UN JOUR, TU TE RÉVEILLERAS…

Un matin, tu ouvriras les yeux
Sa chevelure argentée tremblait, ses mains vibraient. Elle était âgée, mais son esprit restait clair.
Chaque aube, elle se levait, sortait dans son jardin et, face à lest, murmurait une prière. Elle remerciait le ciel dun jour de plus sur Terre, davoir goûté aux joies, aux peines, aux douleurs et aux guérisons.

Ensuite elle préparait une tisane de plantes, sallait sur la terrasse et sinstallait sur le banc sous la fenêtre, attendant.

Ce jour-là, un homme passa devant sa maison, nichée au bord de la route de SaintLoupsurMer. Linquiétude se lisait sur son visage, un lourd fardeau pesait sur son cœur. Il sarrêta près de la clôture et observa la vieille femme qui tenait, tremblante, une tasse fumante. Madeleine lui adressa un sourire et, dun geste, linvita à entrer.

Lhomme but la tisane chaude ; une chaleur douce envahit son âme. Madeleine hocha la tête avec satisfaction et se remit à son travail.

Un jour, tu ouvriras les yeux et comprendras que le monde ne sera plus jamais comme avant. Ce qui avait de la valeur hier na plus aucun sens aujourdhui, disait-elle en ramassant des bouquets dherbes sèches. La seule vraie richesse, cest ce que lon ressent et voit en cet instant.

Lhomme, la tête baissée, esquissa un sourire triste et commença :

Jaimerais offrir toutes les richesses du monde pour récupérer ce qui comptait hier. Jaimerais que le présent ne porte plus de nouvelle valeur, car ce que jaimais plus que tout reste enfermé dans le jour dhier.

Ma femme et moi navions pas denfants. Elle était infertile, mais je laimais simplement parce quelle était à mes côtés. Notre existence était remplie du sens de cet amour réciproque.

Puis, un petit être entra dans nos vies : Médor. Au départ, un chiot maladroit, espiègle, qui éclaboussait le hall deau, puis, le soir, se lovait contre le lit, ne trouvant le réconfort que lorsque ma femme le prenait dans ses bras. Il agitait joyeusement la queue, léchait son visage et, tout enroulé, sendormait entre nous. Médou était notre «enfant». Il grandit sous nos yeux, nous aimant sans réserve, se languissant quand nous étions absents.

Lorsque nous partions en voyage, il était toujours avec nous. Après tout, cest notre petit compagnon, il doit rester à nos côtés.

Un jour, nous arrivâmes au bord du lac dAnnecy, ses eaux cristallines sous un ciel azur, aucun bruit hormis le vent. Jinstalla la tente, allumai le feu, gonflai le canot et pagai au centre du lac pour pêcher. Ma femme et Médou restèrent sur la berge à samuser, mes trésors les plus chers.

Je nentendis ni ne vis le véhicule arriver. Le hurlement furieux de Médou me sembla un jeu ; il aboie toujours bruyamment quand il est excité. Ce ne fut que lorsque la voix de ma femme perça lair que je compris le danger.

Je ranimai à toute force vers la rive, mais il était trop tard. Le corps sans vie de ma femme gisait près de notre voiture, Médou à ses côtés, le regard empreint de désespoir, une plaie béante à labdomen saignait. Jarrivai à le sauver, mais il ne vécut que six mois de plus. Médou, comme moi, aimait profondément sa mère ; sans elle, sa vie navait plus de sens.

Sans eux, ma propre existence semblait vide. Vous dites que ce qui était précieux hier a perdu tout sens aujourdhui. Madeleine écoutait, ses doigts ne cessaient de fouetter les herbes. Elle absorbait ses paroles, les libérait, les purifiait de lamertume du deuil. En rentrant chez elle, elle sortit avec une petite fiole contenant un liquide trouble.

Tout ce qui arrive dans la vie dun être humain nest jamais gratuit. Certains événements nous renforcent, dautres nous affaiblissent, mais tous nous enseignent quelque chose. Notre devoir est den tirer les bonnes leçons. Ta tristesse est immense ; je nai pas le droit de tinstruire, mais je veux te dire que tu vis ici et maintenant. Tu ne sais pas ce qui sera précieux demain, car chaque instant se transforme en aujourdhui.

Prends ces gouttes et ajouteles à ton thé le soir, afin que tes rêves restent paisibles.

Lhomme glissa la fiole dans sa poche et savança vers le portail. Madeleine sassit de nouveau sur le banc, le regard suivant sa silhouette, secouant doucement la tête.

À peine eut-il franchi le chemin que, au loin, il aperçut un petit tas ressemblant à Médou, toujours espiègle, toujours maladroit. Une larme roula sur sa joue, léchée par ce petit être qui se blottit contre sa poitrine.

Un jour, tu ouvriras les yeux et verras que le monde ne reviendra jamais à ce quil était, répéta Madeleine en triant les brins dherbe sèche.

Ainsi, la vie nous enseigne que la vraie richesse réside dans le présent que nous habitons, et non dans les souvenirs que nous chérissons. La leçon ultime: chaque instant est un cadeau, alors vivonsle pleinement.

Оцените статью