Le prix d’un pas Il devait terminer son rapport avant dix-huit heures, mais depuis un quart d’heure, il fixait une lettre marquée « personnel ». L’enveloppe blanche, sans expéditeur, trônait entre le clavier et un mug de café froid, et Pierre n’arrêtait pas de la remettre à plus tard. Finir d’abord le tableau Excel. D’abord répondre au message du patron. D’abord jeter un œil au compte bancaire. Comme si le contenu du courrier dépendait du moment où il l’ouvrirait. La journée s’étirait, rythmée par des « d’abord ». Pierre avait quarante ans, cadre référent dans le service logistique d’une petite entreprise de négoce. Ni chef, ni débutant. On venait lui demander conseil, mais les décisions se prenaient plus haut. Salaire stable, primes occasionnelles. Il savait ce qu’il toucherait à la fin du mois et à quoi cela suffirait : prêt immobilier, découvert, entraînement du fiston, médicaments pour la belle-mère, restos rares. Il cliqua sur une case de son tableau, tapa un chiffre, relut la consigne du patron, acquiesça machinalement. Ce soir, il devait appeler des clients qu’il n’avait jamais vus, mais avec qui il échangeait des mails depuis un mois. Rien de neuf. Rien d’alarmant. Et rien d’enthousiasmant non plus. Son téléphone vibra. Sa femme envoyait une photo : leur fils, Antoine, douze ans, en maillot avant un entraînement de basket, cheveux en bataille, mine enrhumée. En légende : « Il a encore oublié ses baskets. J’ai dû rentrer. Tu as parlé au coach pour le stage ? » Pierre répondit : « Non, j’appelle ce soir. » Puis il effaça et remplaça par : « Je verrai plus tard, c’est la course au boulot. » Il envoya sans relire. Depuis un moment, il se rendait compte qu’il prononçait de plus en plus souvent ces mots — la course. Parfois c’était vrai, parfois une facilité. Pas seulement pour sa femme, aussi pour lui-même. L’enveloppe traînait parmi les papiers, intruse. Son nom et prénom y figuraient, sans « monsieur », écrit d’une main curieusement familière. Pierre finit par la prendre, la tourner, tâter la pliure. La lumière de la fenêtre faisait ressortir la date dans un angle : « À ouvrir le 12/04/2035 ». Il s’arrêta, relut, inspira lentement. Sur le calendrier du coin de l’écran, la date clignotait : « 12/04/2025 ». Il eut un rictus, l’agacement montant. Une farce d’un collègue ? Ou Antoine ? Un doute s’insinua, vite refoulé : bêtises. Il n’avait qu’à l’ouvrir : ce serait sûrement une invitation à un escape game d’entreprise ou une pub quelconque. Pierre déchira un coin et sortit quelques feuillets pliés. Odeur d’encre et de bureaux, poussière de papier. La première page portait la date : « 12 avril 2035 », dessous : « Salut Pierre. Si tu lis ceci le bon jour, tu as quarante ans. Moi, cinquante. Je suis toi. » Il s’affaissa sur son siège. Son cœur cogna. L’écriture était la sienne, le même penchant des lettres vers la droite, le même petit crochet au « g ». Il relut la ligne, mille explications se bousculant : quelqu’un a imité son écriture, plaisanterie, canular. Mais le texte continuait… « Maintenant, tu es assis au bureau, 3e étage, près de la fenêtre à cause de la clim, parce que depuis l’hiver dernier tu es devenu frileux. Il y a ce mug client que tu aurais dû jeter il y a un an. Trois messages non lus sur ton téléphone : ta femme, Antoine et Serge de la compta pour l’état des comptes. Tu penses finir ton rapport à six heures pour éviter encore des justifications… » Pierre regarda son téléphone. Trois messages. De sa femme, d’Antoine : « Papa, le coach a parlé du stage, je peux ? », et de Serge : « Pierre, il me faut l’état de comptes ce soir ! » Il lorgna la tasse publicitaire, souvenir d’un client compliqué. Il sentit le froid monter. Il reposa les yeux sur le texte. « Cette lettre ne parle pas de miracles ni de destin. Elle parle du prix que tu paieras pour tes compromis ordinaires. J’ignore si l’on peut changer quelque chose. Mais tu as encore le choix. Je vais te raconter quelques moments-clés des années qui viennent. Rien d’extraordinaire. Juste des décisions prises parce que c’est plus simple. Ensuite, je te dirai ce qu’elles m’ont coûté. » Il tourna la page, où se succédaient des dates et des intitulés : « 1. Juillet 2025. Proposition chez TransHexagone. 2. Octobre 2026. Deuxième crédit. 3. Janvier 2028. Douleur au flanc. 4. Mai 2029. Discussion dans la cuisine. 5. Novembre 2030. Stage d’Antoine. 6. Février 2032. Déplacement à Lyon. 7. Août 2033. Résultats médicaux. 8. Janvier 2034. Déménagement. » Pierre avala sa salive. Des intitulés secs, anodins. Pas d’accident ni de spectacularité. Un quotidien découpé en étapes. — Pierre, tu en es où sur l’état de comptes ? — Anna, une collègue, surgit derrière la cloison, sa chemise froissée. Il sursauta, cacha la lettre. — J’y suis, j’y suis, je termine, — bredouilla-t-il, avec une voix qu’il voulait ferme. — Raccourcis, hein, — fit-elle, repartant sans sourciller. Pierre consulta l’heure. Seize heures moins vingt. Deux heures à tirer, mais il étouffait soudain dans cet open space, au milieu du vrombissement des imprimantes. Il replia les feuilles, les enfourna dans sa veste. Ferma son ordinateur, se leva et fila chez son responsable. — J’ai besoin de m’absenter. Un rendez-vous médical, — improvisa-t-il. — Maintenant ? Et le rapport ? — Je l’aurai ce soir, promit Pierre sans vouloir y croire. Le chef se pinça les lèvres, céda d’un geste. Dans l’ascenseur, Pierre regardait son reflet dans l’inox, mains moites. Il ignorait où il allait, sentant juste un besoin irrépressible de quitter les lieux. Il parcourut deux pâtés de maisons, finit par s’asseoir sur un banc d’une cour silencieuse, sortit la lettre, lut le premier point. « 1. Juillet 2025. Proposition chez TransHexagone. Dans trois mois, un ancien camarade te contactera. Il est aujourd’hui bras droit dans une société de logistique, TransHexagone. On t’offrira un poste à responsabilités : meilleur salaire, meilleures conditions, mais tu devras sortir de ta zone de confort. Tu diras que tu réfléchis, puis tu refuseras, prétextant que tu as un crédit, un enfant, besoin de stabilité. En vérité, tu auras peur. Dans un an, TransHexagone connaîtra un essor, ton camarade deviendra directeur commercial. Toi, tu resteras là où tu es, avec ton salaire, tes peurs et tes justifications. » Pierre revit le copain avec qui il avait échangé quelques mails il y a deux ans. Ce genre d’opportunités… Il entendait déjà sa réponse « Je vais réfléchir », puis des jours de tergiversations et, finalement, la sécurité choisie par reflexe. Ça sonnait tellement vrai. Il passa au point suivant. « 2. Octobre 2026. Deuxième crédit. Votre couple se disputera plus souvent pour l’argent. Antoine voudra partir en stage, tu culpabiliseras. La banque proposera une nouvelle carte de crédit. Tu diras que c’est temporaire, vite remboursé. À vrai dire, tu n’oseras pas refuser ni t’opposer à la maison. Tu signeras. Dans quelques années, les intérêts seront ton lot mensuel, et tu travailleras pour les banques. » Pierre serra le papier. Une histoire de crédit, déjà vécue une fois, mauvais souvenir… Pour le deuxième, il s’entendait déjà dire « ce n’est que de passage… » Il passa à la santé. « 3. Janvier 2028. Douleur au flanc. Tu la sentiras à l’automne, croiras à de la fatigue. En janvier, la douleur empirera, tu auras du mal à dormir. Ta femme insistera pour aller chez le médecin, tu refuseras. Tu consulteras quand ce sera trop tard. Le diagnostic ne sera pas mortel mais tu devras être opéré, te rééduquer. Si tu étais allé plus tôt, tout aurait été plus simple. » Machinalement il toucha son flanc. Pas de douleur ce jour-là, mais il se rappela ce mal de dos récent qu’il avait mis sur le compte du fauteuil. Il sauta plusieurs points, s’arrêta. Gorge sèche. Il n’était pas prêt à tout savoir, mais redoutait de refermer la lettre : comme si, sans la lire, rien ne pourrait arriver. Le téléphone vibra. Message de sa femme : « Tu es où ? On doit parler du stage. Antoine attend. » Il consulta les dates : novembre 2030 dans la lettre, stage discuté aujourd’hui. Pourtant, c’était bien le futur. Nous étions en avril 2025, et l’échéance commençait déjà à pointer. Il rentra vers 17 h, boucla son rapport en mode automatique, relut, envoya au chef. Des collègues commentaient la circulation, les séries du soir, les week-ends. Pierre se mura dans le silence. Le courrier pesait dans son cartable comme un pavé. À la maison, tumulte habituel. Antoine, baskets à la main, commentait fièrement son entraînement. Sa femme débitait une salade, une casserole frémissait. — T’étais où ? Je t’ai écrit, — fit-elle sans se retourner. — C’était la course, — répondit-il par automatisme, en se corrigeant aussitôt. — Tu avais promis d’appeler le coach. Dans deux semaines, il faut savoir s’il part. Antoine surgit, basket sous le bras, ballon dans l’autre. — Papa, dis oui, tous les autres y vont ! — s’enthousiasma-t-il. Pierre enleva sa veste, la suspendit, passa à la cuisine. L’odeur du dîner chatouillait ses narines. Il ouvrit le robinet, se lava les mains, chercha la serviette. — C’est combien ? — demanda-t-il (il savait déjà). — Je t’ai envoyé les infos par mail, — expliqua sa femme. — Hébergement, transport, frais d’inscription. C’est pas donné, mais c’est important. Le coach dit qu’il doit se montrer. Il savait combien il restait sur le compte, connaissait la date du prélèvement de l’emprunt. Selon la lettre, il accepterait une deuxième carte à crédit dans un an et demi, juste pour éviter de dire non. Ce n’était pas encore le bon timing, mais il voyait la tentation poindre. — On va regarder ensemble, — dit-il. — Peut-être qu’on peut éviter un autre crédit. Sa femme leva un sourcil, surprise. — Comment ? T’as dit que les primes étaient incertaines… — Peut-être qu’en se serrant, en repoussant certains achats… Je voudrais éviter un nouveau prêt. Antoine serrait son ballon. — Je n’y vais pas, alors ? — grinça-t-il. — J’ai pas dit ça, — répondit Pierre, regardant son fils. — On va essayer de faire en sorte que tu partes, mais sans s’endetter. Ce soir, on met tout à plat. Sa femme se tut, entre lassitude et timide espoir. — D’accord, — dit-elle. — On