J’apprends à vivre seul La poêle avec son œuf au plat refroidissait sur la plaque lorsque, dans le couloir, un bref tintement retentit : le facteur était passé. Le bac en plastique, qui accueillait autrefois lettres et cartes postales, ne contenait désormais plus que des factures et des prospectus publicitaires. Pierre Simon, s’appuyant contre le mur, sortit dans l’entrée. Il se pencha, ramassa les enveloppes, les tria d’un geste devenu familier : poubelle, poubelle, petit journal du quartier, celle-ci – c’est les charges. Sur l’enveloppe, en grosses lettres : « Urgent. À régler avant le quinze du mois. » On était déjà le dix-huit. Il s’assit directement sur le pouf. D’un coup sec, il déchira le bord de l’enveloppe et déplia la facture. Les colonnes de chiffres se brouillaient, en bas était imprimé : « Paiement par banque, borne ou service en ligne ». Plus bas encore, un tableau avec un code QR. — Et où est… — lui échappa-t-il à voix haute. Avant, en bas figurait une ligne avec les coordonnées bancaires, que Lydie recopiait dans son carnet. Elle allait à la Poste, revenait avec les reçus, qu’elle rangeait soigneusement dans une pochette. La pochette, maintenant, dormait dans l’armoire, près de ses robes. Il évitait d’y toucher. Il se releva, apporta la facture à la cuisine, la posa à côté de l’assiette. L’œuf avait refroidi, mais il le mangea quand même, sans vraiment sentir le goût. Dans sa tête ne tournait qu’une idée : « Comment payer, maintenant ? » Après quarante-huit ans de mariage, il se retrouvait seul dans leur appartement de deux pièces. Son fils, avec sa famille, habitait dans un autre arrondissement, l’appelait tous les deux jours, mais venait rarement. Son petit-fils, étudiant, passait encore moins souvent, toujours le portable à la main, comme un prolongement du bras. Quand Lydie était tombée malade, avec les hôpitaux, les médicaments, les démarches, c’est le petit-fils qui l’avait aidé à prendre rendez-vous, à utiliser des sites Internet. Tant que Lydie était là, tout s’enchaînait naturellement. Pierre Simon transportait, accompagnait, mais ne rentrait jamais dans les détails. Maintenant, les détails le fixaient depuis cette feuille blanche pleine de codes et de liens. Il plaça soigneusement la facture sur le frigo, sous un aimant. Deux autres y étaient déjà accrochées. Sur l’une, son fils avait noté au stylo rouge : « Payé moi-même via l’appli ». Cette fois-là, Pierre Simon s’était contenté de hocher la tête, sans même demander comment il avait fait. Le téléphone, oublié sur le rebord de fenêtre, se mit à sonner, comme s’il avait senti ses pensées. — Papa, tu as mangé ? — demanda son fils sans bonjour. — Oui, oui. J’ai reçu une nouvelle facture. La troisième, elle est déjà là. — Alors tu attends quoi ? Ce soir, je passe, je paie. — Tu ne peux pas tout faire à ma place, — lâcha-t-il, plus durement qu’il ne l’aurait voulu. — Je ne suis pas un enfant. Un silence tomba. — Papa, c’est pas la question. C’est compliqué pour toi. Y a tous ces codes, ces identifiants… Tu te stresses. — Je vais m’en sortir, — assura-t-il, têtu, même si, au fond, tout se serrait. Après l’appel, il resta encore un moment attablé, regardant l’aimant avec la photo de son petit-fils à la mer. Le garçon y riait, une planche de surf dans les bras. « Lui, à dix-huit ans, surfe sur Internet comme sur les vagues, et moi, avec une facture, je bloque », pensa Pierre Simon. Il prit une vieille facture sur le frigo, où les anciens champs figuraient encore, et la posa à côté de la nouvelle. La différence était frappante. L’ancienne, on pouvait l’apporter au guichet de la banque et patienter dans la file, comme ils l’avaient fait pendant des années. Mais la banque du coin avait fermé l’automne dernier — remplacée par un magasin de réparation de téléphones. Il se souvint de sa visite au Centre des Services Publics, la semaine d’avant, pour vérifier une aide. La queue s’étirait devant la borne automatique, où une jeune femme expliquait à chacun quoi cliquer. À son tour, il lui tendit un papier. Elle le parcourut du regard, répondit : « Ça, c’est sur le portail, il faut vous inscrire, venez avec un proche. » Il demanda s’il pouvait comme avant, avec son identité et une demande. Elle sourit poliment, mais avec un air condescendant : — Maintenant, tout se fait en ligne, — répéta-t-elle. En rentrant, il avait eu l’impression de n’être pas vraiment vieux, juste… de trop. Comme si la ville où il avait toujours vécu avait changé les serrures sans lui donner la nouvelle clé. Le soir même, son petit-fils était passé avec un sac de courses. Il rangea les provisions, sortit son téléphone et dit : — Papy, viens, je te règle tout ça. Tu paieras en deux clics. Tu vois, voilà l’appli de la banque, voilà les services publics. Tu retiens le mot de passe ? Les doigts du jeune glissaient sur l’écran. Pierre Simon essayait de suivre, mais les lettres et icônes scintillaient comme dans un vieux court-métrage. — Je n’y arrive pas, — avoua-t-il. — C’est rien, tu t’y feras. Surtout, ne touche à rien d’autre. Une semaine plus tard, son petit-fils l’appela, lui demanda au détour : — T’as payé les factures ? — Pas encore. J’ai peur de faire une bêtise. — Papy, t’abuses, t’es pas un môme. C’est facile, tu sais tout faire d’habitude. Ce « t’es pas un môme » le piqua. Il se souvint de son petit-fils, enfant, qui n’arrivait pas à faire ses lacets, et de la patience qu’il avait eue à côté de lui. À ce moment, personne ne lui avait dit « comme un vieux ». Après cet appel, Pierre Simon décrocha les trois factures du frigo, les rangea dans la pochette, qu’il glissa dans un sac. Décidé : demain, il irait au guichet bancaire du quartier voisin, là où il restait de vrais employés. Le matin, il enfila son blouson, le sac sous le bras, et sortit. La banque était étroite et surchauffée. Les gens se serraient, certains râlaient contre la machine à tickets. Il tira son numéro, attendit sur le banc. Les chiffres défilaient lentement sur l’écran. À droite, une femme discutait à voix haute d’un prêt, à gauche, un homme râlait : « Avant, c’était plus simple ». Quarante minutes passèrent avant que son numéro n’apparaisse. Derrière la vitre, une jeune femme au chignon impeccable lui demanda : — Je peux vous aider ? — Payer mes charges. Pour l’appartement. Il tendit le sac. Elle fouilla, parcourut les papiers. — Vous êtes déjà en retard, — remarqua-t-elle sans lever les yeux. — Et… voyez, ici on recommande le paiement en ligne. Au guichet, il y a une commission. — C’est pas grave, — répliqua-t-il. — Faites comme d’habitude. Elle tapa les montants, annonça la somme. Il la posa sur le plateau. Elle soupira. — Vous devriez vraiment apprendre à utiliser Internet, c’est simple. Deux clics chez vous, et c’est fait. Il sentit une contraction intérieure. Dans ce « c’est simple », il entendait : « Pourquoi vous n’y arrivez pas ? » — J’y arriverai, — répondit-il, surpris de sa propre voix. — Mais pas aujourd’hui. Sur le chemin du retour, il s’arrêta au square, s’assit sur un banc. Son sac bruissait avec les reçus payés. Il repensait aux mots du petit-fils, de l’employée de banque, de la dame du centre public. Toutes disaient pareil : « Aujourd’hui, tout a changé, et toi, tu es à la traîne ». Il se souvenait avoir appris jadis à utiliser le micro-ondes, le magnétoscope, même son premier mobile. Ça avait paru superflu, puis il avait fini par s’habituer. Pas en un jour. « Lydie dirait : ne fais pas ta tête de mule, Pierre, demande à Alexandre. Mais Lydie n’est plus là. Et Alexandre n’est pas toujours présent. Moi, je ne veux pas être un boulet », pensa-t-il. Le lendemain, au réveil, il sortit son vieux carnet, ouvrit une page blanche et écrivit : « Paiements, codes, services ». En laissant de l’espace en dessous. À table, il plaça le téléphone et une facture Internet à régler avant la fin du mois. Il appela son fils. — Alex, c’est moi. J’aurais besoin que tu me montres un truc. Pas que tu le fasses, que tu m’apprennes. — Il y a un souci ? — s’inquiéta son fils. — Je veux apprendre à payer moi-même. L’électricité, Internet. Pour ne pas te déranger tout le temps. Viens quand tu peux. Mais je vais noter. Le soir, son fils arriva avec son ordinateur portable : — Papa, laisse, je vais tout configurer, tu te prends pas la tête. — Non, — répondit calmement Pierre Simon. — Assieds-toi là, explique lentement. Je veux le faire, moi. Son fils le regarda, comme s’il découvrait quelqu’un d’autre, puis hocha la tête : — D’accord. Mais prépare-toi, ça va être long. Ils restèrent assis presque deux heures. Son fils expliqua comment trouver « Paiements » dans l’appli de la banque, sélectionner « Fournisseur Internet », saisir le numéro de contrat. Les doigts de Pierre Simon tremblaient, il appuyait parfois à côté, se trompait de chiffre. Son fils fronçait les sourcils, mais se contrôlait. — Ne me presse pas, — supplia Pierre Simon. — Je ne suis pas comme toi. Il nota dans le carnet : « 1. Ouvrir l’icône verte. 