Chambre en boucle : l’histoire d’un homme partagé entre la routine familiale, un amour clandestin et les confessions d’un carnet oublié dans une modeste chambre d’hôtel parisienne

Numéro en boucle

Je restais planté dans lentrée, incapable de me décider entre la parka bien chaude avec capuche ou la veste plus légère, celle que je mettais pour mes « déplacements professionnels ». De la cuisine, ma femme lança :

Tu pars à quelle heure, ce soir ?

On a le train à vingt-et-une heures, répondis-je, même si je connaissais les horaires par cœur. Je rentre demain soir.

Elle sortit, sessuyant les mains sur un torchon, et mobserva dun air un peu plus attentif que jaurais aimé.

Tu vas toujours chez la même société ?

Oui, je dois faire une présentation, puis une réunion.

Les mots coulaient trop facilement. Autrefois, je partais vraiment pour ces raisons : je me perdais dans les couloirs du métro de Lyon ou de Lille, je dormais dans des hôtels partout en France. Mais mon ancien service avait été supprimé, javais rejoint une petite société où lon voyageait rarement. Pourtant, la routine du « déplacement » était restée tout comme lhabitude de toujours prendre la même chambre, dans un petit hôtel à la périphérie de Paris, à deux pas de chez nous.

Encore le même hôtel ? demanda ma femme, comme si elle suivait le fil de mes pensées. Tu disais quil y avait trop de bruit, là-bas…

Jhaussai les épaules.

On sy fait, et cest abordable.

Elle acquiesça, lair suspicieux mais silencieux.

Tu sais, la prochaine fois, je pourrais venir avec toi. Ça changerait, ça fait des années que je ne suis pas sortie de Paris.

Un pincement me serra la poitrine. Je baissai la tête, attachant à nouveau un lacet déjà noué.

Il ny a rien à voir, tu sais… Cest coincé dans une zone industrielle, un hôtel à côté du périph, rien dintéressant.

Ma fille passa la tête depuis sa chambre.

Papa, tu nas pas oublié ma clé USB ?

Je lui remis dans la paume un petit rectangle de plastique.

Tu pourras finir ton exposé ?

Oui ! Tu mavais dit que tu aurais un peu de temps ce soir, tu regarderas ma présentation ?

Jacquiesçai ce nétait pas un mensonge : dans cette chambre dhôtel, javais en effet beaucoup de temps libre.

Tu pars dans une heure, hein ? demanda-t-elle déjà repartie.

Oui.

Bon, amuse-toi bien à tes « réunions importantes », lâcha-t-elle sans se retourner.

Je voulus ajouter quelque chose, mais je me contentai de rajuster la sangle de mon sac avant de sortir.

Lhôtel se trouvait derrière un garage, un dépôt de matériaux de construction, loin des lumières du centre. Je connaissais le chemin par cœur : bus jusqu’à Porte de Clignancourt, puis un passage sous le boulevard, le sentier étroit entre deux murs de garages. À laccueil, une jeune femme, inconnue. Ladjointe habituelle me reconnaissait même sans papiers, souriait comme à un vieil ami.

Bonsoir, il vous reste une chambre ? demandai-je, tout en ayant déjà réservé sur le site.

La réceptionniste tapota sur son clavier.

Oui, nous avons un « standard ». Pour une nuit ?

Pour une nuit.

Jindiquai mon nom : Dubois.

Oui, cest noté, monsieur Dubois. Quatrième étage, chambre quatre cent six.

Je savais que ce serait celle-là. Jécrivais toujours en note de réservation : « Si possible, même chambre. » Pas par attachement, mais par confort : la multiprise près du lit, la fenêtre qui ferme mal, la douche capricieuse. Et cest ici, dans cette chambre anonyme, qu’elle et moi nous retrouvions depuis trois ans.

Je montai à pied, comme toujours : lascenseur ne fonctionnait quun jour sur deux, et compter les marches faisait partie du rituel. Devant le palier du quatrième, je marrêtai, repris mon souffle, pris mon téléphone et tapai : « Jy suis. On se voit dans une heure, comme convenu ? » Réponse immédiate : « Oui, je pars. »

Dedans, ça sentait le désodorisant bon marché, et un air mélangé de lessive, un peu oppressant. Je retrouvais tout : lit mural étroit, table de chevet et téléphone, bureau à lampe, télévision qui restait presque toujours muette. Je posai mon sac sur la chaise, ouvris ma veste cest alors que je vis, sur la table, un carnet noir.