regardera. Plus tard, Antoine filant faire ses devoirs, Pierre posa l’enveloppe sur la table. — C’est quoi ? — demande-t-elle. Un instant, il hésita à tout raconter. Une lettre de soi-même dans dix ans, cela ressemblait à une mauvaise blague. Mais la cacher aurait été pire. — Un truc étrange, — avoua-t-il. — Une lettre. Comme venue du futur. Elle ricana. — T’es sérieux ? Une blague ? — Je sais pas. Trop de détails. Trop précis. Il lui tendit la première page. Elle fronça les sourcils à la lecture. — C’est bien ton écriture. Mais ça se copie… Et ça parle de quoi ? De nous ? — Des choix que je ferais. Travail, crédits, santé. Nous deux. Elle feuilleta jusqu’à « Discussion dans la cuisine », lut en silence, pâlit. — Quelqu’un sait tout de nous… — murmura-t-elle, mal à l’aise. — Moi aussi, — concéda Pierre. Ils restèrent là, face à la lettre, entre deux assiettes. L’horloge rythmait la cuisine, Antoine riait dans sa chambre. — Alors, tu vas faire quoi ? demanda-t-elle. Il revint à « Proposition TransHexagone », sentit son ventre se nouer. — Je ne sais pas. Mais je crois que faire semblant que mes choix ne comptent pas, ça ne passera plus. Cette nuit-là, le courrier le hanta. Il repassa dans sa tête les épisodes annoncés : l’appel de l’ami, la deuxième carte, la douleur au flanc. Il se revit choisir le silence, la facilité, l’habitude, l’analgésique. Le lendemain matin, en route pour le bureau, il chercha le numéro de son ancien pote, hésita, puis rangea son portable. La lettre annonçait un appel sous trois mois. S’il appelait le premier, cela changerait-il la suite ou simplement précipiterait-il l’inévitable ? Au bureau, rien n’avait changé. Mêmes têtes, même café bon marché. Le chef fit l’annonce : restrictions budgétaires, primes suspendues. — On tient bon, hein, — hasarda-t-il, sourire de façade. Les collègues pestaient. Anna jura à mi-voix. Pierre sentit monter l’habituelle vague de résignation. Il savait déjà ce qu’il dirait à la maison : il faut faire avec, c’est comme ça partout. À midi, il ressortit la lettre pour lire les points sur le déplacement à Lyon et le déménagement : dans sept ans, on lui proposera d’ouvrir une filiale, il refusera, craignant de déraciner sa famille. Résultat : la filiale prospérera, leur bureau sera réduit, baisse de salaire, charges inchangées. « Je ne dis pas qu’il fallait accepter, — poursuit la lettre. — Je dis que je me suis interdit d’y penser franchement. Décidé pour tout le monde que c’était impossible. Par réflexe de tranquillité. » Pierre reposa la page. Et si cette lettre n’était pas une prophétie mais une description méthodique de ses habitudes ? Quelqu’un qui le connaissait l’aurait écrit ainsi. Il se rappela le commentaire d’un psy du lycée : « Tendance à éviter les conflits ». C’était risible à seize ans ; moins aujourd’hui. Le soir, sur le canapé, Antoine s’approcha. — Papa, si je fais pas ce stage, je pourrai toujours jouer ? — demanda-t-il, absorbé par son écran. — Oui, mais tu auras moins de chances de rester en équipe première, — répondit Pierre. — C’est ce que le coach a dit. Moi je veux pas que vous fassiez des dettes pour moi. La remarque piqua plus que n’importe quel taux d’intérêt. — Écoute, — Pierre referma son ordi. — On va voir avec maman où on peut économiser. Je pourrais faire un extra. Mais je veux que tu partes parce que tu en as envie, pas juste parce que le coach le dit. Les dettes… on va les éviter. Si c’est impossible, on en reparlera. Ensemble. Antoine hocha la tête, lèvres pincées mais sourire esquissé. Cette nuit-là, Pierre termina la lettre. Certains détails lui nouaient la gorge : la dispute pour son absence au spectacle d’Antoine ; l’année où il n’irait pas au tournoi parce qu’« urgence au boulot » ; la phrase du gamin : « C’est pas grave, j’ai l’habitude. » En 2033, angoissé dans une salle d’attente, il se chargerait de remords pour n’avoir pas pris sa santé au sérieux. À la fin, pas de morale. Juste : « Si tu fais pareil, tout ou partie arrivera. Si tu changes des choses, autre chose se produira. Je ne sais pas ce qui sera mieux. Mais vivre en pensant que rien ne dépend de toi a un prix. » Il resta longtemps avec la lettre sous les yeux, puis la rangea. Prend un feuillet vierge, écrit : « Salut. J’ai quarante ans. Je ne sais pas qui tu es ni comment ça marche. Mais je vais tenter de changer deux-trois choses. Pas tout. Je ne suis pas un héros. Mais deux-trois. » Puis il rature, froisse, jette à la corbeille. Le lendemain il appela la CPAM pour un rendez-vous chez le médecin. Rien que ça. Un jour plus tard, il composa le numéro de l’ami d’école. Celui-ci, ravi, aborda la question du boulot : « Écoute, on va peut-être ouvrir un poste cet été. Je préfère prévenir, ce serait chaud, gestion d’équipe, pas de la tarte… En plus à ton âge, tu n’auras peut-être pas envie de tout changer. » Pierre sentit que la lettre s’invitait déjà. — Si ça s’ouvre, je veux en parler. Je ne promets rien, mais cette fois je ne dis pas non d’avance. L’ami éclata de rire : « Voilà qui change tout, je te tiens au courant. » Pierre raccrocha, resta un long moment assis au bord du lit. La chambre n’avait pas changé, mais il y sentait désormais flotter l’idée d’un possible. Le soir, il raconta à sa femme. Elle resta longue à se taire, puis demanda : « Tu es prêt à déménager ? » — Je suis prêt à ne pas écarter l’idée sans y réfléchir ensemble. Je suis fatigué de tout décider par peur. Elle le fixa. — Je ne veux pas partir n’importe où, — lâcha-t-elle, — mais vivre avec quelqu’un qui choisit toujours la peur, encore moins. Ces mots le touchèrent, mais sans l’atteindre. Plutôt comme s’ils tombaient dans une fissure déjà là. — D’accord. Si l’offre est sérieuse, on met tout sur la table, sans non automatique. Elle acquiesça. Une semaine plus tard, la banque annonça par texto une offre de crédit : « La liberté pour vos envies. » Pierre l’effaça avant d’ouvrir. Puis il ouvrit l’appli, trouva le bouton « Refuser » et l’utilisa. Son cœur battait comme s’il signait un acte grave. Mais après, il se sentit soudain plus léger. La lettre resta dans le tiroir du bureau. Parfois il la relisait, retrouvant des mots, des phrases, des anecdotes à peine décalées de son présent : une réflexion du chef, la date de la panne de l’imprimante, une remarque d’Antoine lors d’un entraînement. D’autres choses commençaient à dévier : la carte de crédit prévue pour 2026, il venait déjà d’y renoncer ; bientôt il solderait même la précédente. Parfois il pensait : cette lettre était un stimulus rusé. Quelqu’un qui savait tout sur lui cherchait à le faire réagir, à le pousser hors d’une routine. Parfois il pensait l’avoir lui-même écrite puis oubliée, comme une note à soi. Les nuits d’insomnie, il envisageait qu’elle venait bien du futur, de son « lui » plus vieux, las, apeuré. Il abandonna la quête d’une réponse unique. Il se mit à dresser la liste, plutôt, des choses à garder et de celles à changer même si ça fait peur. Un soir, il acheta un simple cahier, s’installa à la table, nota la date sur la première page, puis dressa deux colonnes : ce qu’il acceptait encore et ce qu’il n’acceptait plus. « J’accepte : travailler dans un domaine qui n’est pas ma passion, mais faire mon travail avec conscience. J’accepte : renoncer à certains désirs pour la famille. J’accepte : ne pas partir loin si cela détruirait la vie d’Antoine. Je n’accepte plus : de prendre de nouveaux crédits pour couvrir les anciens. Je n’accepte plus : de rater les grands moments d’Antoine à cause d’un rapport. Je n’accepte plus : d’ignorer ma santé. Je n’accepte plus : de dire automatiquement non à tout changement. » Et, en bas de page : « Je n’accepte plus : de faire comme si mes choix n’avaient aucun prix. » Le cahier rejoignit la lettre dans le tiroir du bureau. Tard le soir, sur le balcon, Pierre prit une feuille vierge. Il pensa écrire une réponse à celui qui avait envoyé la lettre, ou à lui-même dans dix ans. Dire qu’il essaierait. Pas de miracle, pas de promesse de métamorphose, mais juste une vérité : il ne voulait plus payer n’importe quel prix par défaut. Il écrivit : « Salut. J’ai quarante ans. Je ne sais pas si tout ceci arrivera. Mais j’ai déjà essayé de faire les choses autrement. Je ne sais pas si ce sera mieux. Mais maintenant que je connais le prix, je ne peux plus faire semblant qu’il ne me concerne pas. » Puis il retourna la feuille, écrivit plus simplement : « Si tu existes, sache que j’aurai essayé de ne pas toujours choisir le confort du silence. Parfois je reculerai, parfois j’accepterai. Mais désormais, ce seront mes choix. Et j’accepte d’en assumer le prix. » Il ne savait que faire de cette lettre. La glisser dans l’enveloppe ? La brûler ? Se l’envoyer, datée de dans dix ans ? Finalement, il la glissa dans le cahier, entre les pages. En bas, une femme descendait d’un taxi, un sac à la main. Quelqu’un l’attendait, l’enlaça. Une scène banale, parmi tant d’autres. Pierre les observa, pensant à tout ce qui bascule sur de minuscules décisions : répondre à un appel, signer un papier, se taire ou parler. La lettre n’offrait aucune garantie. Elle n’annonçait pas que le bon choix mènerait au bonheur. Elle indiquait juste le prix possible. Le reste lui appartenait. Il rentra, passa voir Antoine : celui-ci, dans le lit, téléphone en main, casque sur les oreilles. — Pas trop tard ? — lança Pierre, allusion à l’entraînement du matin. — Tout de suite, — grommela Antoine. — Demain, j’t’emmène à l’entraînement, — précisa-t-il. Son fils le regarda, surpris. — Tu devais pas avoir une réunion ? — Je déplacerai. Pour une fois, c’est possible. Antoine hocha la tête, un sourire discret aux lèvres. Dans sa chambre, Pierre éteignit la lumière, s’allongea. Le sommeil tardait, mais l’angoisse n’avait plus la même emprise que le jour du fameux courrier. La lettre demeurait une énigme. Mais il n’y était désormais plus seul : il y avait ses petits pas personnels à côté. Il ignorait quel serait le prix des changements à venir. Mais, s’endormant, il se surprit à se dire que, désormais, il était prêt à le découvrir — sans croire, comme avant, que tout était déjà décidé malgré lui.