2. En bas, ‘Paiements’. 3. Trouver ‘Internet’. 4. Saisir numéro de contrat (ici) », fléchant l’exemple sur la facture. Quand, au final, « Paiement accepté » s’afficha à l’écran, il fut soulagé, un peu comme après un bon rendez-vous médical. — Tu as vu, c’est pas si compliqué, — constata son fils. — Tant que tu es là, non, — répondit-il franchement. Quelques jours plus tard, il tenta seul. Il ouvrit le carnet, la bonne page, plaça la facture. Ouvrit l’appli, cliqua au mauvais endroit, atterrit sur « Virements ». Panique : « Je vais envoyer de l’argent n’importe où ! » Retour en arrière, relecture du carnet. À la fin, il retrouva les bons boutons, valida. L’appli proposa « Sauvegarder le modèle ? » — il accepta sans trop comprendre. Il eut du mal à retrouver la facture, jusqu’à comprendre qu’elle était déjà réglée. Le soir, son fils l’appela. — Papa, c’est pas moi qui ai payé Internet aujourd’hui ? J’ai reçu un message, c’est toi ? — Oui, — répondit-il, heureux. — Avec le carnet. — Bravo ! Mais fais gaffe de ne pas tout valider. — J’ai mis un modèle, — se vanta-t-il timidement. — Ce sera plus simple. La prochaine étape fut la prise de rendez-vous chez le médecin. Sa tension montait, il devait y aller tous les trois mois. Avant, Lydie téléphonait à la maison de santé, s’agaçait contre la secrétaire, obtenait son RDV. Puis le petit-fils lui avait appris à utiliser un site spécialisé. Maintenant, c’était à Pierre Simon de s’en charger. Il retrouva un vieux papier avec l’identifiant et le mot de passe, que Lydie avait collé sur le frigo. Essaya d’accéder au site — mot de passe incorrect. Il appela son petit-fils. — Papy, facile, — répondit ce dernier. — Le portail a changé. Je te fais le rendez-vous sur l’appli. Tu veux quel médecin ? — Attends, — l’interrompit Pierre Simon. — Je veux apprendre. Tu m’expliques au téléphone ? — Ça va être dur, — soupira le petit-fils. — Mais on tente. Ils s’acharnèrent quarante minutes. Le petit-fils disait : « En haut à droite, trois barres, clique. Tu vois ‘Ma santé’ ? Non ? Descends alors. » Pierre Simon s’embrouillait, se perdait dans d’autres menus, s’énervait, jetait la souris. — Je le fais, et tu viens, — proposa le petit-fils à travers le combiné, devinant son exaspération. — Non, — insista-t-il. — Je suis presque au bout. Redis-moi où sont ces barres. Finalement, le rendez-vous apparut. Il copia la date, l’heure, le nom du médecin dans le carnet, comme on notait autrefois les numéros de téléphone. — Tu assures, — s’étonna le petit-fils. — Moi j’aurais abandonné avant. — J’ai aussi perdu patience, — admit-il. — Mais si je laisse tomber maintenant, ça ne s’arrangera jamais. Tout n’était pas parfait. Un jour, voulant payer l’électricité, il fut distrait par quelqu’un à la porte, valida deux fois « Confirmer ». La somme fut débitée en double. Il s’en rendit compte le lendemain en contrôlant ses opérations. Panique, il appela la banque, écouta des messages automatiques interminables, finit par avoir une opératrice. — Vous avez doublé l’opération, — expliqua-t-elle. — Impossible d’annuler. Contactez votre fournisseur, ils déduiront la somme le mois prochain. Il raccrocha, satin. La gorge serrée, il eut envie de pleurer. Il voulut appeler son fils, puis se ravisa. À la place, il chercha le numéro d’EDF, appela, fut mis en attente, puis une voix fatiguée lui confirma que la somme serait effectivement reportée. Le soir, il raconta tout à son fils. — Papa, je te l’avais dit, sois prudent, — soupira ce dernier. — Bah, c’est pas grave. Au moins, maintenant tu sais. — J’ai fait attention, — souffla-t-il. Son fils ajouta, après un silence : — Je suis fier que tu aies appelé toi-même. Avant, tu m’aurais tout de suite appelé, cette fois tu as géré. Peu à peu, de nouvelles rubriques surgirent dans le carnet : « Médecin », « Charges », « Gestion du syndic ». Il notait les numéros, les meilleures heures pour appeler, les dossiers réglés. Sur le frigo, il remplaça les factures éparses par une feuille de suivi : mois, factures payées, factures à venir. Parfois, il demandait encore de l’aide : pour un courrier de régularisation sûrement erroné, il montra les papiers à son fils ; quand la poignée de la porte céda, il appela son petit-fils pour lui trouver un réparateur. Mais à chaque fois, il tenait à comprendre ce qui se passait. Un soir de début d’automne, assis dans la cuisine avec un thé, il se rendit compte qu’il n’avait demandé d’aide à personne depuis plusieurs jours. Il venait de reporter un RDV médical après avoir appelé la secrétaire, avait commandé ses courses sur l’appli installée par le petit-fils au printemps (aujourd’hui, il avait trouvé lui-même le bouton « Produits laitiers », sélectionné lait, œufs, pain). Le livreur avait apporté la commande, Pierre Simon avait signé sur l’écran, un peu gêné — et un peu fier aussi. Ce jour-là, une nouvelle tâche se présenta. Le syndic envoyait un message : il fallait relever les compteurs. Autrefois, Lydie notait les chiffres, téléphonait elle-même. Il ouvrit son carnet, retrouva le numéro, composa. — Bonjour, gestion du syndic ? — fit une voix féminine. — Bonjour, — répondit-il. — C’est pour les relevés de compteurs et savoir quand vous passez. On le transféra deux fois, chaque interlocuteur lui parlait à un rythme différent, il inversa deux chiffres, s’excusa, fit recommencer. Finalement : — Je note comme ça, si besoin on rectifie le mois prochain. — Merci, — répondit Pierre Simon, raccrocha. Il regarda l’heure. Il restait une demi-heure avant de retrouver son fils en visio. Il s’approcha de la fenêtre. Dehors, les lumières s’allumaient. Les ados faisaient de la trottinette sur le trottoir, des chiens étaient promenés, des téléviseurs scintillaient dans les appartements d’en face. Le téléphone sonna. Sur l’écran, le visage de son fils, son petit-fils apparaissait aussi, souriant. — Alors, comment ça va ? — lança le fils. — Je vis, — répondit-il. — J’ai appelé le syndic aujourd’hui. — Encore un souci ? — s’inquiéta le fils. — Non, j’ai juste donné les chiffres. Et j’ai commandé les courses. Pour demain, j’ai un RDV. — Tu as pris le RDV toi-même ? — coupa le petit-fils, s’approchant de la caméra. — Avec ton post-it — acquiesça Pierre Simon. — Où tu avais dessiné les flèches. J’ai trouvé la rubrique, choisi l’heure, et j’ai rappelé pour vérifier. — Papy, tu vas bientôt m’apprendre des trucs ! — s’amusa le petit-fils. — N’exagère pas, — dit Pierre Simon, avec la chaleur au fond du cœur. — Je veux juste que vous n’ayez pas à courir pour moi tout le temps. Le fils le regarda avec attention. — Papa, on n’a jamais couru, on t’aidait. Et on continuera, si tu veux. Mais je vois bien que tu fais déjà beaucoup. N’hésite jamais à appeler. — J’appellerai par choix, — dit-il calmement. — Pas parce que je ne peux pas, parce que je veux juste vous entendre. Le petit-fils acquiesça. — C’est la bonne attitude. Ils parlèrent encore un peu de la météo, des examens du petit-fils, du boulot du fils. Puis la connexion coupa. Pierre Simon reposa le téléphone, revint à la table. Sur la table était ouvert son carnet, à la dernière page : « Appel au syndic. Courses pour jeudi. RDV médecin 10h ». La tasse de thé refroidissait à côté. Il passa la main sur les lignes, juste pour sentir le papier. Dans ces lettres penchées, ces flèches, il y avait comme une nouvelle stabilité. Non plus celle offerte par Lydie, le fils, le petit-fils, mais une force intérieure, calme. Il se leva, alla vers le frigo. Sur la porte, le calendrier avec les rendez-vous, les paiements. Dessous, une feuille avec les numéros importants : « Fils », « Petit-fils », « Médecin », « Syndic ». Il savait que, si besoin, il pourrait composer l’un de ces numéros et obtenir de l’aide. Mais ce n’était plus la seule solution. Juste l’une d’entre elles. Le soir, avant de se coucher, il vérifia une dernière fois le carnet, s’assura de n’avoir rien oublié pour le lendemain. Il éteignit la lumière, marcha dans le couloir. Dans la chambre, un silence épais. Sur la table de nuit, la photo de Lydie. Il s’assit, contempla son visage. — J’apprends, Lydie, — murmura-t-il. — Pas aussi vite que tu aurais voulu, mais j’apprends. Bien sûr, pas de réponse. Il n’en attendait pas. Il se coucha, s’enroula dans la couette, écouta le tic-tac régulier de l’horloge. Demain, il devrait aller seul à la maison de santé, trouver le cabinet, passer à la pharmacie, puis retirer un peu d’argent au distributeur. Ce n’était plus une montagne, juste des choses à faire. Il ferma les yeux, songeant à tout ce qui restait obscur : applis, règles, nouvelles factures. Mais il y avait moins d’inquiétude. Au milieu de l’inconnu, il avait saisi quelque chose, un carnet en main, un téléphone où il savait, lui aussi, appuyer sur les bonnes touches. Et, pour aujourd’hui, c’était suffisant.