Il ne venait pas de lhôtel : pas de logo, une simple couverture souple à carreaux. Il était là, comme oublié. Je le pris, feuilletai. Rien sur la première page : ni nom, ni numéro. Les premières feuilles étaient vierges, puis débutait une écriture serrée. Jallais refermer, mais mes yeux accrochèrent une phrase : « Aujourdhui, jai encore menti à ma femme au sujet dun déplacement. »

Je restai figé. Lécriture était maladroite, penchée, sans fioritures. Je lus une autre ligne : « Jai dit que je partais en formation, alors que je retourne dans la même chambre que dhabitude. »

Un sourire amer me monta. Jai reposé le carnet. Jallumai la télé coupant tout de suite le son, retirai ma veste, la suspendis soigneusement. Ouvris mon ordinateur, feuilletai mes mails. Cette phrase tournait dans ma tête : « Encore menti à ma femme au sujet dun déplacement. »

Quarante minutes plus tard, quelquun frappa. Je reconnus le rythme. Jouvris, la laissai entrer, fis un pas de côté.

Elle entra vite, posa son sac, retira son manteau. Le baiser fut dabord un peu maladroit, comme toujours quand quelques semaines sétaient écoulées, puis plus spontané.

Ça a été, la route ?

Comme dhabitude, des embouteillages, soupira-t-elle.

Elle jeta un regard sur le carnet.

Cest à toi ?

Non, quelquun la laissé.

Une femme de ménage, peut-être ?

Jen doute. Il y a des notes.

Elle haussa les épaules, fila à la salle de bains. Je lobservais, repensant à nos débuts. Trois ans plus tôt, elle me semblait presque adolescente, même si notre différence dâge n’était pas si grande. Javais quarante-deux ans, je me sentais las, devenu invisible. Mon quotidien était réglé : boulot, courses, séries. Avec ma femme, peu de disputes, mais peu de dialogues aussi. Ma fille avançait dans sa vie. Un jour, au bureau, nouvelle embauche. À une fête, je restai trop longtemps avec elle. Le reste sest enchaîné.

Je me persuadais que ça ne changerait rien. Que chez moi, je restais le même, fidèle à la maison, que je ne cherchais pas à blesser, ni à détruire. Juste moffrir un espace où me sentir vivant, attendu, désiré. Ce mantra, je me le récitais sur le chemin du retour.

Après son départ elle partait toujours un peu avant, prétextant un rendez-vous je restai seul. Le carnet était là, sur la table. Jallumai la lampe, louvris au milieu.

« Je ne sais plus quand tout est devenu si embrouillé. Au début, cétait comme un jeu. Javais limpression de tout contrôler. Personne ne souffre, je me disais. Ma femme vit sa vie, les enfants grandissent. Je rentre avec des cadeaux, de bonne humeur. Je me montre plus attentionné, pour compenser la culpabilité. Est-ce vraiment mal ? »

Je me laissai aller contre le dossier de la chaise. Ce que jy lisais me ressemblait bien trop. Je me rappelai mes premiers mois damant : joffrais des fleurs à ma femme sans raison, jaidais ma fille pour ses devoirs, jacceptais de passer le weekend chez mes beaux-parents, alors que je détestais le jardinage. Jétais persuadé dêtre devenu meilleur.

Je tournai la page.

« Parfois, jai limpression dêtre deux personnes. Lun rigole à table avec sa femme, planifie les vacances dété. Lautre loue des nuits dhôtel et y vit à un autre rythme. Je me suis habitué à ce découpage. Jai peur de ce qui arriverait si tout se mélangeait. »

Je refermai le carnet, jetai un œil à la porte. La serrure était bien mise, la chaînette aussi. À côté, quelquun mit de leau à couler. Le bruit familier des tuyaux. Pas de frontières mêlées, tout semblait sous contrôle.

Le téléphone vibra. Ma femme : « Bien arrivé ? Tout va bien ? » Je répondis : « Oui, je suis installé. Demain, réunion projet, je révise. » Les mots coulaient tout seuls.