Le prix du pas

Tu sais, il devait finir son rapport avant 18h, mais ça faisait déjà un quart dheure quil fixait cette enveloppe marquée « personnel ». Un courrier blanc, sans expéditeur, posé entre son clavier et sa tasse de café froid : Étienne narrêtait pas de remettre à plus tard. Dabord finir ce tableau. Dabord répondre au message du chef. Dabord jeter un œil à son compte bancaire. Comme si le fait de retarder louverture de cette lettre allait en changer le contenu.

Sa journée de boulot sétirait dun « dabord » à lautre. Étienne, quarante ans, expert principal dans le service logistique dune PME de négoce à Lyon. Pas directeur, mais loin dêtre débutant. On venait lui demander des avis, mais les décisions, cétait plus haut que lui. Salaire stable, primes de temps en temps. Il savait à leuro près ce qui tomberait à la fin du mois, et il voyait bien sur quoi cet argent filerait : crédit immobilier, carte de crédit, cotisation basket de son fils, médocs pour sa belle-mère, restaus de temps en temps.

Il tapa un chiffre dans le tableau, relut en diagonale le mail du boss, hocha machinalement la tête devant lécran. Ce soir, il devait appeler des clients quil navait jamais rencontrés en vrai, même si ça faisait des semaines quils sécrivaient. Rien de nouveau. Rien de grave. Mais rien qui fasse vibrer non plus.

Son téléphone vibra. Sa femme venait denvoyer une photo : leur fils, Lucas, douze ans, en tenue de basket avant lentraînement, les cheveux en bataille, une grimace sur la figure. En dessous, elle avait écrit : « Il a encore oublié ses baskets de rechange. Jai dû rentrer. Tu as parlé au coach pour le stage ? » Étienne tapa « Non, je lappelle ce soir ». Puis effaça, remplaça par « Je gère ça plus tard, jai trop de boulot ». Envoya sans se relire.

Ça faisait un moment quil remarquait quil utilisait « trop de boulot » tout le temps. Parfois, cétait vrai, parfois, cétait juste plus simple. Pas seulement pour elle, aussi pour lui-même.

Lenveloppe trônait sur la pile de papiers, comme un objet venu dailleurs. Son nom était inscrit dessus, Étienne Laurent, mais sans le prénom composé, dune écriture soignée et vaguement familière. Enfin, il la prit, la retourna, sentit le pli bien serré sous ses doigts. Une lumière douce tombait de la fenêtre sur le papier, mettant en valeur la date inscrite discrètement dans le coin : « À ouvrir le 12/04/2035 ». Il sarrêta net, relut, souffla lentement. Le calendrier de lordi affichait : « 12/04/2025 ».

Il sourit, une sorte dagacement qui monte. Un collègue qui a décidé de jouer aux devinettes ? Un coup monté par Lucas ? Il sentit une pointe dinquiétude, vite refoulée comme une habitude : cest rien. Allons, il va louvrir et trouver une invitation à un escape game déquipe ou une pub.

Le bord déchiré, il sort quelques feuilles pliées en deux. Odeur dencre dimprimerie et de bureau, cette odeur de poussière de feuilles froissées. En haut de la première page : « 12 avril 2035 ». Et juste en dessous : « Salut Étienne. Si tu lis ceci à la date prévue, tu as quarante ans. Jen ai cinquante. Je suis toi ».

Il saffala contre le dossier de sa chaise. Son cœur tapa fort dun coup. Lécriture était la sienne. Cette habitude de pencher légèrement à droite, ce petit crochet à la lettre « g ». Il relut la phrase. Il aurait pu inventer cent explications : quelquun a copié son écriture, une blague, un évènement dentreprise farfelu. Mais non, les phrases se déroulaient.