Apprendre à vivre seul

La poêle avec l’œuf au plat refroidissait sur la plaque, quand un léger cliquetis retentit dans le couloir : le courrier. Le bac en plastique, autrefois rempli de lettres et de cartes postales, recueillait désormais surtout des factures et des prospectus colorés.

Pierre-Étienne Martin, s’appuyant contre le mur, s’avança vers lentrée. Il se pencha, ramassa les enveloppes, tria dun geste familier : pub, pub, petit journal dimmeuble, et voici… les factures pour leau et lélectricité. Sur lenveloppe, en grosses lettres : « URGENT. À payer avant le quinzième ». On était déjà le dix-huit.

Il sassit directement sur le pouf, ouvrit sans précaution lenveloppe et déplia la facture. Les colonnes de chiffres se brouillaient devant ses yeux, tout en bas était écrit : « Paiement à effectuer par la banque, le distributeur ou le service en ligne ». Encore en dessous, un tableau cryptique avec un QR code énigmatique.

Mais où sont donc… la question lui échappa tout haut.

Avant, il y avait en bas un champ avec les coordonnées bancaires que Lucie recopierait dans son carnet. Elle allait à la Poste, puis revenait avec les reçus, quelle rangeait bien à plat dans une chemise à rabat, à côté de ses robes, dans larmoire. Il évitait douvrir cette partie du placard.

Il se leva, alla poser la facture sur la table de la cuisine, juste à côté de son assiette. Lœuf était devenu caoutchouteux mais il le termina sans vraiment en sentir le goût, nayant quune seule pensée en tête : « Comment va-t-on payer, maintenant ? »

Quarante-huit ans de mariage avaient filé. Désormais, il restait seul dans son deux-pièces de Boulogne-Billancourt. Son fils, Emmanuel, habitait de lautre côté de la ville, lappelait un jour sur deux mais passait rarement. Son petit-fils, Hugo, étudiant, venait encore moins souvent, toujours les yeux rivés à son portable, comme si cétait un doigt supplémentaire. Quand Lucie était tombée malade hôpitaux, médicaments, papiers à remplir , cétait Hugo qui laidait avec les prises de rendez-vous, les « portails » sur Internet. Tant que Lucie était là, le flot sécoulait, Pierre-Étienne était présent, conduisait, rapportait les ordonnances, sans jamais sattarder sur les détails.

A présent, les détails le toisaient depuis la blancheur froide de la feuille couverte de symboles et de codes.

