retire au moins la paperasse ? proposa le cadreur.

Non, laissez, trancha Paul-André. Que tout reste.

Le préfet sassit, ajusta sa cravate, esquissa un regard vers la caméra, puis vers Paul-André.

Si je me mets à dire des idioties, tu marrêtes ? demanda-t-il.

Impossible, avoua Paul-André. Ma langue aussi me trahit.

Le réalisateur compta : «Trois, deux, un». Témoin rouge.

Le préfet respira.

Bonsoir, dit-il. Ce soir, je ne vais pas prétendre que lannée fut facile. Pour beaucoup dentre vous, elle a été rude. Pour moi aussi.

Paul-André retint sa respiration. La phrase passa sans encombres. Ensuite, tout senchaîna, en funambule :

Je nai pas réalisé tout ce que javais promis, poursuivit-il. Parfois, nous avons fait des erreurs, parfois attendu, parfois eu peur des bons choix. Vous le voyez, vous le sentez.

Un juron jaillit à la régie. La responsable com’ ferma les yeux.

Je ne vais pas promettre que toute difficulté disparaîtra lan prochain, continua le préfet. Mais je vous promets de ne pas feindre que tout va bien. Je mengage à vous parler honnêtement, même si cette honnêteté nous blesse parfois, moi comme vous.

Il parlait sans fluidité, reprenait son souffle, cherchait ses mots, mais ne se cachait plus derrière les formules. Au lieu de «nous avons remporté de grands succès», il disait : «Nous avons franchi quelques étapes, mais ce nest pas assez.» Au lieu de «chacun de vous», il glissait : «beaucoup dentre vous». Au lieu de «je suis fier de chacun», il murmurait : «Je remercie ceux qui nont pas baissé les bras».

À la fin, il sécarta du texte :

Jaimerais dire encore quelque chose de personnel. Je suis trop souvent resté absent là où lon mattendait. Par peur de vous regarder en face. Je ne promets pas de changer en une nuit. Mais je comprends que ça ne peut plus durer.

Un frisson glissa le long de léchine de Paul-André. Cette phrase, elle était vraie.

Bonne année, conclut le préfet. Quelle soit au moins un peu plus honnête.

Le témoin rouge séteignit. Un silence épais tomba.

Voilà, lâcha la responsable com’. On est morts.

Attendons, glissa Paul-André.

La réaction ne fut ni euphorique ni furieuse. Mélangée.

Sur les réseaux, certains raillaient : «Encore des mots, on verra les actes». Dautres notaient : «Au moins, pas dhistoires à dormir debout». Quelques voix sindignaient : «On le savait déjà que ça va mal, pourquoi le rappeler à Nouvel An ?». Dautres encore remerciaient «de ne pas faire semblant que la France est un conte de fée».

Aux infos nationales, les experts débattaient. Certains parlaient de «danger», d’autres de «signe de maturité démocratique». Certains tentaient dy voir un coup de communication, mais beuguaient à «cétait préparé de longue date».

Au QG, silence étrange. Personne pour cogner dans le dos, pas de congratulations. Chacun lisait son téléphone, solitaire.

On nest pas virés, risqua la responsable com’, lair perdu devant son écran. De Paris, ils écrivent «audacieux». Puis ajoutent : «À suivre en exemple». Compliment ou avertissement ?

Les deux, répondit Paul-André.

Un épuisement profond lenvahit, pas seulement du manque de sommeil. Comme si, en vingt-quatre heures, il avait dû réapprendre à parler.

Son portable vibrait : un message vidéo de sa femme. Léon, perchée sur une chaise à la maternelle, récitait son poème devant le sapin. À la fin, elle sarrêta, chercha la caméra et dit :

Papa nest pas venu encore, mais je dis le poème quand même.

Paul-André visionna la scène, acceptant sans détours : cest vrai.

Il écrivit : «Je suis fautif. Je ne sais pas réparer, mais je veux essayer». Les doigts tremblaient, mais pas la langue. Cétait vrai.

Sa femme répondit laconiquement : «On verra».

La nuit bascula dans une demi-rêverie. Dehors, les vrais feux dartifice éclataient, pas ceux fabriqués pour les spots télévisés. En ville, les gens sinterpelaient joyeusement, ou bien criaient sous les fenêtres «ça fait longtemps que je taime» ou «je reste avec toi par peur dêtre seul». Des couples rompaient peut-être, ailleurs commençaient des discussions sincères remises à plus tard depuis des années.

Paul-André sallongea sur son canapé, seul, songeant que son métier reposait sur lart de plier la réalité, jamais de la casser, toujours de la fléchir. Soudain ce talent se trouvait remis en question : et si le monde en venait à demander la droiture ne serait-ce ponctuellement il faudrait apprendre un autre art.

Il ignorait sil en avait envie. Il aimait la maîtrise du mot juste, du message calé. Lhonnêteté, elle, était trop indomptable.

Peu avant laube, il sendormit.

Il fut réveillé par le portable vibrant sur la table. Le jour pointait. Il avait mal à la tête.