« Tu es assis dans ton bureau, troisième étage, côté fenêtre, parce que tu gèles depuis lhiver dernier à cause de la clim. Sur ta table, la tasse au logo dun client que tu voulais jeter il y a un an mais qui traîne encore là. Sur ton portable, trois messages non lus : ta femme, Lucas, et Sébastien de la compta pour les relevés. Tu penses quil faut finir ce fichu rapport avant 18h ou tu vas encore devoir te justifier ».

Il vérifia machinalement son téléphone : trois messages non lus. Un de sa femme, un de Lucas : « Papa, le coach a parlé du stage, je peux y aller ? » et un de Sébastien : « Étienne, jai besoin du doc avant ce soir ». Il leva les yeux vers sa tasse. Toujours ce logo défraîchi dun client quils avaient failli perdre il y a deux ans.

Un frisson glacé remonta le long du dos. Il retourna aux feuilles.

« Ce nest pas une histoire de miracle ou de destin. Cest le prix des compromis que tu timposes. Je ne sais pas ce quon peut vraiment changer, mais là, tu as encore le choix. Je vais te raconter quelques moments de notre avenir proche. Rien de spectaculaire. Juste des décisions prises parce que cest moins risqué, plus calme, plus simple. Et ce quelles mont coûté ».

Il passa à la page suivante : une liste avec des dates et des titres :

1. Juillet 2025. Offre de « NordLog ».

2. Octobre 2026. Deuxième crédit.

3. Janvier 2028. Douleur au flanc.

4. Mai 2029. Discussion dans la cuisine.

5. Novembre 2030. Stage de Lucas.

6. Février 2032. Mission à Lille.

7. Août 2033. Résultats médicaux.

8. Janvier 2034. Déménagement.

Étienne sentit sa gorge se nouer. Les titres étaient banals, presque fades. Pas daccident, ni de miracle, juste la routine qui se découpe par étapes.

Étienne, où tu en es du doc ? sa collègue, Claire, passa la tête au-dessus de la cloison, un dossier à la main.

Il sursauta, cacha vite les feuilles sous sa main.

Jy suis, jy suis, je finis dans deux minutes, répondit-il en se forçant à sourire.

Ne tarde pas, Claire repartit, lair de rien.

Il jeta un œil à lhorloge : 15h40. Deux heures avant la fin de la journée, mais soudain, il se sentit comme asphyxié au milieu des ordis et du bourdonnement des imprimantes.

Il rangea les feuilles dans lenveloppe et la glissa dans la poche intérieure de son veston. Ferma lordi dun geste brusque, se leva et alla trouver le chef.

Je dois mabsenter une heure. Un rendez-vous médical, lança-t-il sans réfléchir.

Maintenant ? Le boss leva un sourcil. Le rapport sur Terreno…

Je laurai fini ce soir, lâcha Étienne sans trop y croire lui-même.

Le chef fit la moue, mais finalement acquiesça.

Dans lascenseur, il fixait son reflet dans le métal, les paumes moites. Il navait aucune idée doù aller. Il avait juste besoin de sortir.

Dehors, la lumière était douce, les voitures en file, les gens pressés par leurs rendez-vous. Normal, comme tous les jours. Sauf que lui, dedans, plus rien ne sonnait pareil. Il marcha un pâté de maisons, puis un autre, jusquà tomber sur une petite cour silencieuse, un banc à lombre. Il sy assit, ressortit la lettre, ouvrit le premier point.

« 1. Juillet 2025. Offre de NordLog.

Dans trois mois, un ancien camarade de fac, aujourdhui directeur adjoint chez NordLog, tappellera. Ils cherchent à étendre leur équipe, ils veulent quelquun pour un poste de responsable. Salaire meilleur, conditions en béton, mais il faudra se reformer, prendre des responsabilités, sortir de ta routine. Tu répondras que tu vas réfléchir. Et tu refuseras. Tu diras que tu as un prêt sur le dos, un fils, que la stabilité est essentielle. En vrai, tu auras peur. Tu te diras quà quarante et un ans, on ne recommence pas tout. Jai refusé. Un an après, NordLog a explosé, ton pote est passé DG. Moi, jai rien bougé, resté avec le même salaire, les mêmes peurs, les mêmes excuses ».

Étienne pensa au copain de promo avec qui il avait échangé deux-trois mails il y a des années. Effectivement, à lépoque, il y avait des sous-entendus sur un poste. Impossible de ne pas se reconnaître dans lhistoire. Il visualisa ce coup de fil, le « je vais réfléchir », la semaine dangoisse puis le refus, trop familier.

Il passa au point suivant.

« 2. Octobre 2026. Deuxième crédit.

À cette date, avec ta femme, vous commencez à vous prendre sérieusement la tête pour largent. Lucas voudra participer à un stage sportif, tu culpabiliseras de ne pas pouvoir lui offrir plus. La banque proposera une nouvelle carte de crédit. Tu diras que cest temporaire, quon rembourse vite. En vrai, tu ne voudras pas décevoir Lucas ni te disputer à la maison. Tu signeras. Dans quelque temps, les intérêts deviendront un fardeau, tu auras limpression de bosser juste pour les banques ».

Il serra la feuille. Ils lavaient déjà fait une fois, ce crédit. Il se souvenait encore de la somme de stress. Un deuxième ? Il était capable de se dire: « Juste pour cette fois ».

Il poursuivit, tomba sur la santé.

« 3. Janvier 2028. Douleur au flanc.

Tu la sentiras déjà à lautomne, mais tu mettras ça sur la sédentarité. En janvier, ça empirera, tu te réveilleras la nuit. Ta femme insistera pour voir un médecin, mais tu repousseras. Tu iras seulement quand la douleur sera trop forte. Diagnostic : rien de mortel, mais pénible. Opération, convalescence. Si tu y allais plus tôt, ce serait plus simple et moins cher ».

Il passa instinctivement sa main sur son flanc. Rien, mais il se rappela lavoir eu, il y a peu, ce petit tiraillement dans le dos, en pensant juste à la chaise de bureau.

Il voulut avancer vers les autres points, le stage de Lucas, la discussion dans la cuisine, mais sarrêta. La gorge sèche. Il nétait plus si sûr de vouloir tout savoir, ni de pouvoir juste refermer lenveloppe. Comme si, en ne lisant pas, il conjurait le sort.

Le téléphone vibra encore. Sa femme : « Tu traînes ? On doit parler du stage. Lucas attend ». Il regarda lécran, puis la lettre. Le stage de Lucas, selon la lettre cest novembre 2030, mais là cest tout de suite : avril 2025, un simple tournoi dans une autre ville.

Il rentra au bureau près de 17h. Le rapport fut bouclé en mode automatique, vérifiant deux fois les chiffres, envoi au chef. Les collègues rassemblaient leurs affaires, parlaient de bouchons, de séries, de plans pour le week-end. Étienne, silencieux. Lenveloppe était dans son attaché-case, lourde comme un pavé.

Chez lui, cétait le calme joyeux. Lucas dans lentrée, défaisant ses baskets en racontant haut et fort la victoire à lentraînement. Sa femme à la cuisine, les mains pleines de salade, une casserole qui mijotait.

Tu étais où ? demanda-t-elle sans se retourner. Je tai écrit.

Surcharge au boulot, répondit-il automatiquement, se corrigeant aussitôt.

Tu avais dit que tu appellerais le coach, rappela-t-elle. Le stage est dans deux semaines, il faut décider.

Lucas apparut, toujours en tenue de basket, le ballon à la main.

Papa, dis oui pour le stage ! lança-t-il. Tout le monde y va.

Étienne ôta sa veste, la suspendit, alla à la cuisine. Ça sentait bon le dîner. Il ouvrit le robinet, se lava les mains, saisit un torchon.

Ça coûte combien ? demanda-t-il, tâchant de rester neutre.

Je tai tout envoyé, répondit sa femme en se tournant vers lui. Hébergement, trajet, inscription… Ce nest pas donné, mais cest important. Le coach dit que Lucas doit se montrer.

Il savait ce quil restait sur le compte. La mensualité du prêt allait passer sous trois jours. Et dans la lettre, dans un an et demi, on lui proposerait cette fameuse carte, il accepterait. Ce nétait pas encore là, mais il voyait bien le piège se dessiner.

Viens, on fait les comptes, proposa-t-il. On peut peut-être éviter de sendetter encore.

Sa femme le regarda, interloquée.

Avec quoi ? demanda-t-elle. Toi-même tu dis que les primes sont aléatoires.

On peut rogner un peu, se serrer ailleurs, répondit-il. Mais je ne veux pas dun crédit de plus.

Lucas restait là, raide, le ballon serré contre lui.

Alors je ny vais pas ? demanda-t-il.

Ce nest pas ce que jai dit, répondit Étienne doucement. On va essayer de te faire partir là-bas, mais sans senfoncer plus. Ce soir on sassoit et on regarde.