Nouveau feuilletage, vers la fin du carnet. Les dates sautaient de deux jours, une semaine, parfois trois mois.

« Aujourdhui, elle ma dit quelle en avait marre de cette situation. Ras-le-bol de se cacher, dattendre des messages, de sadapter à mon emploi du temps. Elle ma demandé si javais déjà regardé sa vie, en dehors de nos rendez-vous. Jai dit que je laimais, mais que jai une famille, des responsabilités. Je ne peux pas tout quitter. Elle a répondu : « Tu as juste peur. » »

Inévitablement, je repensai à nos propres discussions récentes. Elle aussi voulait savoir ce que je comptais faire ensuite. Je lavais éludée, invoquant mon âge, la « réputation » dans notre milieu en cas de divorce. Ce carnet aurait pu être le mien.

Je me levai, fis quelques pas dans la pièce. Le miroir près de la porte me renvoya limage dun homme de plus de quarante ans, tempes grisonnantes, chemise un peu serrée au ventre. Pas le pire, mais loin du jeune homme de vingt-cinq ans que javais été.

Le téléphone sonna encore. Ma fille : « Papa, demain tu peux voir ma présentation ? Jai ajouté des slides ! » « Oui, je regarde ce soir », écrivis-je.

Je ressentis lenvie de poursuivre la conversation. Demander comment elle allait, prendre de ses nouvelles. Finalement, je refermai le chat, retournai masseoir et rouvris le carnet.

La suite du récit était plus hachée, anxieuse.

« Aujourdhui, ma femme ma demandé pourquoi je vais si souvent à Lyon. Elle a remarqué que je prépare mes affaires avec un soin inhabituel. Jai fait de lhumour : « Cest un super client, un super contrat ». Elle ma regardé comme si elle ne me reconnaissait plus. Jai transpiré comme jamais. Puis elle na plus rien dit. Mais je crois quelle ne me croit plus. »

Léchange du matin me revint. Son offre de venir. Son regard. Aucune scène, rien dexplicite, mais cette sourde tension qui montait.

Je continuai. Lauteur racontait avoir croisé sa maîtresse dans un grand magasin, son mari et ses enfants avec elle. Ils sétaient ignorés. Puis, seul à lhôtel, impossible pour lui de dormir, imaginant ce qui arriverait si, un jour, ils étaient démasqués.

Javais passé plus dune heure à lire. Je confondais ses mots et mes pensées. Le carnet resta là, impossible à ignorer.

La nuit venue, jai eu du mal à trouver le sommeil. Dans la chambre voisine, on riait fort, les portes claquaient. Jimaginais lauteur, probablement mon âge ou un peu plus vieux. Lui aussi descendait à cette chambre, posait sa valise, noircissait son carnet en attendant. Lui aussi racontait chez lui des « séminaires ».

Au matin, je me préparai un café soluble. Jouvris encore le carnet.

« Jai tenté de compter combien de fois jai menti. Combien de messages effacés, de « Je suis sous leau au boulot », alors que jattendais ici quelle arrive. Je me suis arrêté à cent. Ce ne sont que des mots. Mais parfois, je les vois comme un mur entre eux et moi. Et jai peur quun jour, jen sois prisonnier. »

Je me rappelai ce samedi où javais zappé une séance de cinéma avec ma fille pour une nuit avec elle. Javais inventé un rendez-vous client. Ma fille navait rien dit elle était sortie avec ses amies. « Ils sont habitués à labsence de leurs parents », métais-je dit.

Je rangeai le carnet dans le tiroir du bureau. Plus facile de lignorer. Je repliai mes affaires, vérifiai mes papiers, mon chargeur. Avant de partir, je rouvris le tiroir, revois la couverture noire. Laisser ? Rapporter à la réception ? Emporter ? Rien ne semblait convenir.

Finalement, je lai remis à sa place, poussé contre le mur, comme pour le cacher.

Chez moi, rien navait changé. Ma femme demanda comment sétait passée la réunion. Jinventai une présentation, un client fictif, un dîner avec léquipe. Elle écoutait, acquiesçait, posait des questions. Jusquà conclure :

Tu as lair fatigué… Va te coucher tôt.

