Vingt-quatre heures sans mensonge
Lorsque Philibert comprit que, de nouveau, le client navait pas appris son texte, il restait trois jours avant la Saint-Sylvestre, et dans le studio parisien, on montait déjà le feu dartifice qui naurait jamais lieu.
Pas «chers amis», prononça-t-il en regardant le prompteur. Ce nest même plus ringard, cest mort. Dites plutôt «bonsoir». Sans le «chers».
Le candidat, préfet dun département dIle-de-France ni petit ni grand mais terriblement ambitieux, bailla et se gratta la nuque.
Et «honorables» ? demanda-t-il. Ils nous respectent bien.
Ils ne nous respectent pas, répondit mécaniquement Philibert, puis il se reprit : mais nous faisons comme sils nous respectaient, et eux font semblant dy croire. Cest à ça que sert la fête.
Dans la salle du quatrième étage dun centre daffaires en location, trois projecteurs brûlaient. Au fond, un sapin synthétique et un fond vert illustré dune carte postale de lÉlysée. Sur la table, devant Philibert, deux versions du discours : la première, la classique, avec ses «nous avons beaucoup fait, il nous reste encore plus à accomplir», «chacun dentre vous», «tous ensemble» ; la seconde, présentée comme plus «humaine», brodait une anecdote sur la jeunesse du préfet dans un HLM de Montreuil, lors dun réveillon factice, montée de toutes pièces.
On commence par la gratitude, expliqua Philibert en tendant la première feuille. Ensuite, une promesse. Puis, une image chaleureuse de la famille. Finalement, un court pont vers lavenir. Jamais de concret, uniquement de la sensation. Vous nêtes pas un comptable, vous êtes un symbole.
Je nai jamais été doué avec les chiffres, grimaça le préfet. Au collège, jai redoublé deux fois en maths.
Dautant mieux, répondit Philibert. Caméras dans une demi-heure. On répète.
Il écoutait à peine comment le client butait sur le mot «inclusivité», lesprit déjà occupé par le montage. Le discours serait diffusé enregistré, mais présenté comme un direct. De la neige tomberait par la fenêtre, ajoutée en post-prod. Les douze coups de minuit aussi. Lessentiel, cétait la voix. Il fallait ce timbre feutré, qui donne lillusion de linstantané.
Cétait son atelier, son royaume : les voix des autres, les accents disposés à dessein, les touches exactes de fausseté. Philibert adorait cette métamorphose : du haut fonctionnaire frileux naissait le «leader local». Comme on retire le souffle parasite dune piste audio.
On parle des hôpitaux ? hasarda le préfet, sarrêtant dans sa lecture.
Philbert consulta la page.
On dit : «nous continuerons daméliorer la qualité des soins». Cela veut tout et rien. Ceux pour qui tout va mal y verront une reconnaissance du problème. Les autres se diront que vous faites le job. Inutile dentrer dans les détails.
Pourtant, chez nous le préfet écarta la main. Bon, tu sais mieux.
Effectivement, il savait. Non pas la médecine, mais comment éviter den parler.
Deux heures plus tard, alors que léquipe rangeait les projecteurs et que la maquilleuse effaçait le fond de teint du préfet, Philibert était déjà assis dans son coin du QG, relisant le communiqué : «Le chef de département a tiré le bilan de lannée et présenté ses perspectives». Il effaça «présenté» pour le remplacer par «souligné». Le moins de concret possible.
Dans la pièce voisine, ça riait. On parlait du pot de fin dannée. La directrice de la com, une femme sèche aux cheveux gris, passa la tête :
Tu viens ? demanda-t-elle. Demain, après la réunion du matin. Il faut bien distraire les collègues.
Si rien ne prend feu en urgence, répondit-il. Encore quici, on a les incendies les mieux programmés de Paris.
Elle souffla du nez et repartit. Philibert consultait son portable. Un message de son épouse : «Tu viens au spectacle dIrène ? Elle tattend.» Il avait déjà tapé la réponse «jai un direct, je peux pas» sans encore lenvoyer. Il savait que, finalement, il finirait par lenvoyer, puis quil rouvrirait plus tard le post Instagram du préfet pour rééditer lexpression «chers concitoyens» en quelque chose de plus neutre. Le préfet naimait pas son territoire. Il aimait le pouvoir et les silences.