Sa femme hocha la tête, entre lassitude et espoir.

Ok, dit-elle. On regarde ensemble.

Après le dîner, Lucas fila faire ses devoirs. Étienne sortit lenveloppe et la posa sur la table.

Cest quoi, ça ? demanda son épouse.

Il hésita à tout lui raconter. Expliquer quil a reçu une lettre du soi-disant futur lui, ça sonnait franchement idiot. Mais cacher le truc, cétait encore plus bizarre.

Un truc étrange, admit-il. Une lettre. On dirait quelle est du futur.

Sa femme éclata dun petit rire.

Tu es sérieux ? demanda-t-elle. Qui ta fait la blague ?

Je sais pas, souffla-t-il. Mais cest trop précis. Presque trop juste.

Il lui tendit le début de la lettre. Elle lut, fronça les sourcils.

On dirait ton écriture, dit-elle. Mais ça peut se copier, ça. Il y a quoi dedans ? Ça nous concerne ?

Des choix que je ferais ou devrais faire travail, crédits, santé, nous deux…

Elle feuilleta, sarrêta sur la conversation de la cuisine, pâlit, reposa la page.

Quelquun nous connaît trop, souffla-t-elle. Je naime pas ça.

Moi non plus, répondit-il.

Ils restaient là, les feuilles entre eux comme une assiette invisible. Lhorloge de la cuisine marquait les secondes. De lautre côté de la cloison, Lucas riait dune vidéo.

Alors, tu fais quoi ? demanda-t-elle.

Il fixa la page sur loffre NordLog. Un noeud lui serra lestomac.

Je sais pas, avoua-t-il. Mais jai limpression que je peux plus faire comme si mes choix navaient aucune importance.

Cette nuit-là, il tourna longtemps dans son lit. La lettre était dans la table de nuit, mais ses pensées revenaient toujours dessus. Il repassait les moments décrits, comme sils étaient déjà écrits quelque part : lappel du pote, la deuxième carte, la douleur au flanc. Il songeait à tous ces moments où il avait, ces dernières années, choisi la tranquillité plutôt que la confrontation, la routine plutôt que le défi, le cachet plutôt que la consultation.

Le matin, sur le trajet du bureau, il chercha dans ses contacts le numéro de son ancien pote de fac. Hésita. Dans la lettre, il serait censé appeler dans trois mois. Sil le faisait maintenant, est-ce que ça changerait la suite, ou juste avancer linévitable ?

Au bureau, rien navait changé. Mêmes visages, mêmes blagues, même odeur de mauvais café. Le chef réunit léquipe pour annoncer que les primes seraient réduites, budget oblige.

Mais gardez le sourire, ajouta-t-il, essayant de détendre latmosphère.

Tout le monde grogna dans son coin. Claire pesta à voix basse. Étienne sentit la vieille nausée monter : colère mêlée à la résignation. Il savait déjà ce quil allait raconter ce soir à la maison : que ce sont les temps qui veulent ça, quil faut faire le dos rond, que cest pareil partout.

À la pause déjeuner, il ressortit la lettre et parcourut le passage sur la mission à Lille et le déménagement. Ça racontait comment, en 2032, on lui proposait de déménager pour ouvrir une antenne dans le nord. Il avait refusé, peur de tout chambouler pour la famille sa femme nétait pas chaude, Lucas bientôt au lycée. Deux ans plus tard, lantenne cartonnait et son service était réduit de moitié. Lui, resté à Lyon, moins payé, davantage surchargé, avec autant demprunts…

« Je dis pas quil fallait accepter, disait le futur lui mais je me suis même pas donné la peine dy réfléchir vraiment. Jai juste décidé pour tout le monde que cétait impossible. Parce que cétait plus simple ».

Étienne posa la lettre. Il pensa un instant : et si ce nétait pas tant de la prédiction que la description parfaite de ses habitudes ? Si lauteur connaissait vraiment ses automatismes, au point danticiper chaque réaction ?

Ça lui rappela une appréciation de psychologue scolaire : « Tendance à éviter les conflits ». À treize ans, ça faisait rire. À quarante, nettement moins.

Le soir, il bossait sur son ordi, Lucas vint sasseoir près de lui.

Papa, si je fais pas ce stage, je pourrai continuer le basket ? demanda-t-il sans lever les yeux.

Oui, dit Étienne. Mais tauras moins de chances dans léquipe.

Cest ce que le coach a dit… Lucas soupira. Je veux pas que vous vous endettiez pour moi.

Cette phrase lui fit bien plus mal que nimporte quel intérêt bancaire.

Écoute, il ferma son portable. On va tous faire des efforts. Je vais voir pour bosser un peu plus, prendre un extra, demander au boulot. On va essayer pour que tu partes, si tu en as envie. Les dettes… on essaiera de faire sans. Et si on ne peut vraiment pas, on en parlera. Ensemble, daccord ?

Lucas hocha la tête, sans trop le regarder, mais un sourire perça.

Cette nuit-là, il termina enfin la lettre. Les détails étaient poignants : leur dispute en mai 2029 parce quil était encore rentré trop tard et avait raté le spectacle de Lucas ; puis, en 2030, le match loupé pour cause de « dossier urgent » et Lucas qui lâchait : « Cest pas grave, jai lhabitude ». Puis, en 2033, ces heures passées à angoisser dans un couloir dhôpital, se disant que courir un peu plus ou aller chez le médecin plus tôt aurait peut-être tout changé…

Pas de morale à la fin. Juste cette phrase : « Si tu fais pareil, certaines choses arriveront. Si tu fais différemment, ce sera autre chose. Je ne garantis rien. Mais vivre comme si nos choix navaient aucun prix, cest cher payé ».

Il garda les feuilles, puis attrapa un papier blanc. Écrivit : « Salut. Jai quarante ans. Je sais pas comment tout ça marche. Mais je vais essayer de changer quelques trucs. Pas tout. Je suis pas un héros. Mais un peu ». Barré, froissé, jeté à la poubelle.

Le lendemain, il prit rendez-vous chez le généraliste. Par téléphone, tout simplement. Dhabitude, il repoussait toujours. Cette fois, il nota la date : dans deux semaines.

Quelques jours plus tard, il rappela lancien pote de fac. Surprise, rires, longues nouvelles, et au détour :

Tu sais, on aura peut-être une ouverture cet été. Mais cest du costaud, gros poste à responsabilité, il faudra y aller à fond, et puis… tes installé, tu voudras sûrement pas tout changer.

Étienne sentit la même peur que dans la lettre, mais la voix plus assurée.

Écoute, dit-il, étonné de sa fermeté, si il y a un poste, je veux en discuter. Je promets rien, mais cette fois, je veux pas refuser sans réfléchir.

Le copain rit.

Ça, cest pas le Étienne que je connaissais ! Ok, alors on sappelle quand jen sais plus.

Il raccrocha, sassit au bord du lit. Même chambre quhier, armoire bancale, table de chevet encombrée, vieux lampadaire. Mais dans la pièce, il y avait comme une brise : celle des possibles.

Le soir, il raconta le coup de fil à sa femme. Elle resta silencieuse, puis demanda :

Tu serais prêt à partir ?

Jsais pas, répondit-il. Mais je veux au moins en parler pour de vrai. Pas comme avant où je venais déjà avec une décision dans la tête.

Elle hocha la tête.

Jai pas envie de tout quitter sans raison, souffla-t-elle. Mais jai encore moins envie de vivre avec quelquun qui choisit seulement la peur.

Ça lui fit mal, mais sans blesser. Cétait comme recoller une fissure.

Justement, dit-il. Si une offre arrive, on pose tout sur la table. On décide ensemble. Pas daccord tacite pour dire non.

Elle accepta.

Une semaine plus tard, la banque envoie une pub : « Nouvelle réserve de crédit, vos projets sans limite ! ». Dhabitude, il aurait tout de suite ouvert. Il supprima sans lire. Puis, pris dun doute, ouvrit lappli, trouva « Refuser », appuya. Grosse boule dans la gorge, mais respirant mieux une fois le truc disparu.

La lettre restait dans son tiroir. Il la relisait parfois, comparait avec la réalité. Parfois, le détail était flippant : la phrase du chef en réunion, la date de la panne dimprimante, ou Lucas balançant le ballon dans le salon avec exactement les mots écrits dans la lettre. Parfois, la vie déviait : en octobre 2026, il était censé signer un nouveau crédit. On était en avril 2025 et il venait de fermer une carte.

Il se disait, certains soirs, que la lettre était un coup monté par quelquun qui le connaissait trop bien une claque pour le réveiller. Parfois, il imaginait lavoir écrite lui-même… puis oubliée. À des heures perdues, il se demandait si, dune manière ou dune autre, elle venait bien de lui.