Lécran affichait une avalanche de notifications groupes du QG, newsletters, messages personnels. Il ouvrit le premier venu :

«Cest fini, écrivait la responsable com’. Je viens de dire à ma fille que son dessin était joli alors quil me fait peur et je nai eu aucun malaise. Essaie chez toi ?»

Paul-André sassit sur le rebord du lit. Essaya, à voix basse :

Je vais avec plaisir déjeuner chez ma belle-mère aujourdhui.

Aucune gêne, la petite fausseté glissa habilement sur la langue, familière. Lanomalie avait disparu.

Il eut à la fois du soulagement et un sentiment de perte. Comme si on venait de couper une lumière trop vive à laquelle il commençait à shabituer.

Le téléphone vibra encore, cette fois cétait ladjoint du préfet.

Paul-André, salut ! sexclama-t-il, jovial, comme la veille navait pas existé. Écoute, tu as assuré, hier soir. On a une offre pour toi.

Laquelle ?

Il faut packager cette sincérité. Faire un buzz. Genre : «Notre préfet, le plus franc de France». Slogans, contenus, ta spécialité. Les gens adorent ça. Imagine : «On ne vous ment pas, on vit avec vous». Tu gères ?

Paul-André resta silencieux. Les slogans se bousculaient déjà dans sa tête. Il savait faire ; prendre lauthenticité, lenrouler dans du market, la rendre consommable.

Tu es là ? pressa ladjoint. Faut aller vite, tant que cest chaud.

Il faillit dire «Bien sûr, on le fait», mais la langue accrocha, un peu. Pas comme la veille, mais presque. Non pas une interdiction mais une légère résistance.

Il se revit dans la voix troublée du préfet, dans le regard de son fils, dans son propre message : «Je suis fautif.»

Je peux le faire, articula-t-il lentement. Ce nest pas difficile. La vraie question cest : est-ce que jen ai encore envie.

Rires à lautre bout.

Oh, on ne va pas devenir philosophes, hein ! On a tous eu un coup de folie, mais cest terminé. Allons, boss, cest ta vie.

«Cest mon gagne-pain», pensa Paul-André. «Cest ma vie» aurait été un mensonge. Mais sa langue choisit une troisième voie :

Je faisais ça jusque-là, par habitude plus quautre chose. Maintenant, je ne suis plus sûr dy croire.

Silence à lautre bout.

Tu vas pas jouer les moralistes, quand même ? railla ladjoint. Toi ou un autre, le marché de la sincérité, cest porteur. Faut juste y mettre la forme.

La ligne coupa.

Paul-André posa le portable, gagna la cuisine, mit la bouilloire. Mille pensées lagitaient sans se cristalliser. Il savait seulement quil ne pourrait plus retourner à cette aisance du faux non par incapacité physique, mais parce que désormais il se souviendrait toujours du son de la vérité dénudée.

Il but son thé, sadossa à la vitre et regarda la cour. Neige sale sur les pavés, déchets près de la porte, un chien errant fouillant un sac. Pas de carte postale festive.

Le téléphone vibra, cette fois un message de sa femme : «On va se promener. Tu peux nous rejoindre, si tu veux. Pas de promesses.»

Il écrivit, effaça. Puis tapa autre chose :

«Je viendrai si je peux. Je ne promets rien. Mais jen ai envie.»

Aucune protestation de la langue. Formulation honnête de son hésitation.

Il envoya le message, revint à lécran où clignotaient chats du QG et mails urgents. Le travail navait pas disparu. Le monde nétait ni meilleur ni pire. Juste démasqué lespace dun jour, il remettait déjà son masque.

Paul-André sassit à son bureau, ouvrit un nouveau fichier, écrivit en haut : «Concept de communication honnête». Puis ajouta, dans une parenthèse : «sans tromperie, autant que possible».

Il eut un sourire triste devant cette réserve. Intérieurement, il sentit un léger glissement. Ni révolution, ni illumination juste une inclinaison nouvelle.

Il nen savait rien encore : ce quil écrirait, sil accepterait, sil rejoindrait sa famille. Ni qui il serait lan prochain. Mais il savait quil ne regarderait plus jamais le mensonge comme un simple outil. À chaque fois que sa main voudrait aplanir un angle, une voix intérieure, rauque, lui murmurerait : «Tout na pas été tenu.»

Il ferma les yeux, inspira, attaqua la première phrase.

Dehors, on lançait les dernières fusées tandis que les infos discutaient déjà du «miracle français de la sincérité» et sinterrogeaient sur sa récupération en politique ou en affaires. Le monde pressé sappropriait déjà ce nouvel élan comme une manne.

Paul-André tapait lentement, choisissant ses mots comme sil portait, cette fois, non seulement une tâche mais une responsabilité. Ni prophète, ni accusateur. Juste un homme qui, un soir de Nouvel An, avait perdu le droit de mentir, et narrivait plus à oublier ce que cela faisait.

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Vingt-quatre heures sans mensonges : Quand un conseiller en communication lyonnais découvre qu’il est soudainement impossible de mentir à la veille du Nouvel An et doit aider un président de région ambitieux à préparer un discours honnête, alors que tout le pays, des ministres aux commerçants, se retrouve prisonnier d’une journée d’absolue sincérité.
L’Homme au Rabot