Philibert ne se considérait pas comme un salaud. Il se pensait artisan de lemballage. Les gens réclamaient leur conte pour la Saint-Sylvestre, il leur servait. À la place des bilans chiffrés, une narration feutrée sur le vivre-ensemble ; à la place daveux déchec, la promesse d«accentuer les efforts». Le mensonge, ce nétait pas vraiment tromper, mais huiler la mécanique sociale, éviter grincements et rouille.
Jusquà ce matin-là.
Il se réveilla, la bouche sèche, à vingt-quatre heures du passage à la nouvelle année, hanté par la formule «nous avons beaucoup fait». Soudain, elle sonnait faux.
Le mobile vibrait. Un message vocal dAnne, sa femme : «Tu viens aujourdhui ? Irène a répété son poème.» Il appuya sur «écouter», puis, après hésitation, sur «répondre» :
Je viens…
Sa gorge se noua. Le mot resta bloqué comme une arête. Philibert toussa, recommença :
Je… Je ne pourrai pas. Trop de boulot. Je vais encore rater.
Étrangeté : la phrase sortit toute seule, légère, sans résistance. Sa femme ne tarda pas :
Je men doutais.
Il attendait un reproche, il ny eut que de la lassitude.
Vingt minutes plus tard, il patientait dans le flot immobile du périph, la radio débitant lactualité du réveillon, les chroniqueurs plaisantant sur les bonnes résolutions. Soudain, la connexion se brouilla, toutes les fréquences sur les ondes semblèrent propager la même voix monocorde :
«Un phénomène mondial inédit, disait le journaliste. Des millions de personnes rapportent une incapacité soudaine à prononcer toute affirmation fausse. Cela saccompagne de spasmes, de troubles de lélocution. Les scientifiques sinterrogent, le gouvernement demande de rester calme.»
Balivernes, marmonna Philibert. Un buzz de plus.
Mais en ajoutant : «Ça va passer en deux heures», sa langue sembla coller à son palais. Il pesta, se tut. Pas de panique, mais de lénervement. Il détestait quon altère le scénario.
Au QG, cétait la panique. À dhabitude, fin décembre, le ballet convenu : discours, communiqués, listes dinvités. Là, sur lécran de la salle de réunion, trois chaînes en simultané, toutes sur le même sujet.
Sur France 2, lanimateur essaya de plaisanter, mais, articulant «on dirait une psychose collective», fut pris dune toux en avouant : «Je nen sais rien, ça me fait peur». Sur BFM, un expert attaqua : «Il ny a aucune preuve», puis grimaça, reconnaissant avoir lu des études sur le sujet, sans saisir lexplication possible.
Mais cest quoi ce… la dircom ne termina pas son juron, comme si elle voulait rester polie, et ses lèvres se crispèrent. Bon. On continue. Philibert, tu nous expliques ?
Il voulut lancer : «Ça passera, il suffit dattendre», mais à la place, sortit :
Je ne comprends pas. Si cest réel, notre feuille de route explose.
Pourquoi ? sétonna le préfet entrant. Jai tout enregistré hier. On passe ça en différé.
Hier, chaque phrase sur deux était fausse, dit Philibert posément. Si ce phénomène existe, on lancera la vidéo et vous tousserez à lantenne.
À ces mots, un pincement traversa sa poitrine. Lui, dordinaire, usait de douceurs : «chiffres à préciser», «on suppose que». Là, impossible.
Cest peut-être différent sur vidéo ? risqua le préfet. Après tout, cest déjà en boîte.
Ils lancèrent la veille. À lécran, le préfet souriait dun air compassé : «Nous avons tout fait pour que chaque habitant ressente la solidarité de la République.» Mais sur le mot «tout», limage saccada, le son grésilla, et le visage se crispa comme sil sétranglait. Fin de la bande.
Un silence de vieille cathédrale.
Cest un bug de montage ? gémit lopérateur, blême.
Non, répondit Philibert. Cest… Il voulut dire «anomalie», mais sa langue préféra : Interdiction.
Chacun restait coi devant limage figée. Le préfet ôta ses lunettes, se massa larête du nez.
Donc, je ne peux pas dire que nous avons tout fait, murmura-t-il. Car ce nest pas vrai.
Non, admit Philibert. Vous avez fait un peu, parfois. Parfois très mal, parfois pas du tout. Mais pas tout.
Et maintenant ? glissa la dircom. On a le prime sur France 3 demain soir, direct en région. Les gens attendent le strass. On balance quoi, le rapport du Sénat ?