Il laissait tomber les explications. À la place, il notait ce quil voulait garder, ce quil voulait changer.

Un soir, en rentrant, il acheta un cahier à carreaux. Sinstalla à la table, nota la date, puis dun trait, fit deux listes : ce quil acceptait, ce quil nacceptait plus.

« Jaccepte : bosser sans passion tant que je fais mon boulot, faire parfois passer la famille avant moi, ne pas partir si la stabilité de Lucas est en jeu.

Je naccepte plus : prendre des crédits pour effacer danciens crédits, rater les matchs ou moments importants à cause du travail, négliger ma santé, dire non davance à tout changement ».

Il regarda la liste, puis ajouta : « Je naccepte plus de faire comme si mes choix navaient aucun poids ».

Il referma le cahier, le plaça près de la lettre, côte à côte, comme deux voies dun même récit : lun écrit quelque part, lautre encore tout neuf.

Tard le soir, alors que tout le monde dormait, il sortit fumer sur le balcon, une feuille blanche en main. Il pensa à répondre à cette lettre. Ou écrire à lui-même dans dix ans. Juste écrire : jessaie. Pas de promesses, pas de miracles, mais reconnaître : je ne peux plus faire semblant de croire que mes choix nont pas de conséquences.

Il sappuya contre la rambarde et griffonna : « Salut. Jai quarante ans. Je ne sais pas si ce que tas écrit arrivera. Mais jai déjà agi autrement, un peu. Peut-être que ça changera rien. Mais maintenant que je vois le prix, je peux plus faire comme si je le payais pas ».

Il relut ce quil venait décrire. Ça sonnait grandiloquent, alors il retourna la page et nota plus simplement :

« Si tu existes vraiment, sache que je tente de ne pas choisir seulement le silence. Je céderai encore parfois, cest comme ça. Mais ce seront mes décisions. Et jassumerai le prix ».

Il hésita sur ce quil voulait faire de cette feuille. La mettre dans lenveloppe ? La brûler ? Lenvoyer par la Poste à Étienne Laurent, 2035 ? Finalement, il la glissa juste dans le cahier.

En bas de limmeuble, un taxi se gara, une femme en descendit, fut accueillie par quelquun, ils sembrassèrent. Juste un moment parmi tant dautres.

Étienne pensait à tous ces détails de la vie qui tiennent à des choix minuscules : répondre ou ignorer un appel, signer ou non un papier, parler ou se taire.

La lettre noffrait aucune garantie. Elle ne promettait pas quun «bon» choix suffirait à tout arranger. Juste un aperçu du prix potentiel. Le reste, cétait à lui.

Il passa voir Lucas. Son fils sur le lit, air absorbé, écouteurs dans les oreilles.

Il se fait tard, tu sais, glissa Étienne doucement.

Ouais, jarrive, marmonna Lucas, le nez dans son portable.

Tas entraînement demain matin. Je temmène, daccord ?

Lucas releva la tête, étonné.

Tu disais que tavais une réunion…

Je vais déplacer, pour une fois ça ira.

Un sourire mal déguisé illumina le visage de Lucas.

Dans sa chambre, Étienne coupa tout. Le sommeil vint lentement. Langoisse nétait plus là, ou du moins, plus aussi pesante quau premier soir. La lettre restait un mystère, mais elle nétait plus la seule voie à suivre. Une autre, plus petite mais bien à lui, prenait forme à côté.

Il ignorait combien lui coûteraient ses nouveaux pas. Mais, au fond, il voulait enfin découvrir ce prix par lui-même, au lieu de croire quil était fixé davance.