Ma fille entra dans le salon, portable à la main :

Tu jettes un œil ? Elle lança sa présentation, sassit sur le canapé. Quelques remarques sur la police, la structure. Elle notait dans son carnet. Puis, soudain :

Papa, ten as pas marre de voyager ? Tas toujours dit que tu rêvais dun boulot posé, sans trains…

Je marquai un temps.

Cest le boulot…

Maman sinquiète, elle dit que tes Elle laissa tomber, hausser les épaules. Laisse tomber.

Un début dagacement me traversa : pas contre elle, contre moi. Toujours cette histoire à tenir debout, à complexifier.

La nuit suivante, je me réveillai. Ma femme me tourna le dos, lédredon remonté jusquau menton. Je contemplai sa nuque, la ligne de son cou, une mèche qui dépassait de son élastique. Autrefois, jaurais su chaque grain de beauté, et là, incapable de me souvenir de la dernière fois où je lai simplement regardée.

Est-ce que je la trompe ? pensai-je. Je ne suis pas parti, je suis là, je soutiens. Je Les mots que je me récitais semblaient soudain étrangers, comme lécriture dans le carnet.

Deux semaines plus tard, je refis la valise. Cette fois, ma femme se contenta de demander :

Tu pars longtemps ?

Une nuit.

Daccord.

Pas de reproche, ni de curiosité dans sa voix. Cette tranquillité meffrayait plus que des soupçons.

Je suis arrivé à lhôtel en soirée. La même réceptionniste :

Bonsoir, monsieur Dubois : chambre quatre cent six, comme dhabitude.

Je montai. Sur la table, le carnet, toujours là.

Je le pris. Une marque nouvelle sur la couverture, une petite bosse. Je louvris à la dernière page. Il y avait une entrée récente.

« Je croyais maîtriser les choses. Aujourdhui, ça a dérapé. Ma femme a trouvé une partie de nos messages. Elle na rien dit pendant que je me défendais. Mais ses yeux Comme si jétais un inconnu. Jai bredouillé que ce nétait rien, que cétait du passé. À un moment, jai compris que je ne madressais pas à elle, mais à moi-même. Elle sest enfermée dans la chambre. Les enfants, à la cuisine, faisaient semblant de rien. Moi, dans lentrée, je me suis demandé comment jen étais arrivé là. »

Un frisson me parcourut. Ce nétait plus juste un autre homme, une histoire lointaine. Cétait trop semblable. Les souvenirs revenaient : ce texto non effacé, ma femme prenant mon téléphone pour appeler ma fille. Cette fois-là, tout sétait bien passé du moins, je le pensais.

Page suivante, datée de la veille.

« Je me retrouve ici parce que je ne sais plus où aller. La maison baigne dans ce non-dit. Elle na ni hurlé, ni pleuré. Juste dit : « Je ne sais pas qui tu es. » Moi non plus, je ne sais plus. Je suis dans cette chambre où jétais heureux, et je ne ressens rien. La seule chose que j’ai comprise, cest que la ligne était déjà franchie. Depuis longtemps. Je ne voulais juste pas la voir. »

Je reposai le carnet, massis sur le lit. Des années à croire que, tant que je ne faisais rien dirréversible, tout était maîtrisé. On peut caser chaque chose : la famille, le boulot, la chambre dhôtel, comme si le temps figeait là.

On frappa à la porte. Je sursautai.

Cest moi, fit la voix familière.

Jouvris, la laissai entrer. Elle retira son manteau, me détailla plus longuement que dordinaire.

Tu as lair ailleurs. Quelque chose ne va pas ?

Non, je suis juste fatigué.

Elle remarqua le carnet.

Tu ne las toujours pas jeté ?

Je ne sais pas à qui il est. Peut-être que le propriétaire reviendra.

Bof, quelquun la oublié, cest tout.

Elle sassit sur le lit, me tendit la main.

Ça va vraiment ?

Jacquiesçai, mais javais la sensation dêtre au bord dune faille que je ne savais pas nommer. Nous avons fait lamour, échangé nos actualités, parlé dune prochaine rencontre. Elle redemanda « À quoi tu songes ? Tu comptes changer quelque chose ? » Jai esquivé.