Il installa soigneusement la facture sous un aimant sur le frigo. Deux autres y étaient déjà, usées, lencre du stylo rouge sur lune delles témoignait : « Payée moi-même en ligne », avait écrit Emmanuel. Pierre-Étienne sen était contenté, sans oser demander le secret du geste.

Le téléphone vibra sur le rebord de la fenêtre, comme sil avait entendu ses pensées.

Papa, tas mangé ? demanda son fils, sans dire bonjour.

Oui, ça va. Y a encore une facture qui est arrivée. La troisième qui saccumule.

Ben attends, je passe ce soir, je te fais le virement.

Tu vas pas tout faire à ma place ! la phrase lui échappa, plus dure quil ne voulait.

Un silence épais suivit.

Papa, cest pas ça, cest juste que pour toi cest compliqué avec leurs codes, leurs identifiants. Tu ténerves facilement…

Je men sortirai seul, lâcha-t-il avec obstination, même si tout son corps se pliait sous langoisse.

Après lappel, il resta un moment assis, à fixer laimant où Hugo souriait raysonnant, planche de surf sous le bras sur une plage de Biarritz. « À dix-huit ans il fait du web comme il fait des vagues, et moi un bout de papier me met par terre », songea Pierre-Étienne.

Il attrapa une vieille facture du frigo, la mit à côté de la nouvelle pour comparer. Lancienne portait encore le RIB et la petite case pour la Banque Postale. Mais la Poste du coin avait fermé lautomne dernier, remplacée par une boutique de réparation de smartphones.

Il se souvint des démarches interminables au Centre Administratif la semaine passée : la queue qui serpentait jusquà un automate, une jeune femme patientant pour guider chaque ancien perdu devant lécran. À son tour, il tendit son papier, elle lut à toute vitesse : « Ah, tout ça passe par le portail maintenant, faut vous inscrire, venez avec vos proches la prochaine fois. » Il demanda à lancienne, peut-on juste venir avec sa carte didentité et remplir un papier ? Elle sourit, gentiment, mais dans le sourire flottait comme une coulée de condescendance.

Tout se fait via le portail à présent, répéta-t-elle.

En rentrant, Pierre-Étienne avait eu limpression dêtre non pas vieux, mais inutile. Comme si Paris, la ville de ses soixante-dix ans, avait changé toutes les serrures sans lui donner le double des clefs.

Ce même soir, Hugo débarqua avec un sac de courses, les rangea en vitesse sur les étagères, puis sortit son téléphone comme un prestidigitateur.

Papi, je te mets tout ça en place. Tu paieras en deux clics. Regarde : voilà lappli bancaire, voilà le site du service public. Tu retiens ton mot de passe ?

Les doigts du petit-fils filaient sur le verre lisse, Pierre-Étienne tentait de suivre mais les icônes et les lettres évoquaient la bobine vacillante dun vieux film en noir et blanc.

Je ne suis pas  il eut lhonnêteté de le dire  je ne suis pas, Hugo.

Tinquiète, ça viendra. Faut juste pas cliquer nimporte où.

Une semaine plus tard, Hugo appela, lair dégagé :

Tu as payé les factures, papi ?

Pas encore, jai peur de faire une bêtise en cliquant…

Mais papi, franchement, tes pas un enfant. Cest si facile ! Tu as toujours tout su faire.

Le mot « enfant » piqua. Pierre-Étienne se rappela les après-midis à apprendre à Hugo, cinq ans, à faire ses lacets : comment passer la boucle, tirer, recommencer. Hugo pleurait, sénervait, mais avait fini par réussir. Personne navait dit quil ressemblait à un vieux.

Suite à cette discussion, Pierre-Étienne décrocha toutes les factures du frigo, les rangea dans la chemise, mit le tout dans un sac. Résolu : demain, il irait à la seule agence bancaire du quartier où subsistaient encore de vrais guichetiers, à Montrouge.

Le matin venu, il enfila sa veste, serra le sac contre lui, et partit. À la banque, la chaleur et létroitesse accentuaient la tension. Les gens collés les uns aux autres, pestant contre lautomate à tickets. Il prit un numéro, patienta sur une petite chaise en plastique. À sa droite, une dame en lunettes expliquait bruyamment son crédit immobilier au téléphone, à sa gauche, un ouvrier pestait : « Avant cétait pas si compliqué ! »

Quarante minutes plus tard, on appela son numéro. Il sapprocha du guichet, salua poliment. Derrière la vitre, une jeune femme à chignon soigné.

Cest pourquoi, monsieur ?

Pour payer ces factures, madame.

Il tendit le sac. Elle fouilla, feuilleta.

Vous avez du retard déjà, dit-elle sans le regarder. Et… voyez, cest écrit : Moyen recommandé : en ligne. Ici, au guichet, il y aura des frais.

Cest pas grave, répondit-il. Faites-le comme avant.

Elle entra les montants dans la machine, lui donna le total. Il déposa les billets, elle soupira.

Vous devriez vraiment essayer Internet. Cest si pratique, on reste chez soi, deux boutons…

Il sentit son estomac se nouer. Ce pratique voulait dire : Pourquoi êtes-vous encore largué ?

Je my mettrai, répondit-il, à sa propre surprise. Mais pas aujourdhui.

Sur le chemin du retour, il sarrêta dans un square, sassit sur un banc. Les nouvelles preuves de paiement froissaient dans le sac. Les paroles dHugo, de la guichetière, de la fonctionnaire tournaient en boucle : « Cest autrement, aujourdhui, faut suivre. »

Il revit les premières fois quil sétait frotté aux nouveautés : le four à micro-ondes, le lecteur VHS, le premier portable. Il avait cru que ça nétait pas pour lui, puis il sy était habitué, lentement, pas tout dun coup.

« Lucie aurait dit : Ne sois pas têtu, Pierre, demande à Manu. Mais Lucie est partie. Manu nest pas toujours là. Et je ne veux pas finir comme une valise sans poignée », songea-t-il tristement.

Le lendemain, au matin, il fouilla son vieux carnet à spirale, ouvrit une page blanche, écrivit en haut : « Paiements, notes, services ». Il laissa de lespace. Puis il sassit à la table de la cuisine, le téléphone à côté, une facture d’Internet non payée devant lui. Date limite à la fin du mois.

Il composa le numéro de son fils.

Manu, bonjour. Jaurais besoin que tu me montres un truc. Pas que tu le fasses, mais que tu mexpliques.

Quest-ce qui se passe ? Manu, sur la défensive.

Je veux apprendre à payer seul. Pour le Net, pour lélectricité. Comme ça, je ne tembête plus chaque fois. Viens quand tu veux. Mais je prendrai des notes.

Son fils débarqua le soir avec son ordinateur portable.

Papa, tu veux pas que je te fasse la config et basta ?

Non, répondit Pierre-Étienne calmement. Assieds-toi, explique-moi doucement. Je dois le faire de mes mains.

Son fils lui jeta un regard nouveau, presque surpris, puis sinstalla : Daccord, mais prépare-toi, ça ne va pas être fun.

Il restèrent deux heures. Manu montra comment trouver Payer dans lappli verte, chercher « Internet », entrer le numéro du contrat. Pierre-Étienne tremblait, se trompait, soufflait. Manu soupirait, mais ne disait rien.

Prends ton temps, supplia Pierre-Étienne. Je ne suis pas toi.

