Jean-Baptiste et sa femme, Eulalie, nont jamais vraiment réussi à construire un nid douillet digne des manuels de psychologie familiale. Bien sûr, ils avaient réussi à faire un enfantce qui nexige pas de doctorat en général. Eulalie, une fille du nord sortie dun lycée professionnel, nétait pas tout à fait du même monde que Jean-Baptiste, diplômé dune grande université et élevé à Paris au son des couverts en argent. Mais à lépoque, entre la fougue de la jeunesse, deux verres de Bordeaux et quelques étincelles bien placées, les différences étaient passées à la trappe. Peut-être à tort.
Aujourdhui, ils divorçaient. Et, sans surprise, la nostalgie nétreignait que Jean-Baptisteenfin, surtout parce que leur fils, Frédéric, restait avec Eulalie. Vu la tête quelle tirait, il y avait peu de chances quelle le laisse voir Frédéric régulièrement. Et en effet, elle avait immédiatement filé chez sa mère, quelque part en Bretagne, sans même laisser une adresse. Il aurait pu croire quelle lui envoyait des énigmes à résoudre, sil avait encore eu goût au jeu.
Les jours défilèrent, uniformes et gris. Jean-Baptiste sétait habitué à rentrer du boulot vers leur coquet appartement, à lidée que quelquun lattendait, même si cétait pour lengueuler parce quil avait encore oublié dacheter du pain.
Six mois plus tard, toujours aucune nouvelle ni dEulalie ni de Frédéric. Cest donc peu dire quil tomba de sa chaise lorsquil reçut, un soir, un appel inattendu dune voix féminine sans chaleur. Cétait la protection de lenfance. On lui annonçait que son ex-femme était décédée subitementune histoire de vin pas de cru, hélaset qu’il fallait venir récupérer son fils.
A peine arrivé dans le Finistère, Jean-Baptiste apprit que Frédéric nétait pas chez la protection, mais avait été confié à la grand-mère dEulalie en fait, larrière-grand-mère du petit, Gertrude, une charmante vieille dame genre Mémé gâteau, plus sucre que farine. Eulalie, pour sa part, avait sombré dans la dèche et les soirées arrosées ; elle était morte dune overdose de… Bordeaux bon marché.
Voilà donc Jean-Baptiste face à sa mission paternelle : récupérer Frédéric, ravi de voir son père, mais agrippé à Gertrude comme un bernique à son rocher, hurlant Mamie, ne me laisse pas partir ! Une scène à vous serrer le cœur façon chanson de Brel.
Gertrude, silenzieuse mais les yeux pleins de tristesse, serrait fort le petit. Visiblement, elle non plus nétait pas prête à lâcher son trésor.
Jean-Baptiste, bien embêté, se dit quil valait mieux réfléchir. Il sortit sur le pas de la porte, grilla trois Gauloises et retourna le problème dans sa tête. Rien, le néant. Le pétillant des idées et du vin lui était passé.
Quand il revint, Frédéric, épuisé davoir pleuré, dormait, la tête sur les genoux de son arrière-grand-mère, qui le caressait doucement en lui fredonnant une vieille chanson bretonne. Jean-Baptiste décida de remettre la discussion au lendemainaprès tout, Paris ne sest pas fait en un jour.
Au matin, il déclara à Gertrude : Mamie, préparez vos valises, et celles de Frédéric. On part ensemble, et on verra bien ! Son plan était de garder la vieille dame quelques mois, le temps que Frédéric shabitue, puis, tout doucement, la laisser reprendre le train pour le bout du monde.
Mais, bien sûr, rien ne se passa comme prévu. Jean-Baptiste sattacha peu à peu à Gertrude, à ses crêpes du dimanche, à ses histoires de guerre et damour de jeunesse, à ses mains ridées qui bordaient tout le monde avec une tendresse inégalée. Impossible de la faire partirce serait une trahison, envers Frédéric comme envers lui-même.
Cest donc tout naturellement que la super mamie resta sous leur toit, tout simplement irremplaçable, jusquà son dernier souffleentourant la maison dun bonheur tout simple, comme une bonne brioche chaude au petit déjeuner.