Quand elle repartit, je restai seul. Je repris le carnet, relus la dernière page.

« Je ne sais pas quoi faire. Peut-être devrais-je tout nier, promettre de changer. Partir, refaire ma vie. Mais qui me dit que je ne recommencerai pas ? Peut-être que tout ce que je peux, cest cesser de me mentir à moi-même. Admettre que ce nest pas « juste une histoire », mais un système dans lequel jhabite. Et si je refuse dy renoncer, cest que cest mon choix, avec tout ce que ça implique. »

Je restai longtemps à contempler le carnet. Jouvris le chat avec ma femme. Écrivis : « Comment ça va ? » effacé. Puis : « Il faut quon parle à mon retour », effacé aussi. Finalement, je tapai juste : « Ta journée ? » Réponse brève : « Comme dhabitude. Tout va bien. »

Je me levai, mapprochai de la fenêtre. Dehors, le périphérique filait, les phares se mêlant, monotones. Dans limmeuble en face, une fenêtre éclairée. Jimaginai un homme dans une chambre semblable, penché sur un carnet. Le même parcours, ou presque. Je me trouvais des excuses la vie est complexe, chacun ses raisons. Exactement comme je men étais inventé.

Je retournai à la table. Je relus les premiers mots du carnet, ceux davant que tout ne sembrouille.

« Jouvre ce carnet pour ne pas devenir fou. Pour essayer dêtre honnête, quelque part. Si je ne peux pas le dire aux autres, je pourrais au moins me le dire ici. Peut-être que je me mens encore, mais jai limpression dy perdre moins mon âme. »

Je réalisai que jaurais du mal à labandonner ici. Mais lemporter, cétait mapproprier une histoire étrangère. La laisser là, cétait nier la ressemblance.

Je sortis distraitement mon portefeuille, glissai le carnet, le ressortis aussitôt. Le posai sur le lit. Massis.

Le téléphone vibra. Ma fille : « Papa, demain cest ma soutenance. Tu pourras être là vers quinze heures ? » Je calculai mentalement. Selon mon « histoire », je devais rentrer plus tard. Mais en partant le matin, je pouvais arriver à temps.

« Je serai là », écrivis-je. « Je décalerai des réunions. » Elle menvoya un emoji, un « trop bien » enthousiaste.

Je posai le téléphone, mallongeai, fixant le plafond. Les phrases du carnet résonnaient : « Cesser de se mentir à soi-même. » Quest-ce que cela signifiait pour moi ? Reconnaître que je nétais pas une victime de circonstances, mais larchitecte conscient de ce double jeu.

Jimaginai la scène : dire à ma femme, sans ambages, « Jai une autre femme. » La voir mécouter. Imaginer ma fille lapprendre. Je ne parvins pas à aller au bout du scénario. Mon cœur semballa.

Je me levai, pris le carnet et relus la fin. Sur la marge, gribouillée : « Je remets la discussion à plus tard, non pas par peur de les perdre, mais quils me voient tel que je suis. »

Je glissai le carnet dans ma sacoche de documents. Puis, dans la doublure de ma veste, je trouvai un stylo, et sur la couverture, jinscrivis mon numéro de portable : sans nom, simplement les chiffres.

Je ne savais pas vraiment pourquoi. Peut-être espérais-je que lauteur tomberait dessus, mappellerait. Ou quun autre, le trouvant, comprendrait quil nest pas seul. Ou bien cétait une façon dadmettre que je faisais partie du même récit.

Avant de dormir, jécrivis à ma femme : « Je rentre plus tôt demain. Je veux assister à la soutenance. On pourra discuter après ? » Jobservai le SMS un long moment avant de lenvoyer.

Sa réponse mit du temps : « Daccord. »

Au matin, je quittai lhôtel, la sacoche sous le bras. À la réception, je pris le temps de dire à la jeune femme :

Excusez-moi, jai trouvé un carnet oublié dans la chambre. Je lemmène. Si on le réclame, voici mon numéro.

Je transmettrai, répondit-elle, blasée.

Dehors, lair frais de la banlieue avait quelque chose dapaisant. Jusquà larrêt de bus, je marchai plus lentement que dhabitude. Il ny avait pas de plan, juste quelques intentions.