Philbert ouvrit son MacBook. Instinctivement, il tapa : «Nous avons beaucoup fait, mais…». Tenta deffacer «beaucoup» pour mettre «ce que nous avons pu», mais sa main tressaillit. Pour la première fois depuis des années, impossible de démarrer sur la formule consacrée.
Testons, proposa-t-il. Dites-moi un mensonge évident.
Le préfet haussa les épaules.
Jadore me lever à 6h pour faire du jogging.
Au mot «adore», il tourna de lœil, toussa, larmoya.
Je… déteste ça, finit-il par haleter. Mais jy vais parfois. Prescriptions médicales.
Bon, murmura Philibert, cest confirmé.
La journée vira au chaos de projets avortés. Dans la salle de réunion, des avocats hurlaient : leur client, un grand promoteur immobilier, avait avoué en direct sur France Bleu avoir «gratté sur les matériaux sinon les marges baissaient». Son chargé de com tenta de reprendre, mais balbutia sur la «notion de responsabilité sociale», puis lança soudain : «On sen fiche, cest la marge qui compte, le reste cest de la façade».
Sur WhatsApp, volaient captures décran des réseaux sociaux. Sous les vœux des marques, les gens commentaient : «vous avez viré la moitié des salariés», «vos prix montent et vous appelez ça du care». Les community managers répondaient, mais sans leur arsenal habituel. Finis les «nous regrettons votre ressenti», désormais cétait «votre ressenti nous indiffère, nous suivons la procédure». Ils tentaient ensuite deffacer, mais Internet avait déjà tout archivé.
Ça ne peut pas durer ! sécria quelquun dans la salle. Le monde ne tourne pas ainsi !
Le monde marche sur lillusion, répondit Philibert, comprenant quil ne parlait plus en cynique mais en mécanicien découvrant les rouages abîmés. Sans petites retouches, tout grince.
Il voulut nuancer, ajouter que parfois cest salutaire, mais sa langue sarrêta. Pas de certitude.
Au journal de midi, le président passa à la télévision. Il parut sans sa prestance coutumière. Questionné : «Maîtrisez-vous la situation ?», il commença : «Évidemment», puis se reprit, balbutia, admit : «Partiellement, et dans bien des cas non.» Le pays retint son souffle.
Si même lui ne peut pas, lâcha la dircom, cest que cest grave.
Cest mondial, répondit Philibert. Ce nest pas de notre fait.
Ça change rien, marmonna-t-elle.
Le soir, ils se retrouvèrent dans une petite pièce aveugle. Sur la table, une pile de discours anciens, des rapports. Le télé viseur, muet : un maire confessait en direct navoir jamais lu le budget municipal.
Il nous faut un texte, dit le préfet, que je pourrai prononcer sans finir crucifié au matin.
Il vous faut un format, corrigea Philibert. Si vous parlez comme avant, vous êtes déchiqueté. Si vous venez vous confesser, on vous traitera de faible. Il faut une troisième voie.
Laquelle ? demanda la dircom.
Philibert restait sec. Les formules rituelles ne tenaient plus debout. Impossible dannoncer : «un logement pour chacun», si ce nétait quun mirage. Pas question de promettre «pas de hausse des prix», quand linflation grignotait tout. Même «chers citoyens» sonnait faux, alors que la colère grondait.
Il fixa le préfet, qui semblait vidé, perplexe, ni odieux ni monstrueux. Juste un homme privé soudain de sa langue maternelle.
Voici, dit Philibert. Je pose des questions. Vous répondez franchement. Nous en ferons un discours.
Tu veux que je me suicide en public ? fit le préfet dun sourire gris.
Je voudrais quau moins une fois dans votre vie, vous disiez aux gens ce que vous pouvez vous entendre dire, répondit Philibert.
Il sétonna de ses propres accents. Jamais il ne sétait vu parler ainsi à un client.
Ça marche, sinclina le préfet. Vas-y.
Ils restèrent jusquà la nuit. Philibert posait les questions basiques : «Quavez-vous, honnêtement, accompli cette année ? Hors documents.» «Quavez-vous raté ?» «Quest-ce qui vous effraie ?» «Que souhaitez-vous pour vous, pas pour le département ?»
À chaque généralité, le préfet se décomposait. Alors il se contraignait à la franchise :
Je nai pas visité le lieu de laccident, javais peur de la foule.
Je ne lis pas tous les dossiers, je prends un résumé.
Je ne crois pas régler la question des routes en un an.
