À peine Clémence eut-elle franchi les portes de son bureau parisien, quelle sursauta en voyant débouler vers elle une femme aux traits ronds, à la silhouette menue, dont la voix, dhabitude si autoritaire et condescendante, se fit étrangement douce, mais tissée de reproche.
Ma petite Clémence, quest-ce qui sest passé entre vous, toi et Antoine ? Il ma appelée hier, confus, mexpliquant que tu lavais quitté. Tu crois vraiment que ça se fait ? Laisse-moi te dire quil a plus que jamais besoin de toi, de ton soutien, et toi, au lieu de lui tendre la main, tu as tout envoyé promener ? Où est passée la femme aimante que tu prétendais être ?
Clémence esquissa un sourire railleur, cruel presque :
Aussi aimante que lui est un homme attentionné, Madame Martin. Ou peut-être as-tu oublié ce que vous lui disiez, dans notre cuisine, il y a un an et demi ? Tu veux que je te rafraîchisse la mémoire ? Tu étais tellement fière de ses principes de « vivre ensemble sans attaches ». Pourquoi, tout à coup, tu te ravises ? Ou cest « pas pareil », maintenant ?
Mais quest-ce que tu racontes ! Jamais je naurais accepté quun amoureux abandonne sa compagne, surtout dans un moment pareil.
Cest étrange, jai le souvenir inverse. Je me rappelle très bien votre opposition quand lidée du mariage avec ton fils sest invitée dans nos discussions, et ces mots où tu craignais que je ne finisse « un poids » sur ses épaules au moindre souci. Alors, pour lui, il est hors de question de porter un fardeau, mais moi, par contre, jétais censée tout encaisser ?
Enfin, quel fardeau ? Vous vous aimez, tu dois être là dans les épreuves
Eh bien, il na pas voulu affronter lépreuve. Ni toi non plus. Désormais, cest votre affaire, tout ça. Moi, jai dautres priorités et je ne compte pas plier sous vos problèmes. Dailleurs, merci : grâce à toi on na jamais signé à la mairie, et je naurai même pas à verser une pension alimentaire à Antoine. Merci, Madame Martin.
Après une révérence narquoise, Clémence tourna les talons et séloigna dun pas vif vers larrêt de bus.
Ses pensées ségarèrent entre lidée de contracter un prêt pour un appartement près du boulot trop loin, son petit studio à Saint-Denis, hérité de sa grand-mère ; deux heures de métro et bus matin et soir, un vrai calvaire et celles, plus amères, sur Antoine : avait-elle eu raison de labandonner ainsi ? La logique lui soufflait que oui ; le cœur, lui, nétait fait que de compassion.
Du moins, cette pitié sévaporait dès quelle se rappelait ce quelle avait surpris, par hasard, il y a quelques mois, lors dun soir dinsomnie. Il faut dire, Clémence naimait pas écouter aux portes elle nen avait même jamais eu lintention. Mais ce soir-là, fiévreuse à cause dun sale rhume, elle se leva pour un verre deau et ne trouva pas ses chaussons près du lit. Tant pis, elle traversa lappartement pieds nus.
Son approche resta inaperçueni lhomme quelle croyait devoir bientôt épouser, ni sa future belle-mère nentendirent sa venue. Mais, elle, elle entendit tout.
Elle est gentille, cette Clémence, bien sûr, mon fils, mais népouse-la pas. Si encore elle avait de largent, là daccord, tu pourrais espérer un bon héritage, mais avoue, tu sais ce que tu risques en te mariant, là ?
Quest-ce que je risque, maman ? Clémence travaille, elle ne me demande rien. Et si je lépouse, je peux même espérer une promotion, mon patron adore les valeurs traditionnelles, la famille, tu sais
Ne me dis pas que tu comptes lui faire un enfant ! sétait exclamée Madame Martin, affolée.
Mais non, jamais de la vie. Déjà que ça coûte une fortune, un gamin Clémence non plus nen veut pas, elle rêve seulement dune carrière. Je pensais même dire plus tard quelle était stérile, histoire de passer pour le héros de lhistoire.