Il notait dans son carnet : « 1. Ouvrir lappli verte. 2. Aller en bas, cliquer Paiements. 3. Trouver Internet. 4. Entrer le numéro de contrat (voir au recto facture) ». Il traça une flèche.

Quand, enfin, lécran afficha « paiement accepté », il se sentit aussi soulagé quaprès avoir vaincu la Sécurité Sociale.

Tu vois, dit Manu, cest facile

Tant que tu es là admit-il.

Quelques jours plus tard, il tenta, seul, de répéter lopération. Il consulta ses notes, ouvrit la bonne page, sortit la facture, se lança. Au lieu de Paiements, il cliqua sur Virements et eut peur denvoyer de largent au mauvais destinataire. Il revint en arrière, saida du carnet. Trouva Internet, tapota le numéro. Quand le site proposa Sauvegarder comme modèle, il appuya sur oui sans comprendre. Il crut perdre la facture mais constata bientôt quelle sarchivait delle-même, une fois réglée.

Le soir, son fils lappela.

Je tai pas payé lInternet ce matin, mais jai vu passer un mail de confirmation. Cest toi ?

Oui, fit Pierre-Étienne, esquissant un sourire. Avec mon carnet de notes.

Incroyable… sétonna Manu. Mais attention à ce que tu touches, hein.

Jai déjà créé un modèle sans le vouloir, annonça-t-il fièrement. Ça simplifiera la prochaine fois.

Létape suivante fut la prise de rendez-vous médical. Tension en dents de scie, le généraliste voulait le voir chaque trimestre. Avant, Lucie appelait la secrétaire, sénervait pour décrocher le fameux rendez-vous. Plus tard, Hugo lui avait appris à se servir du portail santé. Cétait son tour à présent.

Pierre-Étienne retrouva un vieux papier collé sur le frigo avec les identifiants. Mais impossible de se connecter : mot de passe refusé. Il appela Hugo.

Papi, on va faire plus simple. Maintenant tout a changé. Je tinscris via une appli. Quel médecin ?

Attends, le coupa Pierre-Étienne, je veux faire moi-même. Tu pourrais me guider par téléphone ?

Cest chaud à distance, soupira Hugo. Mais on va essayer.

Quarante minutes sensuivirent. « En haut à droite, trois traits ; tu vois Mon espace santé? Non ? Alors descends en bas » Pierre-Étienne se perdait dans les menus, atterrissait sur la page du formulaire Covid, refermait tout. À bout, il laissa glisser la souris.

Laisse, papi, je te prends le rendez-vous, tu nauras quà y aller

Non ! sobstina Pierre-Étienne. Je touche au but, redis-moi où sont les trois traits.

Au final, le miracle saccomplit : un écran afficha la date, lheure, nom du docteur. Il nota tout dans son carnet comme autrefois les numéros de téléphone. Rangea la feuille dans sa poche.

Eh bien, papy, tu es un héros, sesclaffa Hugo. Moi, jaurais craqué avant.

Jai failli, avoua-t-il. Mais jai pensé que si je baissais les bras, ce serait pire.

Tout ne coulait pas de source. Un jour, il voulut payer son électricité et, interrompu par la sonnette, cliqua deux fois sur Confirmer. Double paiement. Il sen rendit compte le surlendemain, en consultant le relevé. Le cœur battant, il appela la banque, perdit dix minutes dans les voix robotiques avant dobtenir une interlocutrice.

Vous avez validé deux fois, monsieur, expliqua-t-elle. Impossible dannuler. Rapprochez-vous de votre fournisseur, la somme sera créditée le mois prochain.

Donc, pas remboursé ? senquit-il.

Vos fonds servent aux prochaines factures.

Il raccrocha, accablé. Il eut envie dappeler Manu, mais se retint. À la place, il trouva le numéro dEnedis, persévéra malgré plusieurs mises en attente. Enfin, une employée fatiguée confirma : lexcédent serait pris en compte.

Le soir, il raconta quand même tout à son fils.

Tu vois, la prochaine fois, fais attention… soupira Manu. mais cest pas grave ; au moins, tu as réglé ça tout seul.

Jai fait de mon mieux, répondit-il, presque en murmurant.

Après un temps, Manu ajouta :

Je suis content que tu aies appelé toi-même. Avant, tu maurais joint direct ; là, tu as géré seul.

Progressivement, dans le carnet, dautres rubriques naquirent : « Médecin », « Charges », « Gardienne dimmeuble ». Il inscrivait soigneusement les numéros, les horaires les plus calmes. Sur le frigo, à la place des factures dispersées, était placardé un tableau : mois, payé/pas payé.

Il continuait à demander de laide pour certaines choses. Une lettre de régularisation trop absconse, il la donnait à Manu. Quand la poignée était en rade, il demandait à Hugo de trouver un artisan. Mais il essayait toujours de comprendre lui-même le processus.

Un soir dautomne, pris dun étrange vertige, il remarqua quil navait rien demandé à personne depuis des jours. Il avait su reporter un rendez-vous à la pharmacie via lappli santé. Il avait commandé ses courses via lapplication installée au printemps par Hugo il ne sétait pas contenté dacquiescer cette fois, il avait cherché la rubrique « Produits laitiers », ajouté du fromage, du pain et un litre de lait. Le livreur était passé, il avait signé sur lécran, gêné mais fier.

Ce soir-là, une nouvelle épreuve se présenta. La société de gestion, omniprésente, linforma par SMS dun contrôle des compteurs deau. Autrefois, Lucie composait les chiffres, rappelait le syndic. Il consulta son carnet, trouva le numéro, composa.

Syndicat de gestion, bonsoir, répondit une voix féminine.

Bonsoir, je voulais transmettre les relevés, et savoir quand vous venez pour vérifier.

On laiguilla dun service à lautre. Certains trop pressés, dautres à la lenteur mesurée. Deux fois, Pierre-Étienne se trompa de chiffres, sexcusa, fit répéter. Enfin, un interlocuteur, las, conclut :

Cest noté On rectifiera si cest faux.

Merci, fit Pierre-Étienne en raccrochant.

Il consulta lhorloge. Bientôt le rendez-vous visio du mercredi avec son fils. Il saccouda à la fenêtre : sous les lampes jaunes, des jeunes faisaient de la trottinette, un chien promenait une petite femme à manteau bleu ; les téléviseurs clignotaient dans les appartements voisins comme autant de lucioles numériques.

Le téléphone sonna, le visage de son fils safficha, Hugo dépassa la caméra.

Alors, tout va bien, papa ?

Je vis, répondit-il. Aujourdhui jai parlé à la société de gestion.

Un souci ? Manu sur le qui-vive.

Non, jai juste transmis les index et jai aussi commandé à manger pour demain, vu que jai le médecin.

Tu as pris rendez-vous seul ? sétonna Hugo, se rapprochant.

Avec ta feuille, confirma Pierre-Étienne, celle avec les flèches. Jai trouvé la rubrique, jai choisi lhoraire, puis jai appelé pour vérifier.

Papy, tu deviens une machine ! Hugo éclata de rire. Tu vas bientôt me donner des leçons.

Faut pas exagérer, répondit Pierre-Étienne, une chaleur diffuse le traversant. Je veux juste que vous ne soyez pas obligés de tout gérer à ma place.

Manu le regarda longuement.