Je savais que je pourrais changer davis à tout moment : rentrer, ajourner la discussion sous le prétexte du travail, cacher le carnet au fond dun tiroir. Ou essayer doublier.

Mais je savais aussi que je pouvais ne pas reculer. Arriver, masseoir, attendre que ma femme verse du thé, et parler. Sans savoir où cela mènerait, sans aucune garantie que tout sarrangerait.

Le bus arriva, je montai, minstallai côté fenêtre. Paris défilait : stations, kiosques, passants dans la lumière grise. Je posai le carnet sur mes genoux, sans le consulter. Juste le tenir.

Le téléphone vibra. Ma fille : « Je stresse. » Je répondis : « Je serai là. Tu vas gérer, jen suis sûr. »

Le bus démarra. Je regardai mon reflet dans la vitre, le carnet sombre sur mes jambes. Devant moi, la maison, la soutenance de ma fille, la conversation à venir. Derrière, la chambre dhôtel où tout restait en suspens, comme dans une autre vie.

Je ne savais pas quelle vie je choisirais. Mais soudain, je compris que javais le choix. Et quil serait plus difficile, désormais, de continuer à me mentir.

Je serrai le carnet un peu plus fort et détournai le regard de la vitre, pour ne plus voir mon reflet. Le bus suivait son itinéraire familier, chaque virage paraissant tout à la fois pareil et différent.