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Le prix d’un pas Il devait terminer son rapport avant dix-huit heures, mais depuis un quart d’heure, il fixait une lettre marquée « personnel ». L’enveloppe blanche, sans expéditeur, trônait entre le clavier et un mug de café froid, et Pierre n’arrêtait pas de la remettre à plus tard. Finir d’abord le tableau Excel. D’abord répondre au message du patron. D’abord jeter un œil au compte bancaire. Comme si le contenu du courrier dépendait du moment où il l’ouvrirait. La journée s’étirait, rythmée par des « d’abord ». Pierre avait quarante ans, cadre référent dans le service logistique d’une petite entreprise de négoce. Ni chef, ni débutant. On venait lui demander conseil, mais les décisions se prenaient plus haut. Salaire stable, primes occasionnelles. Il savait ce qu’il toucherait à la fin du mois et à quoi cela suffirait : prêt immobilier, découvert, entraînement du fiston, médicaments pour la belle-mère, restos rares. Il cliqua sur une case de son tableau, tapa un chiffre, relut la consigne du patron, acquiesça machinalement. Ce soir, il devait appeler des clients qu’il n’avait jamais vus, mais avec qui il échangeait des mails depuis un mois. Rien de neuf. Rien d’alarmant. Et rien d’enthousiasmant non plus. Son téléphone vibra. Sa femme envoyait une photo : leur fils, Antoine, douze ans, en maillot avant un entraînement de basket, cheveux en bataille, mine enrhumée. En légende : « Il a encore oublié ses baskets. J’ai dû rentrer. Tu as parlé au coach pour le stage ? » Pierre répondit : « Non, j’appelle ce soir. » Puis il effaça et remplaça par : « Je verrai plus tard, c’est la course au boulot. » Il envoya sans relire. Depuis un moment, il se rendait compte qu’il prononçait de plus en plus souvent ces mots — la course. Parfois c’était vrai, parfois une facilité. Pas seulement pour sa femme, aussi pour lui-même. L’enveloppe traînait parmi les papiers, intruse. Son nom et prénom y figuraient, sans « monsieur », écrit d’une main curieusement familière. Pierre finit par la prendre, la tourner, tâter la pliure. La lumière de la fenêtre faisait ressortir la date dans un angle : « À ouvrir le 12/04/2035 ». Il s’arrêta, relut, inspira lentement. Sur le calendrier du coin de l’écran, la date clignotait : « 12/04/2025 ». Il eut un rictus, l’agacement montant. Une farce d’un collègue ? Ou Antoine ? Un doute s’insinua, vite refoulé : bêtises. Il n’avait qu’à l’ouvrir : ce serait sûrement une invitation à un escape game d’entreprise ou une pub quelconque. Pierre déchira un coin et sortit quelques feuillets pliés. Odeur d’encre et de bureaux, poussière de papier. La première page portait la date : « 12 avril 2035 », dessous : « Salut Pierre. Si tu lis ceci le bon jour, tu as quarante ans. Moi, cinquante. Je suis toi. » Il s’affaissa sur son siège. Son cœur cogna. L’écriture était la sienne, le même penchant des lettres vers la droite, le même petit crochet au « g ». Il relut la ligne, mille explications se bousculant : quelqu’un a imité son écriture, plaisanterie, canular. Mais le texte continuait… « Maintenant, tu es assis au bureau, 3e étage, près de la fenêtre à cause de la clim, parce que depuis l’hiver dernier tu es devenu frileux. Il y a ce mug client que tu aurais dû jeter il y a un an. Trois messages non lus sur ton téléphone : ta femme, Antoine et Serge de la compta pour l’état des comptes. Tu penses finir ton rapport à six heures pour éviter encore des justifications… » Pierre regarda son téléphone. Trois messages. De sa femme, d’Antoine : « Papa, le coach a parlé du stage, je peux ? », et de Serge : « Pierre, il me faut l’état de comptes ce soir ! » Il lorgna la tasse publicitaire, souvenir d’un client compliqué. Il sentit le froid monter. Il reposa les yeux sur le texte. « Cette lettre ne parle pas de miracles ni de destin. Elle parle du prix que tu paieras pour tes compromis ordinaires. J’ignore si l’on peut changer quelque chose. Mais tu as encore le choix. Je vais te raconter quelques moments-clés des années qui viennent. Rien d’extraordinaire. Juste des décisions prises parce que c’est plus simple. Ensuite, je te dirai ce qu’elles m’ont coûté. » Il tourna la page, où se succédaient des dates et des intitulés : « 1. Juillet 2025. Proposition chez TransHexagone. 2. Octobre 2026. Deuxième crédit. 3. Janvier 2028. Douleur au flanc. 4. Mai 2029. Discussion dans la cuisine. 5. Novembre 2030. Stage d’Antoine. 6. Février 2032. Déplacement à Lyon. 7. Août 2033. Résultats médicaux. 8. Janvier 2034. Déménagement. » Pierre avala sa salive. Des intitulés secs, anodins. Pas d’accident ni de spectacularité. Un quotidien découpé en étapes. — Pierre, tu en es où sur l’état de comptes ? — Anna, une collègue, surgit derrière la cloison, sa chemise froissée. Il sursauta, cacha la lettre. — J’y suis, j’y suis, je termine, — bredouilla-t-il, avec une voix qu’il voulait ferme. — Raccourcis, hein, — fit-elle, repartant sans sourciller. Pierre consulta l’heure. Seize heures moins vingt. Deux heures à tirer, mais il étouffait soudain dans cet open space, au milieu du vrombissement des imprimantes. Il replia les feuilles, les enfourna dans sa veste. Ferma son ordinateur, se leva et fila chez son responsable. — J’ai besoin de m’absenter. Un rendez-vous médical, — improvisa-t-il. — Maintenant ? Et le rapport ? — Je l’aurai ce soir, promit Pierre sans vouloir y croire. Le chef se pinça les lèvres, céda d’un geste. Dans l’ascenseur, Pierre regardait son reflet dans l’inox, mains moites. Il ignorait où il allait, sentant juste un besoin irrépressible de quitter les lieux. Il parcourut deux pâtés de maisons, finit par s’asseoir sur un banc d’une cour silencieuse, sortit la lettre, lut le premier point. « 1. Juillet 2025. Proposition chez TransHexagone. Dans trois mois, un ancien camarade te contactera. Il est aujourd’hui bras droit dans une société de logistique, TransHexagone. On t’offrira un poste à responsabilités : meilleur salaire, meilleures conditions, mais tu devras sortir de ta zone de confort. Tu diras que tu réfléchis, puis tu refuseras, prétextant que tu as un crédit, un enfant, besoin de stabilité. En vérité, tu auras peur. Dans un an, TransHexagone connaîtra un essor, ton camarade deviendra directeur commercial. Toi, tu resteras là où tu es, avec ton salaire, tes peurs et tes justifications. » Pierre revit le copain avec qui il avait échangé quelques mails il y a deux ans. Ce genre d’opportunités… Il entendait déjà sa réponse « Je vais réfléchir », puis des jours de tergiversations et, finalement, la sécurité choisie par reflexe. Ça sonnait tellement vrai. Il passa au point suivant. « 2. Octobre 2026. Deuxième crédit. Votre couple se disputera plus souvent pour l’argent. Antoine voudra partir en stage, tu culpabiliseras. La banque proposera une nouvelle carte de crédit. Tu diras que c’est temporaire, vite remboursé. À vrai dire, tu n’oseras pas refuser ni t’opposer à la maison. Tu signeras. Dans quelques années, les intérêts seront ton lot mensuel, et tu travailleras pour les banques. » Pierre serra le papier. Une histoire de crédit, déjà vécue une fois, mauvais souvenir… Pour le deuxième, il s’entendait déjà dire « ce n’est que de passage… » Il passa à la santé. « 3. Janvier 2028. Douleur au flanc. Tu la sentiras à l’automne, croiras à de la fatigue. En janvier, la douleur empirera, tu auras du mal à dormir. Ta femme insistera pour aller chez le médecin, tu refuseras. Tu consulteras quand ce sera trop tard. Le diagnostic ne sera pas mortel mais tu devras être opéré, te rééduquer. Si tu étais allé plus tôt, tout aurait été plus simple. » Machinalement il toucha son flanc. Pas de douleur ce jour-là, mais il se rappela ce mal de dos récent qu’il avait mis sur le compte du fauteuil. Il sauta plusieurs points, s’arrêta. Gorge sèche. Il n’était pas prêt à tout savoir, mais redoutait de refermer la lettre : comme si, sans la lire, rien ne pourrait arriver. Le téléphone vibra. Message de sa femme : « Tu es où ? On doit parler du stage. Antoine attend. » Il consulta les dates : novembre 2030 dans la lettre, stage discuté aujourd’hui. Pourtant, c’était bien le futur. Nous étions en avril 2025, et l’échéance commençait déjà à pointer. Il rentra vers 17 h, boucla son rapport en mode automatique, relut, envoya au chef. Des collègues commentaient la circulation, les séries du soir, les week-ends. Pierre se mura dans le silence. Le courrier pesait dans son cartable comme un pavé. À la maison, tumulte habituel. Antoine, baskets à la main, commentait fièrement son entraînement. Sa femme débitait une salade, une casserole frémissait. — T’étais où ? Je t’ai écrit, — fit-elle sans se retourner. — C’était la course, — répondit-il par automatisme, en se corrigeant aussitôt. — Tu avais promis d’appeler le coach. Dans deux semaines, il faut savoir s’il part. Antoine surgit, basket sous le bras, ballon dans l’autre. — Papa, dis oui, tous les autres y vont ! — s’enthousiasma-t-il. Pierre enleva sa veste, la suspendit, passa à la cuisine. L’odeur du dîner chatouillait ses narines. Il ouvrit le robinet, se lava les mains, chercha la serviette. — C’est combien ? — demanda-t-il (il savait déjà). — Je t’ai envoyé les infos par mail, — expliqua sa femme. — Hébergement, transport, frais d’inscription. C’est pas donné, mais c’est important. Le coach dit qu’il doit se montrer. Il savait combien il restait sur le compte, connaissait la date du prélèvement de l’emprunt. Selon la lettre, il accepterait une deuxième carte à crédit dans un an et demi, juste pour éviter de dire non. Ce n’était pas encore le bon timing, mais il voyait la tentation poindre. — On va regarder ensemble, — dit-il. — Peut-être qu’on peut éviter un autre crédit. Sa femme leva un sourcil, surprise. — Comment ? T’as dit que les primes étaient incertaines… — Peut-être qu’en se serrant, en repoussant certains achats… Je voudrais éviter un nouveau prêt. Antoine serrait son ballon. — Je n’y vais pas, alors ? — grinça-t-il. — J’ai pas dit ça, — répondit Pierre, regardant son fils. — On va essayer de faire en sorte que tu partes, mais sans s’endetter. Ce soir, on met tout à plat. Sa femme se tut, entre lassitude et timide espoir. — D’accord, — dit-elle. — On regardera. Plus tard, Antoine filant faire ses devoirs, Pierre posa