Papa, on ne gère pas, on aide. Et on continuera si tu as besoin. Mais je vois que tu fais plein de choses seul, maintenant. Tu peux toujours nous appeler, tu sais.

Jappellerai par choix désormais, affirma Pierre-Étienne après une pause. Pas parce que je ny arrive pas, mais parce que jai envie de vous entendre.

Hugo acquiesça.

Cest bien, papi.

Ils parlèrent encore un peu temps imprévisible, partiels dHugo, surcharge au boulot de Manu. Puis la connexion coupa. Pierre-Étienne déposa le téléphone sur la fenêtre, regagna la table.

Le carnet était là, ouvert à la dernière page. Il y avait écrit ce matin : « Syndic : appel. Courses pour jeudi. Rendez-vous médecin à dix heures ». La tasse de thé avait refroidi.

Il passa le doigt sur les lignes, sans lire, juste pour sentir la rugosité du cahier. Dans le désordre de ces annotations, de ces flèches, quelque chose soutenait en silence. Ni la force tranquille de Lucie, ni celle transmise par Manu ou Hugo, mais un appui nouveau, venu dailleurs, de très profond.

Il se leva, se dirigea vers le frigo. Sur la porte, un calendrier bariolé de rendez-vous, de dates de paiement. Dessous, une fiche plastifiée : « Manu », « Hugo », « Médecin », « Syndic ». Il savait quil pouvait toujours composer ces chiffres, et quon décrocherait ; mais, ce soir, ce nétait plus la seule solution, seulement une parmi dautres.

Avant de dormir, il revérifia son carnet, pour nomettre aucune tâche du lendemain. Il éteignit la lumière, traversa le couloir plongé dans la pénombre. Dans la chambre, il attrapa, sur la table de nuit, le portrait de Lucie.

Japprends, Lucie, dit-il doucement. Pas aussi vite que tu voudrais, mais japprends.

Évidemment, il nattendait pas de réponse. Il sétendit, remonta la couette, laissa le tic-tac de la pendule bercer le silence. Demain, il irait seul au cabinet médical, trouverait la bonne salle, puis lofficine, et sur le chemin du retour, passerait au distributeur pour retirer quelques euros. Le tout ne ressemblait plus à une périlleuse ascension, juste une suite de choses faisables.

Il ferma les yeux, conscient quil restait encore un océan dapplis, de règlements bizarres, de factures à venir. Mais linconnu séclaircissait. Là, quelque part en chemin, il était debout, carnet en main, mobile prêt à lemploi, sachant, maintenant, quelles touches activer.

Et cela, ce soir, suffisait amplement.