Je veux être réélu parce que jai peur de perdre mes avantages et lescorte.
La dircom, murée dans un coin, prenait note, grise.
Si on passe ça à lantenne, souffla-t-elle, ils vont nous dévorer.
Si on lenterre, répondit Philibert, on sera dévorés autrement.
Curiosité : il y avait désormais pour la première fois un «nous» dans ses phrases. Jusque-là, il ny avait que «client» et «public». Brusque solidarité.
Vers minuit, le téléphone sonna : sa femme.
Tu viens ? coupa-t-elle.
Il faillit dire : «Je tarde mais je ferai tout pour», et la langue refusa.
Non, avoua-t-il. Je ne viens pas. Je choisis le boulot. Pas parce que cest plus important parce que cest ma norme. Jai peur dêtre là, de ne pas savoir parler.
Silence.
Merci de ne pas mentir, finit-elle. Irène dira son poème quand même. Je filmerai.
Philibert coupa et regarda lécran. Voici le brouillon du discours : des phrases atrophiées.
«Je nai pas accompli ce que jai promis.»
«Je ne peux garantir que lan prochain sera plus doux.»
«Moi aussi, jai peur.»
Non pas un discours, mais une confession. Irradiée dimprononçable.
Même pas la peine, jugea le préfet. On zappera dans les trente premières secondes.
Effectivement, admit Philibert. Il faut raffiner.
Il entreprit de ciseler, denlever sans mentir. Troquer «jai peur» contre «je partage vos inquiétudes». Déviter de blesser gratuitement. Ne garder que lessentiel.
À chaque tentative dédulcoration, sa langue salourdissait mot collant, phrase tordue. Il fallait rester juste devant la faille, mais pas sauter dedans.
«Je nai pas accompli ce que jai promis» devint : «Je nai pas pu tenir toutes mes promesses.» Cette phrase passa. Elle sonnait vrai.
«Je ne peux garantir que lan prochain sera plus doux» : «Je ne vous promets pas une année simple, mais je nignorerai pas les difficultés.» Elle passa aussi.
Peu à peu, ils bâtirent un texte nouveau. Ni fiévreux, ni capitulard un peu bancal, un peu humain.
Cest étrange, commenta alors le préfet. Jai limpression dêtre nu.
Mais au moins, vous respirez, répliqua Philibert. Peut-être eux aussi.
Le 31 matin, la ville rêvait tout haut son propre laboratoire. Les caissières du Franprix confessaient en soupirant leur exaspération envers la cohue. Les clients, dordinaire grognons, admettaient à voix haute quils achetaient trop de bûche pour moins se sentir seuls. Dans les Uber, les chauffeurs avouaient leur nombre exact dinfractions du jour, parce quils espéraient rentrer plus vite.
Au QG, les téléphones sonnaient. Les gens de la préfecture sinquiétaient : «Vous contrôlez le texte ? Le préfet va parler en direct, vous êtes sûrs davoir verrouillé ?» Philibert répondait sans détour :
On contrôle en partie. Il pourra toujours improviser. Mais on a fait le maximum pour éviter le faux.
Ce «maximum» passait. Il avait vraiment tout essayé.
La dircom fumait frénétiquement à la fenêtre.
Si ça marche, dit-elle, on sera invités à tous les colloques, «nouvelle sincérité». Si ça foire
On sera virés, coupa Philibert. Mais ce nest pas le pire.
Il songea à des échecs bien plus cuisants dans sa vie, mais la langue némit pas dobjections. Cétait sans doute vrai.
Une heure avant lantenne, ils rejoignirent le studio. Cette fois, pas de fond vert avec lÉlysée, mais le bureau réel du préfet. Sur le bureau, un petit sapin, une pile de dossiers dans le champ.
On retire ces chemises ? questionna lopérateur. Ça fait brouillon.
Laissez, rétorqua Philibert. Cest la réalité.
Le préfet sassit, régla sa cravate. Regarda la caméra, puis Philibert.
Si je commence à dire nimporte quoi, tu marrêtes ? glissa-t-il.
Je pourrai pas, avoua Philibert. Ma langue aussi me lâche.
Le régisseur décompta : «Trois, deux, un.» La lumière rouge.
Le préfet inspira.
Bonsoir, lâcha-t-il. Je ne dirai pas que cette année fut facile. Elle fut difficile pour beaucoup et pour moi.
Philibert resta figé : la phrase glissa. La suite tenait sur un fil.