Ne lépouse pas, mon fils ! Népouse personne, tu ne comprends pas ce que je vis depuis des années. Si tu te maries, tout ce que tu achèteras sera à vous deux, et le jour où ça partira en vrille, elle partira avec la moitié de tout : appart, voiture, économies Peut-être un contrat de mariage, mais tu crois quelle accepterait dy renoncer, à tout ça ? Jamais. Et si elle tombe malade, tu devras la prendre en charge.
Récemment, un de mes clients en a fait lamère expérience : sa femme la trompé, sest retrouvée handicapée dans une bagarre avec son amant, il a tout perdu dans le divorce et doit encore payer une pension à vie. Comme si cétait de sa faute !
Non, Antoine, surtout pas Clémence, à la moindre galère, tu pourrais la mettre dehors du jour au lendemain. Mais si tu signes, tu perds la main. Sauf si elle devient riche du jour au lendemain, ou réalise son rêve de carrière, peut-être là
Clémence était retournée se coucher, brisée. Elle le savait, quun mariage nétait plus vraiment sur la table après deux ans de vie commune, pas lombre dune demande. Mais entendre, de la bouche de Madame Martin, quils nattendaient quun revers de fortune pour la balancer froidement dehors Un coup au cœur.
Antoine lui avait toujours raconté quil ne pouvait pas officialiser à cause du patron, « allergique » aux couples mariés. Il promettait quà la première occasion, il changerait de boîte, et là, ils scelleraient leur union à la mairie.
Finalement, tout nétait que calculs et petits arrangements. Ses larmes séchèrent vite. Avec elles, lamour pour Antoine disparut presque.
Le lendemain matin, Clémence réfléchitfroidement. La cohabitation avec Antoine lui épargnait tant sur le plan du ménage, sur le trajet du travail, lui qui habitait près de Bastille en plein Paris. Puis bon, malgré ses défauts, cétait un bon coup au lit, et devoir en trouver un autre « pour la forme » serait pénible. De plus, laisser son studio en location lui apportait même, chaque mois, quelques centaines deuros.
Finalement, une relation de convenance, où chacun trouvait son compte, sans amour ni engagement, pouvait durer tant que les ennuis restaient à distance.
Jusquau jour où Antoine, en voiture et ivre, percuta un parapet en prenant un virage à la hâte. Il détruisit le muret, sa voiture presque neuve (dont il devait rembourser le crédit), et surtout, son propre dos. Les médecins étaient optimistes pour la rééducation, mais le chemin serait long et rude. Il avait eu « de la chance » dêtre le seul impliqué. Pas de prison, mais des mois de souffrances.
Cest cette « bonne nouvelle » quAntoine partagea lors du premier et dernier passage à lhôpital de Clémence.
Tinquiète pas, Clémence, on va sen sortir, je vais me remettre. Six mois, un an, maximum ! Le tout, cest de ne pas perdre espoir.
Elle lui répondit dun sourire éclatant :
Je te souhaite tout le courage nécessaire.
Dun ton glacial, elle ajouta :
Jétais juste venue te rendre tes clés. Jai déjà récupéré mes affaires, voici les photos de lappartement, rien ne manque. Je te les envoie tout de suite.
Attends Tu me laisses comme ça, dans cette situation ? Tu ne peux pas ! On saime, lamour doit triompher dans les épreuves !
Pourtant, toi et ta mère avez bien tout prévu pour ne pas me venir en aide, si jamais. Ça marche dans les deux sens, Antoine. Je nai aucune obligation envers un homme qui ne voulait pas de moi pour épouse et qui, à la première difficulté, maurait mise dehors.
Jamais je ne taurais !
Elle le interrompit froidement :
On ne sait jamais vraiment, nest-ce pas ? Sois heureux malgré tout. Bonne rééducation. Ne me rappelle plus.
Après ce mot définitif, Clémence quitta lhôpital, bloqua sur-le-champ le numéro dAntoine, et se promit de ne jamais plus lier sa vie à la sienne ni à celle de ces gens-là.