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J’apprends à vivre seul La poêle avec son œuf au plat refroidissait sur la plaque lorsque, dans le couloir, un bref tintement retentit : le facteur était passé. Le bac en plastique, qui accueillait autrefois lettres et cartes postales, ne contenait désormais plus que des factures et des prospectus publicitaires. Pierre Simon, s’appuyant contre le mur, sortit dans l’entrée. Il se pencha, ramassa les enveloppes, les tria d’un geste devenu familier : poubelle, poubelle, petit journal du quartier, celle-ci – c’est les charges. Sur l’enveloppe, en grosses lettres : « Urgent. À régler avant le quinze du mois. » On était déjà le dix-huit. Il s’assit directement sur le pouf. D’un coup sec, il déchira le bord de l’enveloppe et déplia la facture. Les colonnes de chiffres se brouillaient, en bas était imprimé : « Paiement par banque, borne ou service en ligne ». Plus bas encore, un tableau avec un code QR. — Et où est… — lui échappa-t-il à voix haute. Avant, en bas figurait une ligne avec les coordonnées bancaires, que Lydie recopiait dans son carnet. Elle allait à la Poste, revenait avec les reçus, qu’elle rangeait soigneusement dans une pochette. La pochette, maintenant, dormait dans l’armoire, près de ses robes. Il évitait d’y toucher. Il se releva, apporta la facture à la cuisine, la posa à côté de l’assiette. L’œuf avait refroidi, mais il le mangea quand même, sans vraiment sentir le goût. Dans sa tête ne tournait qu’une idée : « Comment payer, maintenant ? » Après quarante-huit ans de mariage, il se retrouvait seul dans leur appartement de deux pièces. Son fils, avec sa famille, habitait dans un autre arrondissement, l’appelait tous les deux jours, mais venait rarement. Son petit-fils, étudiant, passait encore moins souvent, toujours le portable à la main, comme un prolongement du bras. Quand Lydie était tombée malade, avec les hôpitaux, les médicaments, les démarches, c’est le petit-fils qui l’avait aidé à prendre rendez-vous, à utiliser des sites Internet. Tant que Lydie était là, tout s’enchaînait naturellement. Pierre Simon transportait, accompagnait, mais ne rentrait jamais dans les détails. Maintenant, les détails le fixaient depuis cette feuille blanche pleine de codes et de liens. Il plaça soigneusement la facture sur le frigo, sous un aimant. Deux autres y étaient déjà accrochées. Sur l’une, son fils avait noté au stylo rouge : « Payé moi-même via l’appli ». Cette fois-là, Pierre Simon s’était contenté de hocher la tête, sans même demander comment il avait fait. Le téléphone, oublié sur le rebord de fenêtre, se mit à sonner, comme s’il avait senti ses pensées. — Papa, tu as mangé ? — demanda son fils sans bonjour. — Oui, oui. J’ai reçu une nouvelle facture. La troisième, elle est déjà là. — Alors tu attends quoi ? Ce soir, je passe, je paie. — Tu ne peux pas tout faire à ma place, — lâcha-t-il, plus durement qu’il ne l’aurait voulu. — Je ne suis pas un enfant. Un silence tomba. — Papa, c’est pas la question. C’est compliqué pour toi. Y a tous ces codes, ces identifiants… Tu te stresses. — Je vais m’en sortir, — assura-t-il, têtu, même si, au fond, tout se serrait. Après l’appel, il resta encore un moment attablé, regardant l’aimant avec la photo de son petit-fils à la mer. Le garçon y riait, une planche de surf dans les bras. « Lui, à dix-huit ans, surfe sur Internet comme sur les vagues, et moi, avec une facture, je bloque », pensa Pierre Simon. Il prit une vieille facture sur le frigo, où les anciens champs figuraient encore, et la posa à côté de la nouvelle. La différence était frappante. L’ancienne, on pouvait l’apporter au guichet de la banque et patienter dans la file, comme ils l’avaient fait pendant des années. Mais la banque du coin avait fermé l’automne dernier — remplacée par un magasin de réparation de téléphones. Il se souvint de sa visite au Centre des Services Publics, la semaine d’avant, pour vérifier une aide. La queue s’étirait devant la borne automatique, où une jeune femme expliquait à chacun quoi cliquer. À son tour, il lui tendit un papier. Elle le parcourut du regard, répondit : « Ça, c’est sur le portail, il faut vous inscrire, venez avec un proche. » Il demanda s’il pouvait comme avant, avec son identité et une demande. Elle sourit poliment, mais avec un air condescendant : — Maintenant, tout se fait en ligne, — répéta-t-elle. En rentrant, il avait eu l’impression de n’être pas vraiment vieux, juste… de trop. Comme si la ville où il avait toujours vécu avait changé les serrures sans lui donner la nouvelle clé. Le soir même, son petit-fils était passé avec un sac de courses. Il rangea les provisions, sortit son téléphone et dit : — Papy, viens, je te règle tout ça. Tu paieras en deux clics. Tu vois, voilà l’appli de la banque, voilà les services publics. Tu retiens le mot de passe ? Les doigts du jeune glissaient sur l’écran. Pierre Simon essayait de suivre, mais les lettres et icônes scintillaient comme dans un vieux court-métrage. — Je n’y arrive pas, — avoua-t-il. — C’est rien, tu t’y feras. Surtout, ne touche à rien d’autre. Une semaine plus tard, son petit-fils l’appela, lui demanda au détour : — T’as payé les factures ? — Pas encore. J’ai peur de faire une bêtise. — Papy, t’abuses, t’es pas un môme. C’est facile, tu sais tout faire d’habitude. Ce « t’es pas un môme » le piqua. Il se souvint de son petit-fils, enfant, qui n’arrivait pas à faire ses lacets, et de la patience qu’il avait eue à côté de lui. À ce moment, personne ne lui avait dit « comme un vieux ». Après cet appel, Pierre Simon décrocha les trois factures du frigo, les rangea dans la pochette, qu’il glissa dans un sac. Décidé : demain, il irait au guichet bancaire du quartier voisin, là où il restait de vrais employés. Le matin, il enfila son blouson, le sac sous le bras, et sortit. La banque était étroite et surchauffée. Les gens se serraient, certains râlaient contre la machine à tickets. Il tira son numéro, attendit sur le banc. Les chiffres défilaient lentement sur l’écran. À droite, une femme discutait à voix haute d’un prêt, à gauche, un homme râlait : « Avant, c’était plus simple ». Quarante minutes passèrent avant que son numéro n’apparaisse. Derrière la vitre, une jeune femme au chignon impeccable lui demanda : — Je peux vous aider ? — Payer mes charges. Pour l’appartement. Il tendit le sac. Elle fouilla, parcourut les papiers. — Vous êtes déjà en retard, — remarqua-t-elle sans lever les yeux. — Et… voyez, ici on recommande le paiement en ligne. Au guichet, il y a une commission. — C’est pas grave, — répliqua-t-il. — Faites comme d’habitude. Elle tapa les montants, annonça la somme. Il la posa sur le plateau. Elle soupira. — Vous devriez vraiment apprendre à utiliser Internet, c’est simple. Deux clics chez vous, et c’est fait. Il sentit une contraction intérieure. Dans ce « c’est simple », il entendait : « Pourquoi vous n’y arrivez pas ? » — J’y arriverai, — répondit-il, surpris de sa propre voix. — Mais pas aujourd’hui. Sur le chemin du retour, il s’arrêta au square, s’assit sur un banc. Son sac bruissait avec les reçus payés. Il repensait aux mots du petit-fils, de l’employée de banque, de la dame du centre public. Toutes disaient pareil : « Aujourd’hui, tout a changé, et toi, tu es à la traîne ». Il se souvenait avoir appris jadis à utiliser le micro-ondes, le magnétoscope, même son premier mobile. Ça avait paru superflu, puis il avait fini par s’habituer. Pas en un jour. « Lydie dirait : ne fais pas ta tête de mule, Pierre, demande à Alexandre. Mais Lydie n’est plus là. Et Alexandre n’est pas toujours présent. Moi, je ne veux pas être un boulet », pensa-t-il. Le lendemain, au réveil, il sortit son vieux carnet, ouvrit une page blanche et écrivit : « Paiements, codes, services ». En laissant de l’espace en dessous. À table, il plaça le téléphone et une facture Internet à régler avant la fin du mois. Il appela son fils. — Alex, c’est moi. J’aurais besoin que tu me montres un truc. Pas que tu le fasses, que tu m’apprennes. — Il y a un souci ? — s’inquiéta son fils. — Je veux apprendre à payer moi-même. L’électricité, Internet. Pour ne pas te déranger tout le temps. Viens quand tu peux. Mais je vais noter. Le soir, son fils arriva avec son ordinateur portable : — Papa, laisse, je vais tout configurer, tu te prends pas la tête. — Non, — répondit calmement Pierre Simon. — Assieds-toi là, explique lentement. Je veux le faire, moi. Son fils le regarda, comme s’il découvrait quelqu’un d’autre, puis hocha la tête : — D’accord. Mais prépare-toi, ça va être long. Ils restèrent assis presque deux heures. Son fils expliqua comment trouver « Paiements » dans l’appli de la banque, sélectionner « Fournisseur Internet », saisir le numéro de contrat. Les doigts de Pierre Simon tremblaient, il appuyait parfois à côté, se trompait de chiffre. Son fils fronçait les sourcils, mais se contrôlait. — Ne me presse pas, — supplia Pierre Simon. — Je ne suis pas comme toi. Il nota dans le carnet : « 1. Ouvrir l’icône verte. 