Je nai pas réalisé tout ce que javais promis, reprit le préfet. Parfois, nous avons échoué, parfois nous avons hésité ou raté des décisions. Vous le savez, vous le sentez.
Dans la régie, on grogna à voix basse. La dircom ferma les yeux.
Je ne promets pas que tous les soucis disparaîtront lan prochain, poursuivit le préfet. Mais je peux vous garantir que je ne feindrai pas quils nexistent pas. Je vous parlerai franchement, même si cette franchise blesse moi comme vous.
Pas parfait il hésitait, cherchait ses mots, parcourait la page, mais pas déchappatoire dans les formules toutes faites. Pas de «succès remarquables» mais «quelques avancées», pas de «chacun de vous» mais «beaucoup dentre vous», pas de «fierté» mais «reconnaissance à ceux qui nabandonnent pas».
À la fin, il sécarta du texte, sans prévenir.
Une chose encore, ajouta-t-il. Jai souvent évité daller là où on mattendait. Par peur de croiser vos regards. Je ne promets pas de changer du jour au lendemain. Mais je réalise quon ne peut plus continuer ainsi.
Frisson le long de léchine de Philibert. Cette phrase-là nétait écrite nulle part, mais elle traversa sans accroc. Donc, vraie.
Bonne année, conclut le préfet. Quelle soit, au moins, un peu plus honnête.
La lumière séteignit. Silence épais.
Bon, ben voilà, gémit la dircom. On sest fait bouffer.
Attendons, répondit Philibert.
Les réactions furent ni euphoriques, ni désastreuses. Mitigées.
Sur les réseaux, certains écrivaient : «Encore des mots, on verra les actes». Dautres : «Au moins, il na pas vendu du rêve». Dautres râlaient : «On sait bien que tout va mal, pourquoi en parler la veille du Nouvel An ?» Dautres enfin remerciaient de ne pas «avoir peint une carte postale».
Sur les chaînes nationales, les débats allaient bon train. On entendait «précédent inquiétant», dautres «cest ce que la société réclame». Certains tentaient danalyses cyniques mais dès quils affirmaient «cétait prévu de longue date», leur langue fourchait.
Au QG, ambiance cotonneuse. Nul félicitations, ni embrassades. Chacun dans son coin, à faire défiler les fils dactualité.
On na pas été virés, glissa la dircom, lœil sur son portable. Un texto de Paris : «courage». Puis, «à disséquer comme exemple». Je ne sais pas si cest positif ou une menace.
Les deux à la fois, répondit Philibert.
Il se sentit accablé par autre chose que la nuit blanche. Comme si les mots avaient besoin dêtre réappris.
Un message vidéo de sa femme : Irène, debout sur un banc du centre aéré, récitait son poème sur le sapin. À la fin, elle hésitait, puis fixait la caméra : «Papa nest pas venu, mais je raconte quand même.»
Philibert avoua sans détour : «Cest comme ça.»
Il répondit : «Jai tort. Je ne sais pas comment réparer, mais je veux essayer.» Les doigts hésitaient, mais la langue ne bronchait pas : rien que la vérité.
Réponse lapidaire de sa femme : «On verra.»
La nuit déroulait son fil, à demi-réel. Dehors, de vrais feux illuminaient le ciel, pas ceux quil savait truquer aux vidéos. Dans Paris, des gens se criaient non seulement «bonne année», mais aussi «je taime depuis toujours» ou «je reste par peur du vide». Certains foyers explosaient ; dautres, peut-être, osaient leur première conversation honnête.
Allongé sur le canapé, il songea que son métier avait été dassouplir la réalité, pas de la casser. Désormais, ce don semblait désuet. Si le monde, parfois, demandait la franchise, il faudrait à présent apprendre un autre art.
Voulait-il ça ? Il aimait le contrôle, les phrases qui tombent comme un couperet. Lhonnêteté était trop insaisissable.
À laube, il sendormit.
Il se réveilla au grésillement du portable. Le ciel grisonnait derrière la fenêtre, la tête lourde.
Des dizaines de notifications : messageries, news, mails tout lécosystème du QG. Il ouvrit au hasard.
«On dirait que cest fini, écrivit la dircom. Jai dit à mon gamin que son dessin était joli, alors quil fait peur, et ça ne ma rien fait. À toi de tester.»
Philibert sassit. Essaya à haute voix :
Avec plaisir, jirai déjeuner chez la belle-mère.
Rien. La bonne vieille fausseté coulait comme avant. Le phénomène était passé.