l’enveloppe sur la table. — C’est quoi ? — demande-t-elle. Un instant, il hésita à tout raconter. Une lettre de soi-même dans dix ans, cela ressemblait à une mauvaise blague. Mais la cacher aurait été pire. — Un truc étrange, — avoua-t-il. — Une lettre. Comme venue du futur. Elle ricana. — T’es sérieux ? Une blague ? — Je sais pas. Trop de détails. Trop précis. Il lui tendit la première page. Elle fronça les sourcils à la lecture. — C’est bien ton écriture. Mais ça se copie… Et ça parle de quoi ? De nous ? — Des choix que je ferais. Travail, crédits, santé. Nous deux. Elle feuilleta jusqu’à « Discussion dans la cuisine », lut en silence, pâlit. — Quelqu’un sait tout de nous… — murmura-t-elle, mal à l’aise. — Moi aussi, — concéda Pierre. Ils restèrent là, face à la lettre, entre deux assiettes. L’horloge rythmait la cuisine, Antoine riait dans sa chambre. — Alors, tu vas faire quoi ? demanda-t-elle. Il revint à « Proposition TransHexagone », sentit son ventre se nouer. — Je ne sais pas. Mais je crois que faire semblant que mes choix ne comptent pas, ça ne passera plus. Cette nuit-là, le courrier le hanta. Il repassa dans sa tête les épisodes annoncés : l’appel de l’ami, la deuxième carte, la douleur au flanc. Il se revit choisir le silence, la facilité, l’habitude, l’analgésique. Le lendemain matin, en route pour le bureau, il chercha le numéro de son ancien pote, hésita, puis rangea son portable. La lettre annonçait un appel sous trois mois. S’il appelait le premier, cela changerait-il la suite ou simplement précipiterait-il l’inévitable ? Au bureau, rien n’avait changé. Mêmes têtes, même café bon marché. Le chef fit l’annonce : restrictions budgétaires, primes suspendues. — On tient bon, hein, — hasarda-t-il, sourire de façade. Les collègues pestaient. Anna jura à mi-voix. Pierre sentit monter l’habituelle vague de résignation. Il savait déjà ce qu’il dirait à la maison : il faut faire avec, c’est comme ça partout. À midi, il ressortit la lettre pour lire les points sur le déplacement à Lyon et le déménagement : dans sept ans, on lui proposera d’ouvrir une filiale, il refusera, craignant de déraciner sa famille. Résultat : la filiale prospérera, leur bureau sera réduit, baisse de salaire, charges inchangées. « Je ne dis pas qu’il fallait accepter, — poursuit la lettre. — Je dis que je me suis interdit d’y penser franchement. Décidé pour tout le monde que c’était impossible. Par réflexe de tranquillité. » Pierre reposa la page. Et si cette lettre n’était pas une prophétie mais une description méthodique de ses habitudes ? Quelqu’un qui le connaissait l’aurait écrit ainsi. Il se rappela le commentaire d’un psy du lycée : « Tendance à éviter les conflits ». C’était risible à seize ans ; moins aujourd’hui. Le soir, sur le canapé, Antoine s’approcha. — Papa, si je fais pas ce stage, je pourrai toujours jouer ? — demanda-t-il, absorbé par son écran. — Oui, mais tu auras moins de chances de rester en équipe première, — répondit Pierre. — C’est ce que le coach a dit. Moi je veux pas que vous fassiez des dettes pour moi. La remarque piqua plus que n’importe quel taux d’intérêt. — Écoute, — Pierre referma son ordi. — On va voir avec maman où on peut économiser. Je pourrais faire un extra. Mais je veux que tu partes parce que tu en as envie, pas juste parce que le coach le dit. Les dettes… on va les éviter. Si c’est impossible, on en reparlera. Ensemble. Antoine hocha la tête, lèvres pincées mais sourire esquissé. Cette nuit-là, Pierre termina la lettre. Certains détails lui nouaient la gorge : la dispute pour son absence au spectacle d’Antoine ; l’année où il n’irait pas au tournoi parce qu’« urgence au boulot » ; la phrase du gamin : « C’est pas grave, j’ai l’habitude. » En 2033, angoissé dans une salle d’attente, il se chargerait de remords pour n’avoir pas pris sa santé au sérieux. À la fin, pas de morale. Juste : « Si tu fais pareil, tout ou partie arrivera. Si tu changes des choses, autre chose se produira. Je ne sais pas ce qui sera mieux. Mais vivre en pensant que rien ne dépend de toi a un prix. » Il resta longtemps avec la lettre sous les yeux, puis la rangea. Prend un feuillet vierge, écrit : « Salut. J’ai quarante ans. Je ne sais pas qui tu es ni comment ça marche. Mais je vais tenter de changer deux-trois choses. Pas tout. Je ne suis pas un héros. Mais deux-trois. » Puis il rature, froisse, jette à la corbeille. Le lendemain il appela la CPAM pour un rendez-vous chez le médecin. Rien que ça. Un jour plus tard, il composa le numéro de l’ami d’école. Celui-ci, ravi, aborda la question du boulot : « Écoute, on va peut-être ouvrir un poste cet été. Je préfère prévenir, ce serait chaud, gestion d’équipe, pas de la tarte… En plus à ton âge, tu n’auras peut-être pas envie de tout changer. » Pierre sentit que la lettre s’invitait déjà. — Si ça s’ouvre, je veux en parler. Je ne promets rien, mais cette fois je ne dis pas non d’avance. L’ami éclata de rire : « Voilà qui change tout, je te tiens au courant. » Pierre raccrocha, resta un long moment assis au bord du lit. La chambre n’avait pas changé, mais il y sentait désormais flotter l’idée d’un possible. Le soir, il raconta à sa femme. Elle resta longue à se taire, puis demanda : « Tu es prêt à déménager ? » — Je suis prêt à ne pas écarter l’idée sans y réfléchir ensemble. Je suis fatigué de tout décider par peur. Elle le fixa. — Je ne veux pas partir n’importe où, — lâcha-t-elle, — mais vivre avec quelqu’un qui choisit toujours la peur, encore moins. Ces mots le touchèrent, mais sans l’atteindre. Plutôt comme s’ils tombaient dans une fissure déjà là. — D’accord. Si l’offre est sérieuse, on met tout sur la table, sans non automatique. Elle acquiesça. Une semaine plus tard, la banque annonça par texto une offre de crédit : « La liberté pour vos envies. » Pierre l’effaça avant d’ouvrir. Puis il ouvrit l’appli, trouva le bouton « Refuser » et l’utilisa. Son cœur battait comme s’il signait un acte grave. Mais après, il se sentit soudain plus léger. La lettre resta dans le tiroir du bureau. Parfois il la relisait, retrouvant des mots, des phrases, des anecdotes à peine décalées de son présent : une réflexion du chef, la date de la panne de l’imprimante, une remarque d’Antoine lors d’un entraînement. D’autres choses commençaient à dévier : la carte de crédit prévue pour 2026, il venait déjà d’y renoncer ; bientôt il solderait même la précédente. Parfois il pensait : cette lettre était un stimulus rusé. Quelqu’un qui savait tout sur lui cherchait à le faire réagir, à le pousser hors d’une routine. Parfois il pensait l’avoir lui-même écrite puis oubliée, comme une note à soi. Les nuits d’insomnie, il envisageait qu’elle venait bien du futur, de son « lui » plus vieux, las, apeuré. Il abandonna la quête d’une réponse unique. Il se mit à dresser la liste, plutôt, des choses à garder et de celles à changer même si ça fait peur. Un soir, il acheta un simple cahier, s’installa à la table, nota la date sur la première page, puis dressa deux colonnes : ce qu’il acceptait encore et ce qu’il n’acceptait plus. « J’accepte : travailler dans un domaine qui n’est pas ma passion, mais faire mon travail avec conscience. J’accepte : renoncer à certains désirs pour la famille. J’accepte : ne pas partir loin si cela détruirait la vie d’Antoine. Je n’accepte plus : de prendre de nouveaux crédits pour couvrir les anciens. Je n’accepte plus : de rater les grands moments d’Antoine à cause d’un rapport. Je n’accepte plus : d’ignorer ma santé. Je n’accepte plus : de dire automatiquement non à tout changement. » Et, en bas de page : « Je n’accepte plus : de faire comme si mes choix n’avaient aucun prix. » Le cahier rejoignit la lettre dans le tiroir du bureau. Tard le soir, sur le balcon, Pierre prit une feuille vierge. Il pensa écrire une réponse à celui qui avait envoyé la lettre, ou à lui-même dans dix ans. Dire qu’il essaierait. Pas de miracle, pas de promesse de métamorphose, mais juste une vérité : il ne voulait plus payer n’importe quel prix par défaut. Il écrivit : « Salut. J’ai quarante ans. Je ne sais pas si tout ceci arrivera. Mais j’ai déjà essayé de faire les choses autrement. Je ne sais pas si ce sera mieux. Mais maintenant que je connais le prix, je ne peux plus faire semblant qu’il ne me concerne pas. » Puis il retourna la feuille, écrivit plus simplement : « Si tu existes, sache que j’aurai essayé de ne pas toujours choisir le confort du silence. Parfois je reculerai, parfois j’accepterai. Mais désormais, ce seront mes choix. Et j’accepte d’en assumer le prix. » Il ne savait que faire de cette lettre. La glisser dans l’enveloppe ? La brûler ? Se l’envoyer, datée de dans dix ans ? Finalement, il la glissa dans le cahier, entre les pages. En bas, une femme descendait d’un taxi, un sac à la main. Quelqu’un l’attendait, l’enlaça. Une scène banale, parmi tant d’autres. Pierre les observa, pensant à tout ce qui bascule sur de minuscules décisions : répondre à un appel, signer un papier, se taire ou parler. La lettre n’offrait aucune garantie. Elle n’annonçait pas que le bon choix mènerait au bonheur. Elle indiquait juste le prix possible. Le reste lui appartenait. Il rentra, passa voir Antoine : celui-ci, dans le lit, téléphone en main, casque sur les oreilles. — Pas trop tard ? — lança Pierre, allusion à l’entraînement du matin. — Tout de suite, — grommela Antoine. — Demain, j’t’emmène à l’entraînement, — précisa-t-il. Son fils le regarda, surpris. — Tu devais pas avoir une réunion ? — Je déplacerai. Pour une fois, c’est possible. Antoine hocha la tête, un sourire discret aux lèvres. Dans sa chambre, Pierre éteignit la lumière, s’allongea. Le sommeil tardait, mais l’angoisse n’avait plus la même emprise que le jour du fameux courrier. La lettre demeurait une énigme. Mais il n’y était désormais plus seul : il y avait ses petits pas personnels à côté. Il ignorait quel serait le prix des changements à venir. Mais, s’endormant, il se surprit à se dire que, désormais, il était prêt à le découvrir — sans croire, comme avant, que tout était déjà décidé malgré lui.
Ils avaient soigneusement caché la maison de vacances nouvellement achetée à la famille. Tout devait être mis en ordre immédiatement. Prenez les pelles et commencez à creuser dans le jardin. Ils ne viendront plus.