2. En bas, ‘Paiements’. 3. Trouver ‘Internet’. 4. Saisir numéro de contrat (ici) », fléchant l’exemple sur la facture. Quand, au final, « Paiement accepté » s’afficha à l’écran, il fut soulagé, un peu comme après un bon rendez-vous médical. — Tu as vu, c’est pas si compliqué, — constata son fils. — Tant que tu es là, non, — répondit-il franchement. Quelques jours plus tard, il tenta seul. Il ouvrit le carnet, la bonne page, plaça la facture. Ouvrit l’appli, cliqua au mauvais endroit, atterrit sur « Virements ». Panique : « Je vais envoyer de l’argent n’importe où ! » Retour en arrière, relecture du carnet. À la fin, il retrouva les bons boutons, valida. L’appli proposa « Sauvegarder le modèle ? » — il accepta sans trop comprendre. Il eut du mal à retrouver la facture, jusqu’à comprendre qu’elle était déjà réglée. Le soir, son fils l’appela. — Papa, c’est pas moi qui ai payé Internet aujourd’hui ? J’ai reçu un message, c’est toi ? — Oui, — répondit-il, heureux. — Avec le carnet. — Bravo ! Mais fais gaffe de ne pas tout valider. — J’ai mis un modèle, — se vanta-t-il timidement. — Ce sera plus simple. La prochaine étape fut la prise de rendez-vous chez le médecin. Sa tension montait, il devait y aller tous les trois mois. Avant, Lydie téléphonait à la maison de santé, s’agaçait contre la secrétaire, obtenait son RDV. Puis le petit-fils lui avait appris à utiliser un site spécialisé. Maintenant, c’était à Pierre Simon de s’en charger. Il retrouva un vieux papier avec l’identifiant et le mot de passe, que Lydie avait collé sur le frigo. Essaya d’accéder au site — mot de passe incorrect. Il appela son petit-fils. — Papy, facile, — répondit ce dernier. — Le portail a changé. Je te fais le rendez-vous sur l’appli. Tu veux quel médecin ? — Attends, — l’interrompit Pierre Simon. — Je veux apprendre. Tu m’expliques au téléphone ? — Ça va être dur, — soupira le petit-fils. — Mais on tente. Ils s’acharnèrent quarante minutes. Le petit-fils disait : « En haut à droite, trois barres, clique. Tu vois ‘Ma santé’ ? Non ? Descends alors. » Pierre Simon s’embrouillait, se perdait dans d’autres menus, s’énervait, jetait la souris. — Je le fais, et tu viens, — proposa le petit-fils à travers le combiné, devinant son exaspération. — Non, — insista-t-il. — Je suis presque au bout. Redis-moi où sont ces barres. Finalement, le rendez-vous apparut. Il copia la date, l’heure, le nom du médecin dans le carnet, comme on notait autrefois les numéros de téléphone. — Tu assures, — s’étonna le petit-fils. — Moi j’aurais abandonné avant. — J’ai aussi perdu patience, — admit-il. — Mais si je laisse tomber maintenant, ça ne s’arrangera jamais. Tout n’était pas parfait. Un jour, voulant payer l’électricité, il fut distrait par quelqu’un à la porte, valida deux fois « Confirmer ». La somme fut débitée en double. Il s’en rendit compte le lendemain en contrôlant ses opérations. Panique, il appela la banque, écouta des messages automatiques interminables, finit par avoir une opératrice. — Vous avez doublé l’opération, — expliqua-t-elle. — Impossible d’annuler. Contactez votre fournisseur, ils déduiront la somme le mois prochain. Il raccrocha, satin. La gorge serrée, il eut envie de pleurer. Il voulut appeler son fils, puis se ravisa. À la place, il chercha le numéro d’EDF, appela, fut mis en attente, puis une voix fatiguée lui confirma que la somme serait effectivement reportée. Le soir, il raconta tout à son fils. — Papa, je te l’avais dit, sois prudent, — soupira ce dernier. — Bah, c’est pas grave. Au moins, maintenant tu sais. — J’ai fait attention, — souffla-t-il. Son fils ajouta, après un silence : — Je suis fier que tu aies appelé toi-même. Avant, tu m’aurais tout de suite appelé, cette fois tu as géré. Peu à peu, de nouvelles rubriques surgirent dans le carnet : « Médecin », « Charges », « Gestion du syndic ». Il notait les numéros, les meilleures heures pour appeler, les dossiers réglés. Sur le frigo, il remplaça les factures éparses par une feuille de suivi : mois, factures payées, factures à venir. Parfois, il demandait encore de l’aide : pour un courrier de régularisation sûrement erroné, il montra les papiers à son fils ; quand la poignée de la porte céda, il appela son petit-fils pour lui trouver un réparateur. Mais à chaque fois, il tenait à comprendre ce qui se passait. Un soir de début d’automne, assis dans la cuisine avec un thé, il se rendit compte qu’il n’avait demandé d’aide à personne depuis plusieurs jours. Il venait de reporter un RDV médical après avoir appelé la secrétaire, avait commandé ses courses sur l’appli installée par le petit-fils au printemps (aujourd’hui, il avait trouvé lui-même le bouton « Produits laitiers », sélectionné lait, œufs, pain). Le livreur avait apporté la commande, Pierre Simon avait signé sur l’écran, un peu gêné — et un peu fier aussi. Ce jour-là, une nouvelle tâche se présenta. Le syndic envoyait un message : il fallait relever les compteurs. Autrefois, Lydie notait les chiffres, téléphonait elle-même. Il ouvrit son carnet, retrouva le numéro, composa. — Bonjour, gestion du syndic ? — fit une voix féminine. — Bonjour, — répondit-il. — C’est pour les relevés de compteurs et savoir quand vous passez. On le transféra deux fois, chaque interlocuteur lui parlait à un rythme différent, il inversa deux chiffres, s’excusa, fit recommencer. Finalement : — Je note comme ça, si besoin on rectifie le mois prochain. — Merci, — répondit Pierre Simon, raccrocha. Il regarda l’heure. Il restait une demi-heure avant de retrouver son fils en visio. Il s’approcha de la fenêtre. Dehors, les lumières s’allumaient. Les ados faisaient de la trottinette sur le trottoir, des chiens étaient promenés, des téléviseurs scintillaient dans les appartements d’en face. Le téléphone sonna. Sur l’écran, le visage de son fils, son petit-fils apparaissait aussi, souriant. — Alors, comment ça va ? — lança le fils. — Je vis, — répondit-il. — J’ai appelé le syndic aujourd’hui. — Encore un souci ? — s’inquiéta le fils. — Non, j’ai juste donné les chiffres. Et j’ai commandé les courses. Pour demain, j’ai un RDV. — Tu as pris le RDV toi-même ? — coupa le petit-fils, s’approchant de la caméra. — Avec ton post-it — acquiesça Pierre Simon. — Où tu avais dessiné les flèches. J’ai trouvé la rubrique, choisi l’heure, et j’ai rappelé pour vérifier. — Papy, tu vas bientôt m’apprendre des trucs ! — s’amusa le petit-fils. — N’exagère pas, — dit Pierre Simon, avec la chaleur au fond du cœur. — Je veux juste que vous n’ayez pas à courir pour moi tout le temps. Le fils le regarda avec attention. — Papa, on n’a jamais couru, on t’aidait. Et on continuera, si tu veux. Mais je vois bien que tu fais déjà beaucoup. N’hésite jamais à appeler. — J’appellerai par choix, — dit-il calmement. — Pas parce que je ne peux pas, parce que je veux juste vous entendre. Le petit-fils acquiesça. — C’est la bonne attitude. Ils parlèrent encore un peu de la météo, des examens du petit-fils, du boulot du fils. Puis la connexion coupa. Pierre Simon reposa le téléphone, revint à la table. Sur la table était ouvert son carnet, à la dernière page : « Appel au syndic. Courses pour jeudi. RDV médecin 10h ». La tasse de thé refroidissait à côté. Il passa la main sur les lignes, juste pour sentir le papier. Dans ces lettres penchées, ces flèches, il y avait comme une nouvelle stabilité. Non plus celle offerte par Lydie, le fils, le petit-fils, mais une force intérieure, calme. Il se leva, alla vers le frigo. Sur la porte, le calendrier avec les rendez-vous, les paiements. Dessous, une feuille avec les numéros importants : « Fils », « Petit-fils », « Médecin », « Syndic ». Il savait que, si besoin, il pourrait composer l’un de ces numéros et obtenir de l’aide. Mais ce n’était plus la seule solution. Juste l’une d’entre elles. Le soir, avant de se coucher, il vérifia une dernière fois le carnet, s’assura de n’avoir rien oublié pour le lendemain. Il éteignit la lumière, marcha dans le couloir. Dans la chambre, un silence épais. Sur la table de nuit, la photo de Lydie. Il s’assit, contempla son visage. — J’apprends, Lydie, — murmura-t-il. — Pas aussi vite que tu aurais voulu, mais j’apprends. Bien sûr, pas de réponse. Il n’en attendait pas. Il se coucha, s’enroula dans la couette, écouta le tic-tac régulier de l’horloge. Demain, il devrait aller seul à la maison de santé, trouver le cabinet, passer à la pharmacie, puis retirer un peu d’argent au distributeur. Ce n’était plus une montagne, juste des choses à faire. Il ferma les yeux, songeant à tout ce qui restait obscur : applis, règles, nouvelles factures. Mais il y avait moins d’inquiétude. Au milieu de l’inconnu, il avait saisi quelque chose, un carnet en main, un téléphone où il savait, lui aussi, appuyer sur les bonnes touches. Et, pour aujourd’hui, c’était suffisant.
L’Erreur