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Chambre en boucle : l’histoire d’un homme partagé entre la routine familiale, un amour clandestin et les confessions d’un carnet oublié dans une modeste chambre d’hôtel parisienne
Sur le dos des autres — Ksyush, écoute… Tu as déjà un enfant, non ? Alors peut-être pourrais-tu aussi surveiller Mashenka ? De toute façon, tu restes à la maison, — proposa sans détour Madame Éléonore. — Comme ça, Aliona aurait les mains libres, elle pourrait reprendre le travail et se remettre sur pied. C’est si difficile pour elle en ce moment… Ksenia resta figée quelques secondes, oubliant même la salade qu’elle venait de découper. Sa belle-mère parlait des enfants comme s’il s’agissait de chatons. Là, vraiment, il n’y a pas grande différence. Mais avec des enfants… — Madame Éléonore, ce n’est pas si simple. Ivan n’a que trois mois, et Masha a déjà un an et demi. Le mien a sans cesse des coliques, ne quitte pas mes bras, dort par à-coups. Et Masha demande une surveillance constante. À son âge, elle veut toucher à tout, jouer avec la cuisinière, mettre les doigts dans les prises, renverser quelque chose sur elle… — Oh, voyons ! — balaya la belle-mère d’un geste. — Mes enfants avaient presque le même écart d’âge. Et j’ai bien réussi à m’en sortir. Pendant que tu nourris Ivan, tu peux surveiller Mashenka. Lui, tu le poses, tu le retrouves au même endroit, il ne court pas encore. Ksenia haussa les sourcils et s’éclaircit la gorge, les lèvres pincées. Au fond d’elle, elle bouillonnait. On aurait dit qu’Éléonore la considérait comme une propriété qui refusait de servir. Pourtant, la belle-fille tentait de rester polie. — Madame Éléonore, c’est très compliqué pour moi. Je ne peux pas. — Ksyush, je pensais que tu étais gentille, familiale, prête à aider la famille de ton mari… — la belle-mère fronça les sourcils. — Tu ne travailles pas, tu n’es pas débordée, mon Sacha subvient à tous tes besoins. Mais Aliona… Ksenia sentit sa patience vaciller. Il fallait battre en retraite. De toute façon, discuter avec quelqu’un qui veut entrer au paradis sur le dos des autres, c’est peine perdue. — Excusez-moi, je dois nourrir Ivan. Pourriez-vous finir la salade russe, s’il vous plaît ? — demanda-t-elle sèchement en se dirigeant vers la chambre. — Hum. Intéressante, celle-là. Quand elle a besoin d’aide, il faut lui donner. Mais quand il s’agit d’aider les autres, elle disparaît… — marmonna la belle-mère dans son dos. Ksenia serra les dents. C’était tout le contraire. Mais avant, elle s’en sortait avec quelques concessions, maintenant, la famille de son mari semblait bien décidée à la mettre à l’épreuve. …Un mois plus tôt, Aliona, la belle-sœur de Ksenia, avait divorcé. D’après la belle-mère, Igor était grossier, traitait sa femme comme une domestique, et l’avait même poussée lors d’une dispute. Ksenia avait accueilli la nouvelle avec calme, presque indifférence. Après tout, ce n’était pas ses affaires. — Moi, je ne vivrais pas avec quelqu’un qui lève la main sur moi, — dit-elle froidement à la belle-mère. — Bien sûr ! Je lui ai dit pareil. Aujourd’hui elle tient debout, demain elle finira la tête contre le radiateur, — acquiesça Éléonore. — Mais comment va-t-elle vivre maintenant, la pauvre… Masha n’a pas encore de place en crèche. Ksenia s’était déjà sentie mal à l’aise, comme si on attendait quelque chose d’elle. — Elle n’est pas seule, — répondit-elle vaguement, pensant à la belle-mère et voulant clore la discussion. — Oui, on va tous aider. Ksenia comprenait maintenant le but de cette conversation. On la préparait doucement à rester en congé maternité pour deux. Si Ksenia avait été plus naïve, elle aurait peut-être accepté. Difficile de refuser à quelqu’un en difficulté. Tout le monde peut se tromper. Mais Ksenia savait ce que c’était de s’occuper de deux enfants. Quand Ivan n’avait qu’un mois, Aliona lui avait demandé de garder Masha. Sa belle-sœur devait aller à l’hôpital. Évidemment, emmener un enfant dans ce contexte n’était pas idéal. — On ne sait jamais, elle pourrait attraper quelque chose… — avait dit Aliona. La visite à l’hôpital s’était prolongée jusqu’au soir. Ksenia courait d’un enfant à l’autre, priant pour que Masha ne fasse pas de bêtises. Sa maison n’était pas adaptée à une petite exploratrice : fils apparents, objets sur les tables, appareils branchés… Heureusement, il n’y eut qu’une assiette cassée et des gribouillis sur le papier peint. Le soir venu, Ksenia était épuisée. D’habitude, elle pouvait somnoler un peu avec Ivan, mais avec Masha, impossible de se reposer. Et la nuit précédente avait été blanche, avec des tétées toutes les heures… Mais le plus vexant n’était pas là. Quand Ksenia eut besoin d’aide, on la lui refusa. — Aliona, tu peux passer à la pharmacie ? Je te transfère l’argent. Je ne me sens pas bien, et Sacha ne rentre que ce soir… — Oh, Ksyush, désolée, mais je préfère ne pas prendre de risques. Si tu as un virus ? Moi, ça va, mais Masha, il vaut mieux qu’elle