Il ressentit à la fois un soulagement et une sorte de vide. Comme si la lumière crue venait dêtre éteinte, au moment où lon commençait à sy adapter.
Le téléphone vibra à nouveau : ladjoint du préfet.
Philibert, salut, tes un champion. Ton texte dhier est viral. À Paris, on dit que cest «un nouveau standard de confiance». On a une mission pour toi.
Laquelle ? demanda-t-il.
Il faut transformer cette sincérité en marque. Style «notre préfet, le plus transparent». Slogans, campagnes, vidéos tu sais faire. Les gens adorent. Tu visualises ? «On ne vous ment pas on est avec vous». Tu travailles ça ?
Philibert ne répondit pas. Déjà, dans sa tête, défilaient logos, hashtags, storyboards. Il savait. On attrape le vivant, on le moule en concept. Cest ça, le produit. Facile à cloner.
Tes là ? relança ladjoint. Faut aller vite pendant que cest chaud.
Il voulut répondre «évidemment», mais la langue hésita. Rien de physique, juste une légère friction, intérieure.
Il se souvint du préfet à la caméra : «Je ne ferai pas semblant.» Il revit le regard dIrène, à la fin du poème. Son propre message : «Jai tort.»
Je… peux faire ça, murmura-t-il. Ce nest pas difficile. Mais… est-ce que jen ai envie ?
Silence, puis un rire à lautre bout.
Allons, ne commence pas. Hier, on a étés secoués, mais cest passé. Retour au boulot. Cest ta passion.
«Cest mon gagne-pain», voulut dire Philibert. «Cest ma passion», eût été mensonger. Et à sa grande surprise, sa langue décida dun compromis :
Jai fait ça parce que je ne savais rien faire dautre. Aujourdhui, je ne suis pas sûr de vouloir continuer sur ce mode.
Pause.
Tu vas pas jouer les éthiques, hein ? blagua ladjoint. Réfléchis pas trop. Sinon on trouvera quelquun dautre. Lhonnêteté aussi, cest marchandisable. Ça semballe, ça se lance.
Fin de lappel.
Philibert posa son téléphone, gagna la cuisine, mit leau à bouillir. Les idées sagitaient, mais ne faisaient pas sens. Une seule certitude : il ne pourrait plus revenir à lancien confort du mensonge. Non parce que ce serait impossible, mais désormais, chaque fois, il se souviendrait de cette voix nue, la veille de la nouvelle année.
Il versa le thé, saccouda à la croisée, observa la cour. Plaques de neige fondue, sacs de poubelle, un chien errant fouillant un emballage. Rien de festif.
Nouvelle vibration : message de sa femme. «On va se promener. Si tu veux, tu peux venir. Sans promesse.»
Il écrivit, effaça, puis formula simplement :
«Je viendrai si je peux. Je ne promets rien. Mais jen ai envie.»
La langue ne protesta pas. Cétait exact.
Il envoya. Puis retourna vers lordi, où déferlaient les non-lus, les urgences, les impératifs. Le travail était là, le monde aussi. Ni pire, ni meilleur. Juste, pour vingt-quatre heures, il avait laissé voir ses entrailles. Et déjà, il se remaquillait.
Philibert sassit, ouvrit un nouveau document, et tapa ce titre : «Concept de communication sincère». Ajouta en parenthèses : «sans tricher, autant que possible».
Un sourire lui échappa. Dedans, un minuscule déplacement pas une révolution, mais un frémissement de la plaque sensible.
Il ignorait ce quil écrirait, sil allait accepter la mission, sortir marcher en famille. Qui il serait dans un an. Mais il savait : jamais plus il ne verrait le mensonge comme un outil anodin. Dès que sa main voudrait polir langle, une voix rauque lui rappellerait : «Je nai pas tenu toutes mes promesses.»
Il ferma les yeux, inspira. Commença à écrire vraiment, lentement.
Dehors, des feux dartifice épars, et dans les JT, on parlait déjà des «vingt-quatre heures phénoménales de sincérité» : à comment exploiter ça, en pub, en politique. Le monde, toujours pressé de convertir lexpérience en capital.
Philibert écrivait plus calmement, les mots posés comme si chacun pesait au moins autant quune promesse. Ni pur, ni dénonciateur. Juste un homme qui, lespace dun étrange réveillon, sétait retrouvé incapable de mentir et ne pourrait plus jamais oublier ce que cela faisait.