ne tombe pas malade. — Tu pourrais au moins accrocher le sac à la poignée de la porte, je le récupérerai. Un silence gênant s’installa. On cherchait visiblement une excuse. — J’irais bien, mais ma voiture est en panne… Désolée, Ksyush, c’est impossible. Ksenia n’apprécia pas, mais ne tira pas de conclusions hâtives. Quelques semaines plus tard, le chat de Ksenia tomba malade. Il fallait l’emmener chez le vétérinaire, mais elle ne pouvait pas laisser Ivan seul. Elle demanda encore à Aliona, qui refusa. Et le lendemain, pour la perfusion du chat, même réponse. Ksenia comprit alors : Aliona aime recevoir, mais pas donner. Comme Éléonore, d’ailleurs. La belle-mère, elle, ne lâchait pas l’affaire. Elle tenta une nouvelle « attaque » lors d’un dîner familial, espérant sans doute que Ksenia aurait du mal à refuser devant tout le monde. — Le monde est devenu si dur… — soupira-t-elle à table. — Certains vivent sans souci, d’autres se serrent la ceinture et passent des nuits blanches à se demander comment s’en sortir… Les invités, repus et détendus, ne prêtèrent sans doute pas attention aux paroles d’Éléonore. Ou pensèrent qu’elle parlait de l’ex-gendre. Mais Ksenia croisa le regard acéré de sa belle-mère et comprit parfaitement à qui s’adressait la remarque. — Oui, on ne peut pas dire le contraire, — répondit-elle. — Mais heureusement, Aliona n’est pas seule. J’ai pensé à sa situation… Peut-être qu’on pourrait toutes les deux reprendre le travail, et vous, vous prendriez le congé maternité à notre place ? Vous pourriez aider votre fille et moi-même. Je vous donnerais même un petit supplément sur mon salaire. Ksenia gardait un calme et un sérieux impressionnants. Aliona, qui jouait la mère la plus malheureuse du monde, en resta bouche bée. Éléonore pâlit et serra nerveusement le bord de la nappe. — Mais moi… je… Je n’ai plus l’énergie, — balbutia-t-elle. — Deux enfants, c’est trop pour moi. Toi, tu pourrais t’en sortir… Sacha n’en pouvait plus. Il connaissait les tensions entre sa femme et sa mère. — Bon, maman, on ferme le sujet. Définitivement, — dit-il d’un ton sombre. — Ce n’est pas parce que Ksyusha est plus jeune que c’est facile pour elle. Elle est déjà épuisée. Tu t’es occupée de nous deux, merci, mais on sait ce qu’on peut supporter. On n’a jamais accepté ça. Éléonore pinça les lèvres et continua à tripoter sa purée. Elle comprit qu’elle avait perdu la bataille. Impossible d’atteindre Ksenia, ni par la pression sociale, ni par son fils. Six mois passèrent. Pendant tout ce temps, la belle-mère ne communiqua qu’avec Sacha. Elle cessa de venir, et franchement, Ksenia en fut soulagée. De toute façon, Éléonore n’était jamais là quand il le fallait vraiment. Mais Ksenia ignorait que la belle-mère lui avait déclaré la guerre froide. L’anniversaire d’Éléonore approchait. Ksenia voulut parler cadeau avec Sacha. Pas question d’arriver les mains vides. — Attends avant de choisir… — dit-il. — Rien ne dit qu’on est les bienvenus. — Vraiment ? — Ksenia haussa les sourcils. — Oui. Je ne voulais pas te le dire, mais… Dans la famille, tu es devenue la méchante, — Sacha haussa les épaules. On découvrit qu’Aliona avait finalement trouvé du travail. Elle n’avait pas le choix. Sa mère n’avait qu’un petit appartement, et vivre ensemble aurait été compliqué. Il fallait bien gagner sa vie. Aliona travailla dans un point relais, à condition que sa mère la remplace si besoin. Masha avait enfin une place en crèche, mais c’est un petit enfant : adaptation, maladies à répétition… Aliona n’hésitait pas à solliciter sa mère. À tel point qu’Éléonore passait tous ses week-ends au relais. Et les journées là-bas duraient douze heures, pas huit. Parfois, la belle-mère devait sacrifier son propre travail pour aider sa fille. Et tout son salaire allait à Aliona, elle ne gardait rien pour elle. Mais à la longue, Éléonore en eut assez. Elle comprit qu’on abusait d’elle et cessa de prendre les remplacements, invoquant sa santé. Aliona ne se laissa pas démonter. Elle ne se voyait pas en travailleuse acharnée, alors… elle retourna chez son ex-mari. Pas par amour ou remords, mais parce qu’il acceptait de la prendre en charge malgré ses défauts. Ils reprirent leur routine de cris, reproches et rares trêves. — Tu sais ce qui est le plus drôle ? — sourit Sacha. — Pour les femmes de ma famille, la coupable, c’est toi. Maman raconte à tout le monde que si « cette égoïste n’avait pas résisté, Aliona se serait relevée et n’aurait jamais eu à retourner chez ce mufle ». Ksenia soupira bruyamment et se couvrit le visage de la main. Voilà, le bouc émissaire était trouvé. — Eh bien, tant mieux, — finit-elle par dire. — Quand la charrette perd sa charge, le cheval avance mieux. Elles aiment bien s’installer sur le dos des autres, chez toi… Sacha haussa les épaules. Ksenia ne se sentit pas soulagée, mais elle était heureuse d’avoir su dire « non » à temps avec son mari. Peut-être que ça leur a coûté un peu de tranquillité, mais ça a sauvé leur petit monde douillet…